lundi 27 septembre 2010

Bout du Monde

"Vous qui construisez des jardins,  ne faites pas des parcs, des espaces verts ; faites des marges.
Ne faites pas des terrains de loisirs et de jeux ; faites des lieux de jouissance, faites des clôtures qui soient des commencements. Ne faites pas des objets imaginaires, faites des fictions. Ne faites pas des représentations, faites des vides, des écarts ; faites du neutre". Louis Marin

samedi 18 septembre 2010

Disparition : nuit du 17 septembre 2010


L'amitié se suffit à elle-même, elle ne suppose pas en permanence pour exister, des preuves et des garanties. Et sa première vertu est d'être pacifiante comme un jardin sage ou un silence habité.
Il y avait entre nous cette double présence, celle de la parole et du silence. Vous êtes "mon silence habité" et si je parviens encore quelque peu à croire qu'il est possible de traverser les miroirs pour rejoindre l'essentiel, je vous le dois.
Vous venez de mourir. Volontairement. Vous avez choisi de mettre fin au silence dans lequel vous étiez enfermé depuis la mort de Geneviève.
Hier soir, au concert, emportée par les volutes du saxo, plusieurs fois face à tant de bonheur, à tout ce que la VIE apporte encore de merveilleux, je souriais en pensant à vous ... et à ce qu'il restait à goûter, malgré l'âge, malgré ...
De notre première rencontre, je ne sais plus rien. Il me reste vos cheveux déjà presque blancs, votre visage, votre démarche lente et souple d'alpiniste dans les couloirs du CIPL, vos yeux, votre regard plutôt, plein de tendresse que vous posiez sur les êtres et le monde et cette voix si particulière, calme, lente . Voix qui explique, convainc, enseigne, illustre.
C'est à la cafétéria que nous commençâmes à échanger. A cette table commencèrent à se tisser d'invisibles liens. Nous parlions alors comme aujourd'hui de notre vie, les enfants, le jardin, le travail, nos lectures, les parents, l'enfance, les collègues, les valeurs, ce que nous aimions. Quoi de plus simple que de découvrir un être qui vous écoute et se confie dans la plus grande simplicité et la plus grande confiance ?
Mince, maigre pourrait-on dire, un peu voûté comme ces hommes qui voudraient passer inaperçu ; une impression de souplesse et de douceur se dégage de ce corps qui paraît grand. Une intelligence vive, fine, pétillante, une vaste culture et un esprit réactif ne vous rendaient jamais tranchant, péremptoire, sévère ou impérieux. Vous n'asséniez jamais mais parliez avec clairvoyance, discernement et lucidité. Votre esprit était aussi souple et flexible que votre allure physique.
Notre dialogue commença en 1980. Trente ans plus tard, nous sommes toujours en contact sur la même longueur d'onde. Des bouleversements ont soufflé sur nos vies, des cataclysmes sont passés par là et nous ont ravagé de bien des manières, mais ce fil - fil d'or qui nous relie- a tenu, il n'a ni cédé ni ne s'est terni. Il brille tel un fil de Marie dans une aube d'été, miraculeux, comme la lanterne de vos vies qui même vacillante parfois, ne s'était, jusqu'à aujourd'hui, pas éteinte.
La fidélité de votre amitié indéfectible a croisé mon besoin incoercible de constance dans les attachements et dans les actes et principes. J'ai trouvé chez vous un terrain solide et sûr.
Vous avez accompagné presque tous les tournants de ma vie d'adulte. Vous étiez là - jamais aucun LA n'aura autant exprimé la constance inébranlable d'une présence juste, efficace - toujours là à chaque épreuve.
Vous étiez là pendant la longue maladie de mon père et lors de son décès. Vous avez trouvé les mots lorsque je perdis des kilos, l'usage de la vie, de l'espoir et ne pus plus passer une porte tant la dépression m'anéantit.
Là, encore et encore, lors de mon divorce d'avec cet homme que j'aimais depuis l'âge de dix-sept ans, avec lequel je m'étais construite. Nos vies étaient si imbriquées qu'il m'a fallu des années pour arracher ce tatouage et me reconstruire dans un monde devenu autre.
Là, toujours, quand ma mère fut frappée d'un cancer et mourut après un an et demi de souffrances.
De votre côté, les épreuves traversées furent nombreuses : maladies à répétition et déchéance physique de votre épouse chérie peu après vos départs à la retraite, perte d'une fille, vieillissement progressif et rétrécissement de l'univers.
Votre présence indéfectible fut verbale et physique jusqu'à votre départ en retraite ; puis elle fut épistolaire. Vous résidez à Menton, moi à Saint-Etienne. Quatre lettres par an, chaque saison avec son lot de joies et de malheurs et toujours les mots pour reconstruire cet intime de soi qui se défait ou se renforce. Je les conserve toutes. La première porte le sceau du 30-12-1983. En ai-je égarées ? Qu'est devenue la réponse à celle où je vous demandais si vous vouliez bien être mon père choisi, maintenant que je n'en avais plus ? La dernière date du début de cet été 2010. Peu à peu, le téléphone avait pris la place des lettres que vous aviez de plus en plus de mal à écrire. parfois, je les relis. Nous sommes pourtant deux êtres gais, en prise avec et dans le monde, mais de trente années, traversées d'une seule lecture, ressortent essentiellement les aspects terribles de l'existence, le courage, l'appétit, la rage de vivre nécessaire et ... le bonheur d'une affection inconditionnelle réïtérée tout au long des années.
Grâce à notre correspondance de trente ans, notre relation s'est amplifiée, a gagné en profondeur. Vous êtes en moi, celui auquel je parle, l'instance à qui sont adressées mes pensées. " Ce lien entre nous qui aura été une grâce de la vie" écrivez-vous. Quand je vous écris, la petite voix intérieure tient le stylo. Je vous ai vu vieillir sur le papier -moi qui n'ai pas connu la vieillesse de mes parents morts trop jeunes-
" La vieillesse, c'est la mer qui se retire lentement, le corps qui vous trahit, les proches qui disparaissent, un environnement de silence qui s'installe" m'écriviez-vous sans le moindre pathos. Vous êtes mon initiateur avec humilité, simplicité, tendresse, mais non sans humour. Quand j'essayais de vous convaincre que la vie est encore belle, avec mes pauvres mots ignorants de la grande vieillesse, vous étiez aussi capable de me répondre : " Peut-être sommes-nous tous des étoiles (une étoile ne brille que du fait de son autodestruction). Après tout, se consumer dans la passion ou la révolte, même au prix de quelques conneries, vaut bien la médiocrité d'une fin bourgeoise avec sécurité et système d'alarme à toutes les issues de sa maison intérieure" et vous avez préféré y mettre fin.
Depuis toutes ces années, nous nous vouvoyons, à cause de moi. Malgré vos demandes de se tutoyer, je tiens à conserver ce vouvoiement entre nous. J'y suis infiniment attachée. Il est le seul vouvoiement intime de ma vie ; de ma part il exprime l'immense respect dans lequel je tiens votre vie et votre personne. Venant de vous, je le reçois comme une offrande, comme un amoureux qui aurait toujours refusé de tutoyer sa bien-aimée. Je n'imagine pas plus grand bonheur qu'entendre murmurer "Je VOUS aime".

mardi 14 septembre 2010

Paroles en l'air

Est-ce le vent du Causse, la résonance des maisons-cavernes, les multiples voix qui se chevauchent, le groupe ... ?, ma tête résonne comme une cloche dont le battant ne cesse de heurter les parois de mon crâne. Les sons glissent, ombres de nuages sur la lande, se déforment, se poursuivent, les uns chassant les autres pour se reformer un peu plus loin en une danse infernale.

Suis-je la proie du mécanisme automatique des roues crantées ?
Des 7777 rouleaux-attrapes-mouches ?
Des menhirs-canoës-obus ?
Des spectres de genévriers dressés dans le ciel ?

Ne me reste qu'à m'isoler dans un autisme salvateur et à regarder dans le miroir de ma main grande ouverte pour y puiser le silence de granit jaspé.

Liste du Causse



Maisons-grottes, vents, genévriers, pierres sèches, rires, vaisselles, brûler ses meubles, éviers de pierre, toits de lauze, vastes plateaux, escaliers, prés herbeux, déserts de pierres, portes basses, seaux hygiéniques, immenses toits et minuscules maisons, chemins entre des murets, église de pierre, voûtes, pierres entassées, odeurs absentes, fleurs rares, pierres blanches ou brûlées par le feu, portes de bois, arbres secs, fenêtres étroites, sièges-brouettes, cagettes, amoncellements (de pierres, d'objets, de chaussures, bouteilles, mots, paroles...), curiosité de le connaître en hiver.

Me restent : les maisons de pierre, les plateaux de genévriers battus par les vents, les chemins entre les murets de pierres, les tas de cailloux, l'horizon à perte de vue ou encore :

La mer au sommet d'un plateau battue par les vents semée de rudimentaires embarcations de pierre séparées de bosquets de genévriers.

mercredi 8 septembre 2010


CAUSERIE DU SOIR, UN SOIR DE SAUVETERRE,
Lorsque nous arrivâmes à Champerboux, la Mère Utopix mangeait son aligot assise sur le seuil de son Champignon. Bien que la pâte en fût soyeuse et molle et fondît dans sa bouche, elle mâchait et remâchait, faisant passer de droite à gauche les patates écrasées mais encore trop chaudes pour ses dents fatiguées. "C'est bon mais toxique les yeux de la patate" râlait-elle, "Pourvu qu'il les ait tous enlevés! Je les sens bien moi! Y veut m'empoisonner? D'ailleurs, les arêtes ne sont qu'alibi pour le maintien de la forme. Y' croit quoi? que je ne fiche rien de toute une sainte journée Je passe mon temps à nettoyer ses choses, ses"oeuvres" qu'il dit, que j'ai même pas la temps de finir mon livre de Philippe Roth!"
Elle s'arrêta de soliloquer aussi vite qu'elle s'était mise à pester contre son homme qui arrivait, le pas pesant, un morceau de canoë coincé sous chaque aisselle.
Rien qu'en le voyant, elle sut qu'il avait bu. "J'apporte les embarcations, on sait jamais, si la mer arrivait chez nous cette nuit! bégaya-t-il". Elle haussa les épaules, se leva machinalement, ouvrit le champignon dont la porte claqua tristement derrière elle.
L'automne allait bientôt se défarder sur ce coin du Causse. Qu'allaient-ils devenir coincés entre ciel et pierre, entre leur chat aigri par les visites trop rares et leurs peintures adossées depuis si longtemps contre les murs blancs de leur maison dodelinante? Personne n'en voulait de leurs Dali retapés.
Ils se contentaient de tuer le temps en attendant que le temps les tue. A moins qu'un jour,'ils ne s'amusent à s'entretuer à coups de fusils cachés dans toutes les cartouches évidées qui attendaient coincées dans une chambre en jouant au Corbeau et au Renard!
Cette nuit-là, la mer ne vint pas lécher les franges de leur territoire. Quelque part, les vagues torsadaient. Comme eux, elles attendaient, elles n'étaient que le convexe et le concave du monde.

lundi 6 septembre 2010

Les choses du Causse


Des cailloux, du vent
UTOPIX
Bêtes du Gévaudan
Touffes 
Fantômes
Marché


Des cailloux, du vent, du vent, des cailloux
Dans les maisons, sur les maisons,
Entre les pierres
Avec les herbes
Pour le regard
Les chemins, les barrières
Dans la tête
ça m'angoisse d'écrire
J'ai du vent dans le ventre
[Pourquoi j'ai tant mangé ?]
La plénitude du vide
Caverne d'abord
j'ai des pierres dans les pieds

Madame Utopix demande si vous avez tout vu : le cygne, les brouettes, les canoës qui prouvent que les vikings étaient là avant, le bus, le lecteur de CD 2 places, la moto, les panneaux solaires, l'Angélus de Pillet, la dame te demande si tu aimes la peinture sur soi ?

Je vois le pli des habitudes, le pan des solitudes, le poids des certitudes, l'absence de Gertrude


Moi je suis bourrée avec vos conneries
Moi je suis bloquée
Moi je suis dans le delta du soir où tout se défait


Entre Grand Pierre et le loup,
Quand l'ennui rôde tous les chats sont tapis
les chats, les chats
le petit gris, l'entr'aperçu
l'écaille de tortue virée de sa chaise malgré nos protestations
comme ces maîtres à chiens qui veulent prouver qui c'est le chef
l'autre sur l'escalier, un vingtième sculpté,
et la petite Bounette là-bas, peut être morte à saint-Etienne
Je vois toujours le mal partout


Dans cette inétouffable espérance
Touffe ? vous avez dit Touffe ? ma chère cousine ?
Oui, mais j'aurais pu dire le vent dans mes cheveux, mes cheveux dans les yeux, les yeux vers l'horizon, l'horizon vers le vide du monde, le droit à la paresse, le droit à l'alligot, le droit au désespoir.


Et Solange ? Disparue presque aussitôt qu'apparue
Et Sylvia ? Disparue presque aussitôt qu'apparue
Et la photo du militaire, dans la maison abandonnée, telle quelle, sous vide poussière
J'ai volé son image.
Et le vent qui s'invite, entre les interstices, les histoires que l'on ne raconte pas, la précédente locataire qui n'avait pas de cagettes à brûler, que ses meubles.


Sur le seuil de leur échoppe, les charcutiers se font dorer la saucisse. A Marvejols, l'été, c'est déjà presque l'hiver, il faut en profiter.
L'expédition rapporte des salades, des saucisses, des patates avec des yeux, des pains, un papier cochon pour la petite restée au bled. Mais pas de fleurs. Pourquoi je mangerais des petites fleurs qui m'ont rien fait ?

en vert, les phrases de la boîte

jeudi 2 septembre 2010

choses qui peuvent arriver si nous montons sur un causse









être accueilli par une grande belle banderole blanche cousue de lettres, façon patchwork, des lettres en tissus rouge, semées de petits pois, blancs, ou de roses posant en pied sur fond écarlate .. un mot : BIENVENUE .. le plaisir d’entendre «merci d’être présents



faire un léger blocage à l’écriture, malgré ou à cause de cette réplique : «j’ai une ramette de papier dans la grange» ; vouloir faire un effort pour écrire quand même, parce que notre hôte avait été au crédit agricole pour lire ses messages, nous envoyer sa magnifique invitation en ‘portable-document-file’ ; nous le savions tous, il nous l’avait dit : «je ne désespère pas de vous attirer là-bas»



là-bas, aller visiter le capharnaüm de monsieur et madame utopix ; ici, lancer des balles de tennis jaunes fluo dans la gueule du demi-canoë qui nous sourit



découvrir que la spécialitée de notre hôte que l’on nomme aussi "alligot", pourrait fort bien avoir un autre usage que celui de réjouir nos pupilles, longs fils qui s’étirent sans fin, et nos papilles, douce texture fondante qui me rappelle le chamallow (mode d’emploi en attente)



demander à béatrice, en tant qu’objet de jeu, d’être ma partenaire au ping-pong d’écriture : nous utiliserons les mêmes petits papiers piochés dans notre boîte magique, pleine à ras bord de phrases et de mots



penser que vivre sur le causse, pourrait constituer une alternative intéressante pour fuir les tourments du monde professionnel, venir enterrer ma haine du patronat dans l’immensité de ces landes arides et désertes.




(les mots de la boîte)






L'art du désencombrement

To whom it may concern : une suggestion de lecture de la part de Grand Glaïeul qui vient obligeamment de me livrer 2 cagettes d'oublis (je pensais ainsi me désencombrer, mais c'est raté)