mardi 15 mai 2018

Août 1914

T'apercevoir: te voir sans te prendre dans les rets de l'immobilité. Te voir sans même vouloir t' "avoir", sans même savoir ce que j'aurai vu de toi. Ton image, je ne la "possède" donc pas. Mais elle demeure en moi. C'est elle, plutôt, qui me "possède" désormais.
Georges Didi-Huberman
 
de l’oubli ( ne pas)
                 du tocsin du premier août 1914 à seize heures
                 du glas qui n’en finit pas de psalmodier la litanie des morts
                 comme autant de balles transperçant les corps
                 c’est le solfège du cataclysme qui écrit un temps interminable
                 puis c’est le silence qui suit où l’on retient son souffle
                 il n’y a plus rien à dire
                 voici le glas de nos gars qui sonnent
                 puis c’est le tambour qui passe et repasse
                 c’est la voix de l’autorité qui appelle au devoir d’état 3 580 000 hommes

de l’oubli ( ne pas)
                 des affiches blanches surmontées de drapeaux tricolores
                 de la mobilisation générale
                 des gens amassés devant et criant “à bas Guillaume”
                 du grand-oncle Guillaume débaptisé dans la foulée et renommé Marius
                 des hommes cherchant dans les commodes le livret de mobilisation
                 des sacs avec deux chemises, un caleçon, deux mouchoirs
                 de quoi manger pour deux jours
                 d’Alphonse sac sur l’épaule et regard perdu
                 du deux août 1914 et des vies déchirées



de l’oubli ( ne pas)
                 de la foule dans les gares et des scènes d’adieux
                 des soldats pantalonnés de rouge et encapés d’un bleu lourd d’horizon
                 de la chaleur et de la soif pour tous ceux qui marchaient vers la Lorraine
                 du 38ème Régiment d’Infanterie prêt pour le départ le 5 août
                 d’Alphonse et  ses compagnons mineurs, cultivateurs, ouvriers du Velay
                 des 30 kilos sur le dos et du Lebel avec sa baïonnette
                 de l’attente qui commençait pour ceux qui restaient
                 des regards qui n’en finissaient pas de scruter le bout du chemin
                 de ce monde pétrifié et de l’horreur qui débutait


de l’oubli ( ne pas)
                 des rumeurs sur les bonbons empoisonnés donnés aux enfants
                 du nom du préfet de la Loire monsieur Lallemand
                 du 6 août 14  pris pour un ennemi un sourd-muet fut tabassé à Saint-Etienne
                 d’une première lettre d’Alphonse : il marche toujours vers l’avant
                 des unes de journaux qui ne disent pas tout
                 du silence dans les villages
                 des mots d’Alphonse où il dit être dans un bon pays où on l’a bien reçu
                 ne vous faites pas de mauvais sang et gardez toujours bon espoir
                 votre fils et frère pour la vie signé Alphonse
 
de l’oubli ( ne pas)
                 des défilés dans les villes derrière la clique et le drapeau
                 des larmes des femmes qui parlent mieux que des fanfares
                 des canassons de toute sorte entassés dans les wagons
                 des fusils Lebel, des canons de 75 et des mitrailleuses de Saint-Etienne
                 du règlement d’obéissance totale et de soumission de tous les instants
                 de l’incompétence de certains généraux
                 des gamelles qui rutilent au soleil
                 de ces fantassins figurants d’une armée du passé
                 des marches de cinquante kilomètres sous le soleil

de l’oubli (ne pas)
                 de la première confrontation avec le feu de l’ennemi le 14 août à Ancervillers tombe Eugène le premier mort de Tiranges.
                 du guet-apens dans la région de Sarrebourg, suivi d’un ordre de retraite générale le 21 août
                 de la seconde lettre d’Alphonse écrite au crayon sur un mauvais papier, tamponnée le 23 août 1914 à Dompaire, commune des Vosges
                 j’ai reçu votre lettre je vous fait réponse de suite, vous êtes dans la détresse, ce n’est pas la peine, ça n’avance à rien. Je suis en bonne santé c’est tout ce que je puis vous dire, je ne peux pas vous dire où je suis ni ce qu’on fait ça nous est défendu. Maintenant pour l’argent vous me demandez si j’en ai besoin, j’en ai encore quelques uns, la Séraphine m’en a donné. Ne m’en envoyez pas beaucoup de peur qu’il se perde. Je ne vous en dit pas davantage pour cette fois, je termine en vous embrassant tous bien fort. Votre fils et frère pour la vie. Alphonse
                de cette dernière lettre écrite juste avant la bataille de Baccarat où le pont sur la Dolaizon devait être repris à l’ennemi
               du soir du 24 août où le 38 et le 86 ème revenant de Sarrebourg ont l’ordre d’arrêter l’avancée allemande
               des durs combats qui ont lieu le 24 et le 25 sur Baccarat où “les unités s’élancent dans un élan irrésistible à la baïonnette et rétablissent intégralement la situation”
               des 1300 morts sur 3200 engagés dans la bataille
               de la mort de Jean-Baptiste le 24 et d’Alphonse ce 25 août qui ne sera annoncée que le 25 janvier 1915



de l’oubli ( ne pas)
                 des blessés couchés dans les avoines
                 des hommes restés au champ d’horreur
                 des fantassins qui se protègent de l’artillerie ennemie avec leurs sacs
                 de la peur face à une mort certaine
                 des milliers d’hommes tués par l’absurdité des ordres
                 des convois de blessés d’où montent les plaintes
                 des premières gueules cassées
                 des civils fuyant les villages incendiés
                 du premier mois d’une guerre qui n’en finira pas de s'éterniser


2 commentaires:

  1. L'absence de commentaires n'est pas due à un manque de lecture ou à un désintérêt, bien au contraire. Je reste simplement interdite devant tant de travail et de qualité. Et puis, dire à ma maîtresse "c'est magnifique" à chaque fois, me semble si pauvre ... Je préfère te redire MERCI pour ttes ces belles consignes et tout ce qu'elles sous-entendent comme réflexion, sérieux, boulot en amont.

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  2. Merci à toi et à vous tous qui me faites confiance! (alors que je doute beaucoup lors de ma préparation...!)

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