lundi 19 février 2018

au cimetière de l'Oisans, #2

2. Giselle T.
J'ai toujours bavassé avec les clients de l'hôtel-restaurant, paroles enchaînées délestées de mon poids que je trainais à longueur de journée affairée aux travaux de la cuisine, du service, du linge, du ménage des chambres. Et ça m'a tuée.
Le Marcel, mon mari, me disait : arrête, tu les saoules les clients et après ils ne commandent plus notre Génépi !
On avait de franches rigolades avec les clients de passage et surtout avec ceux du village qui venaient boire le coup et faire les commères. Un jour, est arrivé le diable, oh, pas avec des cornes hein, un bel homme, bien habillé, un Monsieur de la ville. Il est resté presque six semaines à l'hôtel, seul. Peu à peu on a parlé mais j'étais intimidée au début. On a parlé, parlé et il se rapprochait un peu plus de moi, me frôlait. Un soir, j'ai accepté de monter dans sa chambre sous prétexte que...  quand le Marcel s'était endormi hein. Et pis, ça a recommencé, recommencé. Il me disait que j'étais une Dame, que je méritais une autre vie, plus grande, qu'il m'amènerait...
J'ai cru. J'étais contente. Il me pressait de plus en plus de venir avec lui dans la vallée.
La dernière semaine, j'ai tout dit au Marcel. J'aime pas les mensonges. Il en est tombé de sa chaise, pis il est parti. J'ai continué le travail, il n'y avait que les touristes ce jour-là. Personne du village n'est apparu. Marcel avait certainement raconté l'histoire...
Quand tout a été rangé, j'ai préparé ma valise. Et je suis montée dans la chambre...
Le lit était fait. Pas de bruit. Pas de Bel homme. Un mot. L'émotion que j'aie eue en lisant la lettre ! Ben, encore maintenant ça m'en fait perdre la mémoire. Ca disait quelque chose comme un télégramme reçu d'une femme qui l'avait quitté et que c'est pour ça qu'il était venu se réfugier ici, que cette femme voulait qu'il revienne. Qu'il redescendait donc. Sans moi. Sans excuse. Sans baiser.
C'était bref. Un coup au ventre.
Je ne sais pas si c'est la peine ou la honte, mais un brouillard de larmes m'a envahie, pis un vide dans le creux du cerveau.
La honte parce que tout le monde savait à cette heure, et que ça devait bien faire des histoires dans les maisons. Pensez donc...
La trahison, pourquoi ne m'avoir pas dit, avant? Pas dit que sa pensée allait vers une autre?
Ca m'a brûlé.
Alors je suis allée au pont du diable à l'entrée du village. Dessous, avec la fonte des neiges, le ruisseau débordait, les vagues tourbillonnaient avant de se jeter dans le Vénéon en contre-bas.
Elle était glacée, l'eau...


Cartographie 8 : Les morts parlent #2

Angèle Gautheron : dite « La Gèle »

Quelle belle vie j'ai eue. Quand je les vois maintenant comment ils vivent … à vouloir toujours plus, jamais satisfaits, toujours espérants, courants, après quoi ? Moi, c'est une angine de poitrine qu'a eu raison de moi, à 89 ans. Une belle vie. C'est ce froid qui montait de la rase et moi, le cul dans l'herbe à guetter mes bêtes, ça m'a pris en quelques semaines. Forte, costaude j'étais encore, ni une ni deux comme un étau glacé, ça m'a étouffée. I disaient que la mort est effrayante. Pas pire, c'est un moment à passer. Moi, je vivais sans espoir, toute ma vie était là comme je l'aimais, j'attendais rien d'autre, j'avais tout, l'air, l'eau, le ciel pur, l'herbe, les bêtes, le vent, la famille, le toit sur la tête, chaque jour l'assiette pleine, les enfants dans les jambes, le lait. Pas d'espoir alors pas de peurs. Quand je suis passée de vie à trépas, ça été pareil : pas d'espoir, pas de peur. Juste une grande lumière comme dix-mille feux de la Saint Jean ; tu tombes, tu étouffes, tu tombes mais en haut, tu vois tout, t'existes plus, y a plus rien du tout et y a tout, à trois cent soixante degrés. Finis les petites misères, rhumatismes, cors aux pieds, tous ces petits machins qu'essaient de te faire croire que la vie elle est pas belle. Moi, je regrette rien.

Ce que j'ai aimé passer mes journées dans mon pré, tricote par ci, appelle le chien pour les bêtes, discute de là, les voisins qui passaient et tous ces enfants à qui j'ai appris une maille à l'endroit, une maille à l'envers. C'que je l'ai aimé cette vie-là. Les veillées l'hiver, les hommes faisaient les paniers pour que nous les femmes en février on y mette les bugnes ; le brûlot de marc qui dansait dans l'obscurité et les cuillères qui se tendaient pleine de feu pour réchauffer nos poitrails comme qui diraient des feux follets ; les vendanges à l'automne, les tréteaux qui se montaient dans la cour, y avait pas assez de place dedans pour y manger tous ; l'été, on remettait ça pour la batteuse et la scieuse, tous les prétextes étaient bons. I me faudra bien toute cette vie éternelle pour goûter chaque petit bout de cette vie-là.


samedi 17 février 2018

Cartographie 8 : Les morts parlent #1

Alphonse Ségantin :

Mais pourquoi veulent-ils donc tous
A tout prix que je sois mort ?
Dans ce cimetière de Pont-Evêque
La stèle porte bien mon nom et les dates 1945-1995
Comme ils ne m'ont pas retrouvé
Ils m'ont porté disparu.
J'en avais assez de cette grosse femme
et de toutes ses jérémiades.
J'ai préféré disparaître.
J'ai mis les voiles dans le Sud de l'Italie
C'est d'ici que sont  tous mes ancêtres.
Planqué, comme un coq en pâte
Ici au soleil près de la mer :
Crotonne, Calabre, ça vous dit quelque chose ?
La mer Ionienne devant moi.
Sans femme. Je bouffe du poisson tous les jours,
Le soir j'apporte mon accordéon
Sur la terrasse de chez Germaine.
Ce qu'ils me donnent comme pièces
Me suffit largement pour vivre.
Ciao ! La vie de mort me va très bien !
Ce qui me reste de là-bas ?
Mon premier amour
Elle avait onze ans, moi treize
Topo campagnolo

Il me trotte dans la tête.


vendredi 16 février 2018

au cimetière de L'Oisans

1. Pierre Gaspard

Je suis un taiseux. Les mots m'empêchent d'agir, d'avoir l'esprit clair. Si j'avais eu le goût des mots, je n'aurais pas eu celui de la montagne. Je n'aurais pas gravi les sommets. Il n'y a pas à discuter. C'est grâce au silence que j'ai pu conduire les petits sur la Meije. Quelques ordres précis, décisifs. C'est tout. C'est grâce au silence recouvert par le bruit du vent qu'ils ont été convaincus d'attendre toute la nuit dans la neige, accrochés les uns aux autres sur une plate-forme de deux mètres au-dessus du vide, avant de redescendre enfin dans la vallée et de s'éloigner de l'enfer blanc.
Même mort, je reste taiseux. On ne sait jamais...

jeudi 15 février 2018

Cartographie/ 8








Pour ce travail, immergeons-nous dans un livre de Edgar Lee Masters "Spoon River" paru en 1915. Arpentons les allées d'un cimetière et écoutons ce que les morts de Spoon River veulent bien nous confier.



Margaret Fuller Slack
J’aurais pu être aussi célèbre que George Eliot
sans ce fâcheux destin.
Regardez ma photographie, prise par Penniwit,
le menton posé sur la main, les yeux profonds —
gris également, errant vers le lointain.
Mais il y avait le sempiternel problème :
le célibat ? le mariage ? le libertinage ?
Puis John Slack, le riche pharmacien, m’a courtisée,
me faisant miroiter la liberté d’écrire mon roman,
alors je l’ai épousé et j’ai eu huit enfants,
sans avoir le temps d’écrire.
Pour moi c’en fut terminé, de toute façon,
quand je me suis percé la main avec cette aiguille
en lavant les affaires du bébé,
et je suis morte du tétanos ironique fin.
Entendez-moi, âmes ambitieuses,
le sexe est la malédiction de la vie !


La traduction est ici celle réalisée par le collectif du Général Instin aux éditions Le Nouvel Attila.



Consignes d'écriture:
réutiliser les 4 personnages issus du passé choisis dans la dernière séance et  les faire s'exprimer à la manière de Edgar Lee Masters:
- 4 fragments avec nom et prénom au début, puis chacun se libère de quelque chose à dire.
-  Les longueurs de textes peuvent être variables selon chaque personnage ; essayer de présenter comme l'auteur ( comme un poème, en allant à la ligne).
-  Imaginez-vous dans le cimetière d'un village de votre carte (ou allez-y!!!!), vous déambulez parmi les allées et des voix s'élèvent que vous prenez en note.
-  Le premier objectif est de faire parler vos 4 personnages du passé et le second c'est d'étendre à d'autres ( comme les collections de pierres ou d'arbres que vous pouvez aussi continuer....!!!). On peut les mettre sur le blog un par un afin de prolonger les plaisirs...
Amusez-vous bien!



mardi 13 février 2018

Cartographie # 7.

                      PASSE.
     Il n'a plus beaucoup de cheveux, un crâne luisant et croit-il une certaine sagesse. Sa barbe qu'il entretient blanche et luisante le vieillit avec élégance. Il avance en sifflotant dans le chemin, il va ouvrir les portes de la maison qu'il vient d'acheter, sa dernière folie, il ajoute.

     Elle arpente les chemins tôt les matins. Les bras croisés derrière le dos, le fichu sur la tête, elle marmonne sans arrêt sur tout et sur rien. Ce matin, elle en veut particulièrement "au docteur" qui l'envoie passer "une imagerie", non une échographie à l'hôpital Emile Roux au Puy en Velay.

     Il pleure son vieux chien mort assis sur le muret du jardin. Mirka, il l'appelait. Ses yeux fanés retiennent les larmes qu'il n'ose pas montrer. De son nez coule la morve de la tristesse.

     Elle marche bien droite impeccable dans sa robe noire et son cardigan en mohair. Elle se sait toute petite alors pour se grandir elle porte ses souliers neufs à talons qui la blessent un peu. Elle est jolie même si avec toutes les années elle ressemble à une pomme reinette un peu fripée. Elle veut lui plaire, c'est la communion de sa petite-fille.


                    PRESENT.
     Marcellin est dans sa cour. Le pantalon de coutil bleu retenu bien haut par une ceinture en cuir vieilli. Le pull-over tricoté à la main ne compte plus les accrocs. Il ne fait pas bien chaud, il frissonne. Ses yeux balayent l'horizon, "on dirait bien qu'il va pleuvoir, c'est bon pour les champignons ça!"

     Elle regarde le ciel comme si sa vie en dépendait. Une main au-dessus des yeux en visière, l'autre dans le dos, cette fichue douleur qui ne veut pas s'en aller!  S'il fait orage, ses petits comme elle dit, ne viendront pas. Et alors elle ferme les yeux pour ne pas montrer qu'elle a envie de pleurer.

      Hagarde elle erre dans le bois. Elle cherche le chemin qui conduit à la source d'eau ferrugineuse dont elle a souvent entendu  parler. De sauts périlleux en enjambées maladroites elle essaie de garder l'équilibre entre les branches qui obstruent le passage quand elle devine une pancarte en carton aux lettres blanches peintes à la main "Source de la Suchère".

     Elle se lève moins tôt maintenant qu'elle est en retraite mais c'est le froid qui la réveille. Elle dort presque toutes les nuits la fenêtre ouverte. Aujourd'hui c'est un vrai temps d'hiver. Elle allume le poêle, enfile une vieille paire de bottes, elle veut porter les épluchures de légumes au compost et à ses poules, elle vit presque en autosuffisance. Une marche, deux marches de l'escalier en pierres, elle glisse et ne peut pas se  relever.


                    FUTUR.
        Il passe son bac en juin puis il doit travailler pendant ses vacances pour payer ses études. En septembre il intègre une grande école à Clermont-Ferrand. Il attend la date avec impatience, enfin être étudiant!

     Les cheveux maintenant blonds et courts sur une frimousse rieuse. Elle fait une nouvelle saison sur les bords du lac d'Annecy. Avant, elle revient voir une nouvelle fois l'auberge où elle a grandi. Elle chante, elle est peut-être amoureuse.

     Ils partent au lever du soleil. Bras dessus bras dessous l'air frais du matin gonfle leur poitrine. Ils ne se retournent même pas quand ils entendent le grand bruit qui vient de la ferme où ils se sont aimés toute la nuit. Le toit vient de s'écrouler.

     Elle ferme les volets ce lundi à onze heures du matin. Elle entend une dernière fois grincer les crochets qui commencent sérieusement à manquer d'huile lubrifiante. Partout c'est le silence. Elle tremble de froid et de solitude dans la maison vide maintenant. Elle remonte la fermeture de son manteau pour tenir ses souvenirs au chaud. Un dernier tour de clefs, un dernier regard amoureux. Ne plus se retourner la maison est vendue.
    


    

samedi 10 février 2018

Cartographie 7

Passé

Antoine “Le Rouge” Giraudet, 28 ans crocheteur, en compagnie de sa bande de “chauffeurs” qui sévissait dans la région de Saint-Genest-Malifaux, s’était introduit dans la maison de M.Minaire, pendant la nuit. Afin de lui faire avouer ou il cachait son argent, il lui ont brûlé les jambes et la barbe, il a fini par leur donner 40 francs, une chaîne en or, une montre, deux bagues, du pain et du lard. Une partie de la bande a été jugé au Puy-en-Velay, la plupart des peines ont été commuées en peines de travaux forcés à perpétuité, seul Giraudet a été guillotiné le 19 juillet 1851 à Saint-Genest-Malifaux.

Barthélémy Robert, membre d’une bande de chauffeurs dont la plupart des membres ont été jugés  et condamnés par le tribunal du Puy-en-Velay en 1850, est condamné par le même tribunal pour l’attaque de la ferme Giraudet à Dunières et le meurtre du fils de la maison Joseph Giraudet. Barthélémy Robert est également jugé pour sa participation à l’affaire Minaire à Saint-Genest-Malifaux. Il a été guillotiné le 18 juillet 1851 à Dunières

Marcellin “Bête à Coire” Freycon, 23 ans, garçon boucher, libéré de la Centrale de Riom le 29 décembre 1844, le 6 janvier 1845, à Saint-Genest-Malifaux, étrangle avec une ficelle, M. Bourrin, aubergiste et sa dame de compagnie Marianne Thainet. Il incendie ensuite le bâtiment pour cacher ses crimes. Condamné le 3 décembre 1845 par le tribunal de Montbrison, il est guillotiné le 5 mars 1846

Quand la porte se fut ouverte, la discussion s’engagea en patois du Pilat; quand mon compagnon m’eut présenté, la conversation se poursuivit en français. L’homme nous servit à boire du vin ordinaire dans des verres Duralex. Ils avaient une drôle de couleur bleutée de n’être jamais lavés.


Présent

Vers cinq heures du matin, la neige se met à tomber sur Richigny, il se dit que c’est une bonne chose et que ça fera de l’eau pour les sources cet été. Vers midi, voyant que ça continue, il se dit qu’il attelle les vaches pour faire la trace dès que la neige cessera. En fin de journée ça tombe toujours, il décide d’appeler la mairie pour qu’ils envoient le chasse-neige, en vain, la neige a coupé la ligne.

Il regarde le paysage du plateau, il pense à son frère, loin, on les a dit parfois jumeaux; ce n’est pas vrai, quand le second est né, l’autre avait deux ans, après quelques mois, il est parti ailleurs, vivre sa petite enfance. Il est revenu, quelques années, puis reparti, pensionnaire; quand il est revenu, le plus jeune est parti: loin. Quand ils essaient de se parler, ça ne dure pas, ça finit toujours plus ou moins mal.

Le chauffeur du car aperçoit, juste avant de plonger dans la courbe de Gramenand, une personne qu’il connait bien, elle attend aux Communes. Il se demande encore ce qu’elle fait là lorsque l’autocar poussif, s’extrayant de la côte, vient comme s’affaler devant le panneau qui marque l’arrêt. Il n’y a personne.

Nous sommes comme les sources jumelles de la Font Ria, l’une disparaissait pour réapparaître au printemps pendant que l’autre continuait à couler sous la glace. La source intermittente a depuis disparu, comme font parfois les sources, après les sécheresses, mais on sait qu’elle n’a fait, que changer de cours et souterrainement alimente toujours celle qui reste. De même il reste entre nous, au delà des apparences, des connivences, des communications cachées et imperceptibles. 


Futur

Lorsque la musique commencera, les enfants de la crèche se seront assis en demi cercle devant les musiciens, fascinés. Parfaitement dosés, le volume sonore ne rebutera pas ces enfants, captivés par le son et la forme des instruments, et par l’histoire du petit géant qui cherche à savoir la couleur du vent. Qu’en restera-t-il lorsqu’ils auront grandi, un peu de poésie, une sensibilité particulière à la musique, à l’improvisation, une envie de comprendre?

Quand cette petite fille qui joue à la marelle et dont j’ignore le nom, sera devenu adulte, que  deviendra la beauté naturelle de ce plateau? Un aéroport plus grand que l’actuel aéroport de Saint-Etienne y sera-t-il installé? Ou bien des quartiers chics desservis par une autoroute 88 qui franchirait le col du Grand-Bois, ou encore des ZUP ou CUCS, si les improbables projets de ligne de tram entre Saint-Etienne et Saint-Genest-Malifaux ressortaient des archives où il dorment depuis plus d’un siècle pour le premier et une soixantaine d’année pour le second.

Demain j’irai au bord de l’étang, un enfant jouera dans la froidure de l’hiver; il façonnera des boules de neige; sous le froid et la pression de ses mains elles se durciront en glaçons; il les jettera sur la surface gelée de l’étang où elles glisseront comme des palets. Qu’en sera-t-il, d’ici quelques années, de ces merveilleux hivers du plateau qui tendent à disparaître sous la poussée du réchauffement climatique généralisé? Les petits enfants de cet enfant qui jouera dans la neige demain, planteront-ils un jour des oliviers sur ces collines et des vignes à leurs flancs?


Ce printemps, je m’en irai dans la campagne, j’emmènerai la chienne Milka, elle lèvera peut-être la compagnie de perdreaux qui gîte à quelques centaines de mètres derrière chez moi, dans les genêts bordant le chemin qui mène à la ferme de la Rousse. Ou peut-être, de l’autre côté du chemin, dans le pré qui fait face au sud, retrouvera-t-elle la trace de cette hase de belle taille qui l’avait promené jusqu’à l’épuisement l’an passé. Peut-être cette année se rapprochera-t-elle enfin de ce cheval qui lui faisait si peur, mais qui avait commencé à l’apprivoiser l’automne dernier.

lundi 29 janvier 2018

passé présent futur

Passé:
Il courre les champs, vagabonde dans la montagne, suit ses moutons, ne se raconte plus des histoires de loups comme il y a encore deux ans, il a 14 ans, il commence à regarder les filles du village, mais son regard reste attaché aux pics blancs au loin, au-delà de la vallée du Vénéon.

Elle part avec dix autres enfants chaque matin, à pied, dans la neige, le froid, ou dans la douceur du printemps, elle rejoint l'école, sa maîtresse vient d'encore plus loin, elle devine qu'elle fera plus tard des livres tant elle sait de choses différentes.

Il ouvre la baraque branlante de ce cul de sac chaque printemps jusqu'à l'automne, accueille les montagnards, ils dorment sur la paille, il leur offre une soupe et du pain rugueux, il redescend de la Bérarde quand les premières neiges arrivent, le bourg restant inaccessible durant les lourds mois d'hiver.

Il vit à Paris, rêve des Alpes chaque nuit, il a déjà parcouru quelques sommets du côté de Chamonix, mais il y a tant de monde dans cette vallée. Il prévoit de découvrir l'Oisans, la région sauvage, inaccessible, intacte encore en ce milieu du XIXè siècle.

Présent:
Il rêve à son ancêtre, essaye de l'imaginer le jour de la Première du Pic de la Meije, quand, éprouvé, éreinté, il a rejoint  sa femme et ses enfants qui l'attendaient lui et le fils aîné qui l'avait accompagné au plus haut des sommets idolâtrés des Alpes.

Elle aide son mari à tenir le restaurant, bar, hôtel de Saint-Christophe. Elle lit et relit le livre de la maîtresse de sa propre mère, qui raconte la vie passée dans les villages, leurs villages, les herbes folles des montagnes dont on fait encore la soupe, le quotidien rude de ceux et celles qui vivaient ici.

Il a repris l'ancienne baraque, l'a totalement réaménagée, agrandie, l'eau coule aux robinets, les douches sont tièdes mais suffisantes, le poêle marche bien, il est content. La route vient d'être élargie, elle reste cependant fermée en hiver. Parfois il reste à la Bérarde tout l'hiver, mais certaines années il préfère redescendre à Bourg d'Oisans.

Même s'il est mort depuis longtemps, son nom demeure inscrit dans les livres des aventures de l'Alpinisme, il est le premier (parisien de surcroît) a avoir gravi La Meije avec le père Gaspard de Saint-Christophe et son fils aîné.

Futur:
 Elle est guide de Haute Montagne arrière petite fille de familles connues de la vallée, qui comportent plusieurs alpinistes dont la renommée ne s'éteint pas. Elle regarde les sommets avec inquiétude cette année, peu de neige, les glaciers fondent toujours davantage.

Le café, restaurant hôtel de ses aïeux est désormais transféré en haut de la station de sport d'hiver. Il en a gardé le nom. En bas, le petit bourg lui semble minuscule, les maisons sont délabrées, seuls quelques bourgeois bohêmes viennent y camper, jamais en hiver.

La Bérarde n'attire plus les randonneurs ni les alpinistes. Il n'y a plus de neige, plus de glace, les sommets sont lessivés, seules les pluies diluviennes apportent de l'animation. Des plantes du Sud des Alpes poussent maintenant ici.

Il vient de lire un livre où son nom de famille apparaît, il se renseigne, découvre son ancêtre et ce qui l'a poussé à faire la Première du Pic de la Meije. Lui, à Paris, il vend des spectacles son et image virtuels où l'on voit (sur des écrans géants) les  hologrammes de personnages anciens gravissant des sommets, mains gelées.
 

Personnages et temporalités

Passé :

La Gèle, comme chaque matin est assise derrière la « rase » en champ ses chèvres. Enorme, d'un âge indécis, un minuscule chignon gris entortillé comme un écheveau de laine derrière la tête, elle tricote. La petite a hâte de terminer son petit déjeuner pour la rejoindre.

Elle est sur le seuil de sa porte de bois vermoulu et tripote en parlant les longs poils qu'elle a au menton. Elle est si âgée que lorsque les voisins ne l'ont pas vue de la journée, ils croient qu'elle est morte. Elle se plaint des enfants qui lui font constamment des farces juste pour vérifier si son coeur va résister.

Un très bel homme passe sur son tracteur en chemisette blancheur Persil. Quand il ne tient pas son volant, il manie une fourche ou une pioche. Qu'est venu faire ce parisien devenu paysan dans ce pays où depuis son installation tous les coeurs féminins du voisinage ne battent plus que pour lui ?

Par la fenêtre ouverte, les notes de l'accordéon d'Alphonse s'évadent en volutes. Un jour, il offre une boîte de perles à la petite écolière en robe à volants qui aime tant l'écouter. La mère est très mécontente.



Présent :

Debout, sous les deux platanes centenaires de la vieille maison de famille, il se croit encore l'éternel adolescent auquel il rêve de rester fidèle, malgré les ans qui s'entassent et le ventre bedonnant. Polygamie, mensonges, longues tirades romantiques, et autres tiroirs à double fond, alibis, ambiguïtés, sous-entendus, chausses-trappes, doubles jeux font bon ménage avec ses rêves. Lui, si perspicace ne voit pas la souffrance autour de lui.

Il a grossi et sait que plus rien du charme violent qui émanait de lui quand il était adolescent, ne subsiste. Il est dégoûté, aigri mais profère qu'il préfère mourir comme un lion que vivre comme un pigeon. Il tient toujours la vieille carabine.


Depuis le suicide de son fils, elle boit. Elle se croit encore très belle. L'alcool l'aide à se raconter des histoires.


Il y a longtemps qu'elle a quitté le pays mais son ombre rode chaque jour dans la vieille maison revendue il y a des années. Elle caresse les vieux murs en pisé, colle son oreille aux murs pour y écouter les voix de jadis. Les nouveaux propriétaires s'y habitueront-ils ?



Avenir :

La jeune femme aime beaucoup revenir dans le pays de son arrière grand-mère accompagnée de l'amie avec qui elle vit depuis longtemps. Elles y entretiennent avec amour un jardin. Les gens jasent.


Le petit garçon, brun et vif, de huit ans ne lâche plus ses aiguilles à tricoter. De longues écharpes multicolores s'échappent de ses mains habiles. Parviendra t-il à recréer cent milles chemins tels que ceux qu'il a vu sur d'anciennes cartes ?

C'est à partir de son drone qu'il surveille ses hectares de champs travaillés par des dizaines de robots. Il déprime et rêve aux chevaux qui tiraient la charrue. Il n'y a personne en bas pour lever la tête et le voir passer.

Avec ses grandes nattes relevées sur la tête, la fillette patauge dans le Dolon. Elle écoute la bise lui raconter d'anciennes histoires d'un temps où vivaient ici des écrevisses. Dans ses yeux gris flottent une immense nostalgie quand ses mains plongeant dans l'eau ne ramènent que le vide.

dimanche 28 janvier 2018

Personnages et temporalité

 Passé:
1/ Ses vingt ans jetés sur l’épaule au mois d’août 1914, Alphonse marche avec quelques autres du village sur le chemin qui mène à la gare de Retournac , 15 kilomètres en aval. Il se retourne une dernière fois et voit disparaitre la pointe du clocher. Il l’enferme sous le huis-clos de ses paupières.

2/ Debout sur le seuil de la maison, les yeux portant loin ses pensées, la Durande espère. De son regard flou, elle voit une silhouette au bout du chemin qu’elle veut reconnaître comme celle de son fils. Elle reste cristallisée dans cette marge de l’attente.

3/ Séraphine cherche à décrocher un saucisson pendu à un clou d’une poutre de la cuisine. Lorsque son cousin Firmin la trouvera étendue sur le sol, elle lui dira que son fémur est à nouveau cassé. Tout vacille alors dans son regard qui se défait.

4/ Se faufilant à travers la petite ouverture de la fenêtre de sa chambre, Eugénie saute dans le jardin pour aller, après deux heures de marche, au bal à Valprivas. Au retour la musique de l’accordéon se poursuit dans ses oreilles et atténue la fatigue et les tessitures des bois sombres. Le lendemain, des barreaux de bois pousseront devant sa fenêtre.

 Présent:
1/ Au plein cœur de la nuit, la fillette se réveille avec angoisse: au pied de son lit un homme debout et une femme assise, qu’elle n’a jamais vus. Elle sait, de l’instinct qui la poursuivra tout au long de ses jours, que ce sont ses grands-parents morts depuis des années. Elle recouvre d’un drap le vertige de l’apparition. 
 
2/ Le regard du petit Tom n’en finit pas de chercher ce quelque chose qui n’en finit pas de s’échapper. Il sait les mots entendus: des phasmes qui ne sont que ce qu’ils dissimulent. Alors il cherche l’envers d’un monde visible comme le bruit sec d’une phrase.

3/ Baigné de la musique d’Arvo Pärt, l’atelier de sculptrice de Durand est à l’écoute de ses obscurités. Elle malaxe des pains d’argile, elle modèle, elle façonne, elle figure ou défigure. Et de la forme informe, naissent les fantômes du dedans.

4/ Entre deux forêts aux arbres dissemblables, la jeune femme avance, un appareil photo dans les mains. Elle est à la recherche de ce quelque chose que réclame la langue. La rencontre est intense là , au milieu du chemin, sans photo pour l’immortaliser. 
 
Futur:
1/ Tom est assis dans le jardin face au grand épicéa qu’il devra se résoudre à couper mais il en retarde l’échéance. On lui a raconté qu’il a été planté par son arrière grand-père, mais trop près de la maison qu’il menace désormais. Il y pense l’esprit brodé de réticences
.
2/ L’ombre va et vient sur le village à moitié déserté. Un enfant joue dans l’ancienne ferme de Madeleine: il est étranger – afghan, syrien, ou africain – et ouvre de grands yeux d’où se détache un monde en creux, bien loin de cette Haute-Loire. De cet arrière monde, il n’a qu’un caillou qu’il triture dans sa poche.

3/ Sur le versant opposé au château, il a le regard éclaté dans un futur qui déjà lui apparaît. Le village de Chalencon transformé en un gigantesque plateau où réaliser des jeux de rôles, et où tout se vivrait dans une réalité où le passé serait présent. Il se récite à mains nues les différentes strates du projet.

4/ Elle est en 2054 et fière de l’invention qui lui brûle les doigts. L’appareil qu’elle a conçu lui permet de faire apparaître des images issues du passé, durant quelques secondes. A la sortie du village, elle voit avec certitude une jeune femme et un cerf dans une rencontre lumineuse où l’émotion s’attarde.


samedi 27 janvier 2018

Cassini

Carte de la région du Puy établie par la famille de cartographes Cassini.
à voir sur le site de Gallica

jeudi 25 janvier 2018

Passé présent futur en 3 phrases #1

Passé #1
Une petite fille assise sur une pierre, s’endort en comptant les moutons qu’elle garde dans le prè de La Fagette. Elle tombe. Se réveille en hurlant piquée par les orties.
Passé # 2
Un jeune bûcheron, juché sur son tracteur s’en va livrer du bois chez les villageois de Rossignol. Soudain on tire. Il s’écroule tout percé.
Passé #3
L'employé de mairie de St Martin de Fugères écrit pour la 3ème fois dans son registre du mois de janvier 1868 : "Décès". 3 membres d’une même famille. 1 jeune fille de 12 ans le 6, 1 petite fille de 9 ans le 11, leur père de 43 ans le 13.
Passé #4
Au bal de Bains, un ivrogne cogne sur un autre ivrogne, se disputant la même jeune fille. Le vainqueur est envoyé au bagne. Le vaincu au cimetière.

Présent #1
Une femme à sa fenêtre. Elle regarde tomber la neige. Il ne viendra pas ce soir.
Présent #2
Le facteur de St Christophe apporte la lettre recommandée tant attendue. Il frappe à la porte à plusieurs reprises. Personne n’ouvre.
Présent #3
A Cussac, un homme à la cinquantaine crapoteuse tire ses dernières cartouches. Si son plan n’aboutit pas, il est décidé à en finir. Personne ne le regrettera.
Présent #4
Il se passe toujours quelque chose du côté du Champinet. L’opposant le plus farouche à l’extension de la carrière de Mussic a décidé de passer à la vitesse supérieure. Il paufine.

Futur #1
Une cousine éloignée resurgit de derrière une branche oubliée. Elle réclame sa part d’héritage. Elle est ravagée par la vengeance.
Futur #2
Le volcan éteint du Mont Bar décide de se réveiller. Jets de lave et de pierres. Il y a ceux qui applaudissent au spectacle et ceux qui sont punis pour habiter trop près.
Futur #3
Un migrant Syrien de 10 ans vit son premier printemps dans sa famille adoptive de Laussone. Il aime cette campagne calme mais il a peur des vaches. Il décide de faire face.
Futur #4
La nouvelle mairesse du Cayres, issue du 1er mouvement En Marche de 2017, soutient coûte que coûte le projet d’implantation du parc Axtérix Macron Lacustre sur le site classé Neo-Seveso du Lac du Bouchet. L’opposition préférerait soit un Silex and the City 2.0., soit la construction d’une Mecque géante.  Les zadistes ont regagné leurs gondoles dans le calme.

Cartographie / 7

 Après s'être penché avec finesse et insistance sur un personnage de notre carte, élargissons notre champ d'étude! Pour cela, je propose une série de petits textes extraits du "Journal" d'Edouard Levé ( merci à François Bon!) ainsi que du "Journal" de Franz Kafka.




Un jeune homme de dix-huit ans fait le dur apprentissage de la rue et de la misère urbaine. Il y découvre aussi l'amour et l'amitié. Un témoignage brut sur les exclus de la société.

Un homme et une femme se retrouvent une fois par semaine pour faire l'amour. Ils ne se parlent pas et excluent toute tendresse. Mais peu à peu l'homme cherche à en savoir plus sur sa partenaire.

Un policier à la retraite s'acharne à enquêter sur une affaire classée : le viol et le meurtre d'une fillette. Il est prêt à sacrifier sa vie, son argent, voire sa raison, pour démasquer le coupable.

 "Journal" d'Edouard Levé ( POL 2004)



 Devant ma fenêtre, traversant le chantier de l’Université en partie couvert d’herbes folles, deux petits garçons vêtus de blouses bleues, l’une claire, l’autre, celle du plus petit, plus foncée, portent à pleins bras chacun une gerbe de foin séché. Ils la traînent le long de la côte. Charme de ce spectacle pour l’œil. (20 août 1912)

L’enfant de la concierge, qui m’a ouvert la porte. Empaqueté dans un vieux châle de femme, blême, avec un petit visage engourdi et potelé. La nuit, la concierge le transporte ainsi arrangé jusqu’à la porte de la rue. (27 novembre 1913)

La jeune fille au café. Sa jupe étroite, sa blouse de soie blanche, vague et garnie de fourrure, son cou nu, son chapeau gris de même étoffe qui lui emboîte la tête. Visage plein qui rit et qui respire éternellement, regard bienveillant quoiqu’un peu affecté. (12 janvier 1914)

Franz Kafka "Journal" 

La consigne d'écriture est multiple:

- choisir 4 personnages du passé, 4 du présent , 4 dans le futur
- description en 3 phrases de chacun d’entre eux: les faire surgir à un instant ( en lien avec la carte bien sûr…), les projeter dans une possible histoire qui n’appartiendra qu’au lecteur
- sculpter très vite des personnages, en leur donnant de la complexité
- tenter de trouver quel point d’assemblage peut les relier: ceux qui attendent, ceux qui rêvent, ceux qui construisent, ce qu’ils voient….A chacun de choisir!

mercredi 24 janvier 2018

Cartographie # 5, Collection de cailloux,

     Ma collection était intérieure cachée. Elle était à moi trop à moi! on l'appelle lithiase ou collection de pierres aux reins! Voilà pour le décor! Je n'ai rien calculé mais il s'agit de cristaux durs de taille de diamètre différents faits de sels minéraux de calcium. Ceux de calcium peuvent être d'exalate de calcium, de phosphate ammoniacal. Je ne sais pas si j'ai eu des cristaux de cystine dans mon for intérieur! Le nom est joli pourtant. Il sonne à l'oreille malgré le silence de ces cailloux, de ces concrétions dures qui s'agrègent pouvant aller jusqu'à provoquer une anurie c'est-à-dire l'absence totale d'urine. Une collection qui n'est pas sans risques! Qu'il faut pulvériser, fragmenter par ondes de choc. Tout corps soumis à une telle collection n'en ressort pas indemne! On m'a parlé  de caillou coralliforme. Un caillou qui à lui seul constitue une collection dense qui a la faculté de grandir. Coralliforme joli mot proche de corail même si ça n'a rien à voir. Tellement dense tellement épais qu'il a fallu l'extraire et même pratiquer l'ablation de sa gangue protectrice le rein pour une exhibition , pour une exposition dans un bocal de faculté de médecine! Une collection à objet unique précieux voire rare. Bon il paraît que Montaigne avait des cailloux de cette collection je lui en sais gré! Et pour exorciser la perte de mon précieux bien sans état d'âme je m'en vais visionner le film "Mal de pierres" de Nicole Garcia .

Catographie # 6 "IL"...

     Il naît à Troyes le 30 août 1943. Il grandit solitaire. Il court dans la rue du Chat. Il aime jouer avec les étoffes dans l'atelier de ses parents. Il aime cette ville industrieuse. Il me la fait connaître. Il écoute les discours du général. Il ne comprend pas tout. Il se cache dans les rouleaux de tissu. Il accumule les bêtises. Il plaide coupable. Il monte à Paris. Il intègre un collège chez les Jésuites. Il n'aime pas la discipline. Il entre au lycée. Il se disperse. Il aime le jazz. Il fréquente les caves de Saint Germain. Il revient à Troyes. Il part pour l'Algérie. Il revient. Il exerce plusieurs métiers. Il lui est facile de trouver de changer de déménager. C'est l'époque qui le veut. Il arrive dans le Nord. Il est marié. Il divorce. Il ne plaide pas coupable. Il se remarie. Il arrive en Auvergne. Il aime ce lieu sauvage solitaire.  Il ne travaille plus pour le Crédit Agricole. Il pose ses valises. Il reprend le pas de porte d'une auberge. Il l'appelle "La Dorette". Il la transforme. Il en fait son musée  son cabinet de conversations. Il y installe le buste de son arrière grand-père chirurgien des premiers temps de l'Hôtel Dieu à Paris des aquarelles sur Bonneval la Chaise-Dieu les photos de ses filles. Il en fait une escale chaleureuse. Il y fait bon rester sur la terrasse un après-midi de soleil avec pour seules voisins les mésanges les geais les chardonnerets un livre les abeilles le chuintement léger du vent dans les arbres. Il y fait bon rester devant la cheminée quand la bise hurle que les pruniers se courbent et que le ciel neigeux ne permet plus de discerner la forêt à une coudée de la fenêtre. Il me rencontre. Il lui fait rencontrer le Festival de la Chaise Dieu. Il m'y fait rencontrer Frédéric Lodéon, Emmanuel Krivine. Ils sont plutôt sympathiques accessibles discrets. Il leur explique la région. Il leur demande la musique. Il aime parler rire boire manger la vie. Il sait être de mauvaise foi aussi. Il traverse ses années l'Auvergne. Il suit sa fille en Bretagne pendant quelque temps. Il revient. Il pose une dernière fois ses valises. Le Puy en Velay. Il emprunte le train souvent la ligne le Puy-Saint Etienne Saint Etienne-Le Puy. Il lit beaucoup. Il me fait toujours rire. Il me parle de Troyes de Bonneval de Glenn Gould de Prague des Jésuites... Il prend des médicaments beaucoup. Il a le corps qui se déglingue. Il a mal. Il est lucide. Il est victime comment dit-on déjà? D'une longue maladie. Il meurt le 8 décembre 2012. Qui a dit fête de la lumière?

naissance en novembre

Elle aurait dû accoucher dans son lit, comme pour les autres. Mais pendant la traite, elle a tout juste le temps de gagner le fenil, courbée en deux. Elle pense aux premières douleurs, mais elle sent un flot tiède et soudain sortir d'elle. Elle croit perdre les eaux. Elle sait les naissances, c'est la neuvième fois. Mais la petite est déjà là, qui ne crie pas tout de suite. Elle relève son tablier. Elle  glisse l'enfant dans le berceau de fortune, tapissé de foin odorant. Elle traverse la cour de la ferme. Elle sait qu'il faut faire vite. Elle marche sur la neige, tombée en abondance, qui amortit ses pas et crisse moelleusement. Elle ralentit sa marche ; elle laisse tomber sur l'immaculé des filets rosés, entre l'étable et la maison. Elle lave son bébé. Elle le frictionne vigoureusement. Elle soupire, soulagée, quand elle l'entend crier. Elle découvre que c'est une fille. Encore une fille....La neuvième fille...minuscule, arrivée bien avant l'heure. Elle l'attendait pour la Chandeleur mais elle accouche le dernier jour de Novembre. Elle entend son homme dire : Novembre, c'est Miz du, le mois noir, en breton, il l'a appris l'an dernier, sur le front, de ses camarades bretons. Elle sait que l'armistice aussi , l'an dernier, c'était en plein miz du.
Elle dépose le petit corps emmailloté dans une boîte à chaussures, garnie de coton. Elle glisse la boîte vagissante dans la niche du fourneau. Puis elle s'allonge. Elle sent que tout tourne autour d'elle. Elle entend loin, très loin, son homme atteler la charrette. Elle sait qu'il va au bourg, chercher le docteur. Elle sait que la jument va glisser sur le pont, à cause du verglas. Elle craint pour la vie de sa petite. Mais la vie s'accroche, et la petite est là. Et bien là...
Ce soir elle ira traire...

Au bord de la Charpassonne

Pour gagner la Charpassonne, par le sentier du Monorail, nous quittions la maison d'école et nous passions par le petit bois ; là, j'avais ramassé un caillou au grain irrégulier, brillant de quelques éclats, parfois diffus, parfois fulgurants, selon la façon dont on le faisait tourner dans les rais de soleil.
Six ou sept ans plus tard, en classe de quatrième, la géologie étant au programme des Sciences Naturelles, j'avais appris que ce minéral s'appelait "granit", composé de quartz, de feldspath et de mica,
et que ce qui brillait, c'était ça, le mica. Déception à la découverte de ce mot, de ces deux syllabes figeant mon rêve. Mica, ça ne collait pas.
Monsieur Bourdon, un ami de la famille, avait fabriqué pour moi une boîte en bois, il y avait disposé des chutes de minéraux fabuleux, rangés dans cet écrin au couvercle vitré. La boîte était quadrillée de planchettes croisées et au moins quarante pierres me regardaient et me fascinaient par leurs couleurs, leurs formes, leur grain,  et leurs noms, poétiques, souvent. Une étiquette dorée pour chacune, les désignait en lettres noires.
Aventurine, Rose des Sables, cristal de roche, améthyste...Une pierre était réputée pour être saupoudrée de poison, une de curieuses couleurs, criardes, jaune et rouge, qu'on aurait pensé peintes à la gouache. Et il y avait une case vide pour la pierre manquante. Mon caillou magique y trouverait tout naturellement sa place. Quand je l'avais trouvé dans le petit bois, adossée contre un pin boulange, par hasard, mes mains fouillant distraitement sous la mousse, j'avais pensé à la case vide de la grande boîte, et à la pierre manquante...

collection de pierres #7




Cartographie 6

Il s’appelle Chilek, il est né le 28 décembre 1933 à Saint-Etienne,  il a des parents juifs polonais  qui sont marchands forains; il a quatre ans quand sa grand-mère vient vivre avec eux; il a une sœur qui a trois ans de moins que lui; il apprend le yiddish avec sa grand-mère; il passe un an dans un pensionnat catholique; il a 9 ans quand ses parents, le confie à une famille de Marlhes, en 1942. Il participe à la vie de la famille, il s’appelle maintenant Charles; il se sent accueilli comme un fils, par cette femme qui est veuve et fait marcher la ferme avec son fils aîné de 18 an; il a le même âge que le second fils. Il apprendra plus tard que son père est mort à Auschwitz en 1944. Il va régulièrement à Marlhes. Il dit que cette femme, fervente catholique, lui a transmis ses valeurs; il en parle encore avec émotion aujourd’hui. Il passe son C.A.P. d’électricien. Il a 17 ans lorsqu’il commence à militer au PCF en 1951. Il travaille à la C.F.V.E. à Saint-Etienne. Il est actif syndicalement dans l’entreprise. Il est licencié pendant qu’il effectue un stage politique. Il fait des petits boulots. Il se marie en 1953. Il est remarqué par l’encadrement du parti, il monte dans la hiérarchie locale. Il part au service militaire. Il évite l’Algérie en raison de sa situation de famille. Il revient du service militaire en 1956, il est embauché chez Schneider comme électricien P1. Il y reste 6 ans. Il quitte Schneider en 62, il est nommé directeur-adjoint de l’école du parti. Il devient secrétaire de Waldeck Rochet en 1965, il le considère comme son maître. Il devient le secrétaire de Georges Marchais en 1972. Il revient régulièrement à Marlhes dans cette famille qui l’a accueilli. Il est élu conseiller général de Villejuif en 1973. Il est député du Val de Marne de 1978 à 1981. Il devient Ministre d’Etat, ministre des transports du gouvernement Pierre Mauroy 2, il est le quatrième personnage du gouvernement dans l’ordre protocolaire. Il parle de son attachement à cette famille de Marlhes, dans une interview. Il fait voter la Loi d’Orientation des Transports Intérieurs (LOTI) en 1982, qui régit toujours l’organisation des transports à l’heure actuelle. Il quitte le gouvernement en 1984. Il est député du Rhône de 1986 à 1988. Il fait parti des refondateurs du PC. Il est battu aux législatives de 1993 à Saint-Etienne. Il quitte le PCF. en 1998. Il adhère au PS la même année. Il soutient Ségolène Royal en 2008. Il quitte le Parti Socialiste en 2017. Il vient toujours à Marlhes, voir son ami, le deuxième fils, il se souvient des paroles de cette chanson yiddish que chantait sa mère quand il avait cinq ou six ans.

mardi 23 janvier 2018

ELLE, Philomène #2

Elle parle peu, ce qu'elle veut dire, elle le fait, plutôt. Elle croit aux fées, elle va dans les bois où l'on dit qu'il y a des sabbats de sorcières. Elle passe pour une sorcière. Elle bricole des mixtures. Elle utilise les plantes qu'elle a tant regardées à l'époque des moutons et des heures de solitude au grand air. Elle ne parle pas non plus lorsqu'elle emmène ma mère, encore enfant, chez des inconnus pour qu'elle y gagne trois sous. Elle se sauve et laisse la petite fille abandonnée sans mots. Elle ne parle pas non plus à ma sœur qui vient aider son fils, notre oncle, à garder les vaches et les moutons. Elle fabrique une petite épouvante pour cette fillette de 8 ou 10 ans qui traverse seule à la nuit tombée les grands espaces plein de fées et de sorcières ombrageuses, tandis que cette elle-là marche, accrochée à la queue d'une vache qui connaît le chemin de l'étable. Elle porte une coiffe de dentelles et un habit noir, lustré. Elle ne me raconte pas d'histoires. Elle me regarde de ses yeux morts et enfoncés, elle me tient la main en silence. Elle n'a plus qu'une dent au milieu de la gencive supérieure. Elle ressemble à une sorcière avec un sautoir en or. Elle habite chez nous. Elle me laisse des traces. Elle fait battre mon cœur lorsque j'écris. Elle sent peut-être un peu le vieux. Elle porte en elle tous ces morts, tous ces morts. Elle ne met plus au monde les bébés. Elle laisse les femmes partir dans les maternités. Tandis qu'elle habite chez nous, le mois de mars 1965 m'apporte une petite sœur dans un burnous. Au bout d'un moment, Elle repart à l'Hôpital Emile Roux du Puy en Velay, sa dernière demeure. Elle, c'est pour mourir qu'elle choisit le printemps. Le 5 mars 1966, le même jour que sa mère. Elle a 74 ans. Ou bien elle ne choisit pas. Elle est fidèle aux dates et aux mémoires. Elle ne veut pas me quitter. Elle me laisse les images qui font peur, là, dans le couloir de ma mémoire.