samedi 12 janvier 2019

La maison isolée


Lugubre, isolée sur un plateau venteux, la maison semble sur le point de s'affaisser, ses pierres pressées de retrouver le sol dont elles sont issues. De nombreuses tuiles manquent, il doit pleuvoir à l'intérieur. Deux énormes marronniers, malades, tout tachetés de brun, l'écrasent de leur masse ; l'un derrière la maison, côté nord, sans fenêtres ou peu s'en faut, recouvre une partie du toit ; le second, devant la porte d'entrée, barre le passage à qui voudrait s'y introduire. Il faut le contourner, longer la maison pour atteindre la porte. Aucun soleil ne peut jamais la réchauffer, ni aucun foyer à l'intérieur puisque quiconque n'a jamais vu de fumée sortir de cette cheminée. Un fil provenant du poteau électrique longeant la route pendouille au-dessus de ce qui pourrait être une cour si elle n'était jonchée de rebuts, fûts éventrés, carcasses rouillées, meubles aux pieds manquants ou ravagés de termites, ustensiles plastiques ou marmites rouillées. En contrebas, une mare stagne, infestée d'orties. L'homme qui vient chaque jour travailler la terre de cette ferme aux allures de bâtisse abandonnée semble ignorer le délabrement. La maison est fermée depuis qu'il en loue les terres ; l'homme n'y a jamais pénétré. Il se dit qu'un jour, il faudrait, il devrait … s'approcher et en avoir le coeur net. N'osant le faire seul ou même en parler si ce n'est à quelqu'un en qui il aurait entièrement confiance, les mois et années ont passé ; l'état extérieur de la maison n'a fait qu'empirer. Un soir d'automne, exténué par une journée de labours commencée très tôt, il s'approche, contourne l'immense marronnier malade qui barre l'entrée et sans chercher à atteindre la porte -il ne veut pas l'ouvrir et surtout pas pénétrer dans cette maison qui ne lui appartient pas, qu'il ne loue pas non plus, on ne lui a loué que les terres – écarte et écrase des ronces pour jeter un regard par une fenêtre envahie de poussière. Le soleil sur la vitre l'empêche de voir autre chose que le reflet de l'arbre. Il rebrousse chemin, s'assied près de son tracteur, épuisé. Mais avant de reprendre la route pour le village où il vit tout en bas, quelque chose l'appelle et lui dit d'y retourner, qu'il n'a fait que la moitié du chemin, qu'il n'a encore rien vu. Il attend depuis si longtemps ce courage ou cette curiosité qui lui sont enfin venus qu'il se convainc rapidement qu'il n'y a là rien de répréhensible. Juste voir. Il se rapproche des vitres, y colle un peu son visage mais elles sont trop opaques, trop de poussières accumulées depuis des années. Il sort un chiffon de la poche de sa salopette, l'humecte de salive et frotte un peu le bas d'un carreau, juste de quoi jeter un oeil : Un arbre ? Une liane ? Enfin quelque chose de feuillu serpente le long du mur à sa droite, grimpe jusqu'au plafond que non seulement il recouvre mais traverse en de multiples endroits. Il frotte un peu plus la vitre pour élargir son champ de vision. Tous les murs de la pièce illusoirement hermétique sont couverts de branches, lianes, il ne sait comment les appeler. Tout n'est que tissage, fissures, entrelacs, enchevêtrements sur ces murs. Ca prolifère en tous sens. Des plaques de mousse s'accrochent, des bouquets de fougères émergent, des algues pendouillent du plafond fissuré. Plus il regarde, plus cette végétation lui apparaît comme des sondes guidées par un cerveau qui sait ce qu'il veut, en quête d'une cible et d'un but. A certains endroits, elle gesticule comme des mains voulant agripper. Tout cela vit et semble vouloir vous engloutir, ne cesse de changer de forme, de pousser, de grandir telles les feuilles d'un arbre dans un film en accéléré. Il est fasciné et jurerait qu'en plus toute cette végétation chante. Juste en-dessous du seuil d'audibilité, il entend un chant, comme un bourdonnement. Cette végétation sait ce qu'elle veut, où elle va, il en est convaincu. Tétanisé, il ne sait pas combien de temps il est resté le front collé à cette vitre. Quand il parvient à la quitter, il fait déjà nuit dans la cour et pourtant il a bien vu clairement dans tout ce vert : une lumière douce filtrait en rais, éclairant toute la pièce d'une lumière d'aquarium.

jeudi 10 janvier 2019

Cartographie 19/ étrange/ 2

En ce début d'année, on avance tranquillement et on poursuit notre exploration de l'étrange. On démarre avec  la lecture d'une nouvelle de Kafka "l'enfant fantôme" ( traduction de Laurent Margantin):
 
Alors que c’était déjà devenu insupportable – un jour de novembre, la nuit tombait – et que je courais sur le mince tapis de ma chambre comme sur un champ de courses, je me retournai effrayé par la vision de la rue éclairée et découvris un nouvel objectif dans les profondeurs de la chambre au fond du miroir, et je me mis à crier, juste pour entendre le cri qui reste sans réponse et auquel rien n’enlève la force du cri, qui s’élève donc sans contrepoids et ne peut cesser même s’il se tait, alors une porte s’ouvrit dans le mur, très rapidement, car il y avait urgence, et même les chevaux de fiacre en bas sur le pavé se cabrèrent, gorges en avant, pattes arrière écartées, comme des chevaux devenus sauvages au milieu de la bataille.
Un enfant, sous la forme d’un petit fantôme, vint du couloir totalement obscur où la lampe ne brûlait pas encore, et s’immobilisa sur la pointe des pieds, sur une lame du parquet qui se balançait imperceptiblement...

 Chacun se doit de continuer l'un des textes commencé la dernière fois où  des jalons dans l'écriture d'une atmosphère un peu étrange ou fantastique avaient été posés. On prend notre temps et on ne finit qu'un texte. On continuera à la prochaine séance!

mardi 8 janvier 2019

LIIEUX ETRANGES # 18.

 1)- L'ABBAYE DE LA CHAISE-DIEU.      Lorsque vous arrivez par le sud, elle vous obstrue la vue; lorsque vous êtes sur la petite place, elle vous oblige à lever la tête fort haut pour essayer de deviner son clocher. Il faut ensuite grimper les hautes marches de son escalier monumental avant que d'accéder au portail surmonté du tympan où grouillent les Bons et les Méchants dans leur perpétuel affrontement sous l'œil d'un Christ éternellement moralisateur. La porte franchie, c'est le Royaume de l'Obscurité. On distingue mal les énormes piliers surmontés des chapiteaux grimaçants où  chimères, monstres et personnages voisinent en une histoire qui se décline depuis des millénaires. Les grilles du jubé, austères mais néanmoins ostentatoires veillent sur les sièges en bois ouvragés et numérotés d'hypothétiques moines. A peine effleurés, ils grincent comme mus par les mains invisibles et souffrantes de tous les religieux qui se sont succédé. Des statues qui veulent se décrocher des murs pour vous escorter; un déambulatoire où chaque chapelle, chaque recoin, chaque renfoncement est un appel au crime. Des tapisseries usées qui racontent une histoire, l'une d'elle a  même l'audace de s'intituler "La Danse macabre".


     2)- Elle est si petite qu'on la dirait tout  droit sortie d'un magasin de jouets. Plantée en lisière de la forêt, c'est un peu la maison d'Hansel et Gretel du village, la gare de Sembadel. Elle veille sur l'unique voie de chemin de fer qui relie La Chaise-Dieu à Ambert. Elle est la gardienne des nuits et des jours d'une ligne aujourd'hui désaffectée où en lieu et place s'épanouissent dans le plus grand désordre joyeux des renoncules, des épilobes graciles, des marguerites effrontées et même le chiendent vorace. Le silence profond qui l'enveloppe a quelque chose d'inquiétant. A tout moment, on imagine voir descendre du vieux wagon en bois échoué dans la prairie la jouxtant, un passager au visage zébré d'une longue cicatrice se tenant le ventre à deux mains. Il ouvre la bouche, aucun son ne s'échappe de ses lèvres bleuâtres; seuls lui répondent le feulement du vent dans les grands sapins noirs et le gargouillis d'une source dissimulée par les hautes herbes.

     3)- Dans grande la maison de Labry le soir tombe toujours trop vite. De la vieille ferme originelle, elle a gardé les fenêtres étroites et les murs épais qui la préservent du froid mais qui l'enferment dans le noir même quand dehors le soleil brille. Les ombres s'allongent tôt dans l'après-midi;  il faut dire que la maison s'assoit au plus profond du vallon, cernée de toute part par la forêt. S'y accumulent tout près, trop près, des pins,  des sapins, des frênes , un tilleul séculaire, l'herbe envahissante et un ruisseau dont la fraîcheur est pour ma part indésirable. L'intérieur garde sa part d'ombre que ne dément pas l'immense cheminée culottée de suie où pendent marmite et ustensiles de cuisine désormais sans emploi. Je m'abrite dans son manteau bien trop ample pour moi et quand je lève la tête c'est pour voir deux étoiles dans un carré de ciel déjà plongé dans l'obscurité. Le vent du soir s'engouffre par le conduit. Qui amène-t'il avec lui? Les murs retiennent leur souffle, je tremble. Tout à côté,des meubles sombres qui sentent bon  la cire et qui restent habités des secrets de toutes les générations qui ont vécu là. A tout moment, l'âme du grand-père peut s'échapper d'un tiroir ouvert. Et la voix d'une fillette disparue à la fête va-t-elle s'élever d'une biche en terre posée dans l'encoignure du buffet?

Certains lieux...

Certains lieux sur terre coïncident avec les contrées sauvages de l’esprit. S’y rendre équivaut à accomplir un double voyage, un dialogue éveillé entre les sens et le sens, entre marche et rituel, géographie et poésie. Dans ce double mouvement, deux aspects du réel, deux versants de la même cime percent la conscience du voyageur, créant parfois cet état de vision calme et lucide, une sorte de transe sereine dans le mouvement ouvert du paysage. 
Pierre Cendors 

Etrange/ 4

Sur les berges d’une rivière, il est coutumier de laisser vagabonder son esprit. Ils sont nombreux les êtres de toutes sortes qui se sont posés sur l’herbe ou sur les pierres du bord de l’eau, ont laissé leurs pensées glisser sur le courant en triturant quelque galet entre leurs doigts. Tous ces hommes, toutes ces femmes prenant un temps d’arrêt dans leur vie, déposant leur regard sur la surface de l’onde, en tête à tête avec les absences qui les ont façonnés, tentant de se franchir eux-mêmes, surplombés de la mémoire des ruines.
Ce jour là, vers la fin de l’été, l’homme, après avoir posé son vélo contre un arbre a érigé rapidement une tente qu’il a plantée, pas trop près de la rivière, par prudence, et un peu à l’abri de l’ énorme paroi rocheuse pour ne pas être visible de la route sinuant au-dessus de la vallée. Ce site est protégé et il est interdit de faire du feu, de camper, de pratiquer le moto-cross et d’autres actions qu’il n’a pas mémorisées. Le ciel s’est assombri assez soudainement mais il est trop fatigué pour s’en soucier après le parcours en montagnes russes qu’il a traversées aujourd’hui. 
Ce lieu lui semble familier, comme s’il venait de franchir un passage entre l’homme qu’il est aujourd’hui et l’enfant qu’il a été. L’enfant n’est plus depuis longtemps mais son enfance coule toujours dans ses veines. Elle est tout à la fois emplie de silence et bruissante de mille petites voix. Il lui semble les reconnaître dans le flux de la rivière. Qu’importe quel jour de quel an il se trouve, il est dans cette atemporalité génératrice de songes.


lundi 7 janvier 2019

Etrange /3

Les quatre planches de lambris brisées sur la partie inférieure du mur, où la fenêtre découpe un étroit carré de lumière, laissant affleurer la texture du ciment, pourraient laisser penser que cette “petite pièce” est en réparation. Sous la fenêtre, sertie de grosses pierres de granite, s’encastre un vide, un trou béant mal calfeutré par une table qu’épaule une étagère basse, d’un bois sombre, emplie de livres à la tranche grise surmontée d’une esquisse de portrait. Sur le rayonnage supérieur trône un ancien poste de radio avec quatre gros boutons dans la zone inférieure et deux espaces délimités par un liseré où se déchiffrent avec difficulté des noms de villes d’ici et d’ailleurs et une sorte de toile sombre et GO PO OC écrits en lettres majuscules. Un vase effilé portant quelques brins de lavande et cinq épis de blé s’élève encore plus haut. Face à la porte par où l’on pénètre dans cette pièce, deux étagères de bois clair emplies de livres jusqu’au plafond suffisamment bas pour que, les bras tendus, on puisse toucher les poutres peintes en un blanc crèmeux. Entre les poutres, les planches sont recouvertes d’une vilaine moquette d’un vert noirâtre, fatiguée , aggravant cette sensation d’écrasement et d’oppression . Une porte en pacotille, peinte d’une couleur sombre, emmène au-delà. Sur la partie gauche, l’autre versant de la pièce, il fait très sombre et les livres accumulés en tous sens sur d’autres étagères laissant présager un charivari de récits, renforcent cette impression de bois noirs où l’on hésiterait à pénétrer. C’est une pièce figée, faisant semblant d’exister, mais qui en réalité n’est que traversée pour passer de l’univers d’une cuisine à celui d’une salle à manger. Les rideaux de dentelle ne frémissent pas, le soleil n’entre pas à cette heure là et le silence, aussi resserré que les pages des livres joints, empli d’un long passé, déploie sa toile et possède tout l’espace . Sur le seuil de cette “petite pièce”, une fillette interdite.

dimanche 6 janvier 2019

Cartographie 18 Etrange


La cave de Pisieu

Pour tirer la piquette qu'ils appellent « vin », chercher les carottes pendant l'hiver, il lui faut sortir de la maison, la longer, passer sous la grange, marcher jusqu'au fond vers le pressoir, là où aucune ampoule n'a jamais été installée, soulever la lourde barre de bois qui maintient la porte fermée et entrer dans LA cave. Suivant la pente légère, il descend sur un sol glissant, huileux, longe une rangée de tonneaux sur sa droite posés sur des tréteaux, frôlé par de grasses toiles d'araignée. Le pire est quand il lui faut plonger sa main dans la saumure du grand pot en grès, là où ont été déposés les oeufs afin qu'ils se conservent quand les poules cessent de pondre. Parfois, la mère le laisse emporter une vieille bougie que la simple traversée de la cour et de la grange, une fois sur deux, mouche, avant même d'atteindre la cave. Elle prétend qu'il n'est qu'une poule mouillée, et mouillé parfois il rentre, tant il est terrifié.


La maison isolée :

Lugubre, isolée sur un plateau venteux, la maison semble sur le point de s'affaisser, ses pierres pressées de retrouver le sol dont elles sont issues. De nombreuses tuiles manquent, il doit pleuvoir à l'intérieur. Deux énormes marronniers, malades, tout tachetés de brun, l'écrasent de leur masse ; l'un derrière la maison, côté nord, sans fenêtres ou peu s'en faut, recouvre une partie du toit ; le second, devant la porte d'entrée, barre le passage à qui voudrait s'y introduire. Il faut le contourner, longer la maison pour atteindre la porte. Aucun soleil ne peut jamais la réchauffer, ni aucun foyer à l'intérieur puisque quiconque n'a jamais vu de fumée sortir de cette cheminée. Un fil provenant du poteau électrique longeant la route pendouille au-dessus de ce qui pourrait être une cour si elle n'était jonchée de rebuts, fûts éventrés, carcasses rouillées, meubles aux pieds manquants ou ravagés de termites, ustensiles plastiques ou marmites rouillées. En contrebas, une mare stagne, infestée d'orties. L'homme qui vient chaque jour travailler la terre de cette ferme aux allures de bâtisse abandonnée semble ignorer le délabrement.


Le chemin vieux :

Au-dessus de la ville, contournant les maisons, il commence par un grimpillon bien raide, et permet d'éviter la rue Lafayette très circulante, étroite, sombre, bordée de maisons, le long de la Gère malodorante car déversoir de toutes les usines textiles et même de la Fonderie d'argent et de la célèbre usine de chaussures Pellet. C'est un sentier, à l'écart de toute habitation, flanqué de mûres à grappiller en été, le chemin des amoureux, le chemin des satyres pour certains qu'en dira t-on, très accueillant en plein soleil mais impossible à imaginer la nuit pour les enfants car aucun lampadaire n'y a jamais été installé et c'est alors que les on-dit prennent toute leur ampleur et leur signification, loups-garous, violeurs, égorgeurs forcément le fréquentent. Les enfants aiment l'emprunter à plusieurs en pleine journée car d'une part il raccourcit considérablement le trajet pour rentrer du lycée, d'autre part il leur est strictement interdit par les mères. C'est donc en cachette avec ce petit goût délicieux de plaisir volé qu'ils l'empruntent, sans trop s'attarder toutefois, au cas où …


Le bois de Cour et Buis :

De jour comme de nuit, aucun des trois enfants n'aurait pu, sans l'abri de la voiture et la présence des parents, parcourir cet espace où vivait en hiver les charbonniers. Visages et mains noircis, ou était-ce des nègres ?, tête et épaules couvertes de sac en toile de jute, deux yeux très blancs sous le fard du charbon, leurs silhouettes disparaissaient dès que l'auto arrivait à leur hauteur. On aurait dit qu'ils devaient se cacher, à moins que leur activité n'ait été illicite. Ni femmes ni enfants, où mangeaient-ils ? Que mangeaient-ils ? Des meules fumantes se dégageait une fumée constante et le père avait beau leur expliquer qu'elle provenait de la combustion lente et incomplète du bois, d'une carbonisation sans flammes pour obtenir le fameux « charbon de bois », les trois enfants n'en étaient pas pour autant rassurés. Vivaient-ils vraiment dans cette cabane rudimentaire recouverte de branchages, même la nuit ?


La bicoque de la Mère Rieux :

Chacun faisait un grand détour pour éviter de passer trop près de cette bicoque maléfique de peur de rencontrer l'une des trois femmes qui y vivaient : une mère au visage plein de kyste du poil incarné que les adultes nommaient « poireau », aux longs cheveux sales pendouillants, laide, méchante, bizarrement accoutrée, une ivrognesse disait-on et plus encore par dégoût de ses deux filles, véritables sorcières malveillantes, maugréant comme des jeteuses de sort, vociférantes, lançant des rires mauvais, en haillons, soulevant leur jupe puante si vous les rencontriez par hasard. Il ne leur manquait que le chaudron et le balai. Vivant à l'écart dans un lieu sauvage, ces femmes étaient maudites pour leur caractère sombre et fantasque, méprisées pour leur alcoolisme. Les enfants les moquaient quand ils les voyaient passer, elles les poursuivaient en fendant l'air de leur bâton.




samedi 5 janvier 2019

la nuit, tout peut arriver...

1/ C’est un jour dans visage, un de ces jours habillé de grisaille où la lumière peine à traverser les carreaux de la fenêtre de la cuisine. Ce n’est pas encore la nuit, mais ce n’est déjà plus le jour. La fillette, assise sur sa petite chaise a désormais de la difficulté à distinguer les points de dentelle qu’elle doit réaliser si elle veut terminer son ouvrage en ce jour. Un feu lance de petites flèches denses et brèves au sein de la cheminée. La lumière se concentre sur cette partie de la pièce, laissant glisser le reste parmi les ombres. La petite fille est seule à faire cliqueter les fuseaux; elle attend le retour de sa mère qui a laissé son carreau sur la chaise à côté d’elle. Dans l’angle opposé à la cheminée, la grande horloge n’en finit pas de dépecer le temps et de rappeler à l’enfant qu’il lui faut se hâter. Derrière elle, posée sur la table, se laisse deviner une tourte libèrant cette odeur si particulière de pain chaud qui parvient à se diffuser au-delà du torchon à carreaux qui la recouvre. Le balancier du temps déterre le silence alors que au-dehors le vent s’est levé. La fillette, dans un soupir, pose son regard sur les flammèches qui pétillent et oublie son ouvrage.


2/ La nuit est enduite de cette suie que strient quelques étoiles où le regard cherche à se racrocher pour garder quelque espoir. Les grands pins serrés les uns contre les autres gémissent bercés par un vent léger qui se faufile entre leurs branches. La lune n’est pas encore levée et la marche sur le chemin caillouteux n’est guère aisée. Elles se tiennent par le bras, à la fois pour se donner du courage et pour éviter de trébucher. Elles sont trois à remonter le chemin qui les a conduites, il y a quelques heures déjà, au bal du village voisin. Elles sont trois amies: Eugénie, la patte un peu folle, Pauline la plus peureuse et Madeleine toujours pleine de rires. Leurs sabots blessent un peu leur peau lorsqu’elles se tordent les pieds sur des racines ou des cailloux qui obstruent leur marche. La rivière est franchie: elles ont passé le gué en marchant sur des pierres judicieusement alignées et commencent la remontée là où la forêt se densifie et elles rient pour retrouver des forces qui faiblissent et combattre la fatigue. Elles sont proches du passage où le paysage se perd.

vendredi 4 janvier 2019

Cartographie 18/étrange là-bas et ici

Je ne me souvenais pas : comment et pourquoi étais-je arrivée dans cette chambre ? Le lit était grand, bien fait, la couette d'un fin marron orangé. La baie vitrée laissait passer les rayons de lumière. 
Soudain, le sol se déroba sous mes pieds. Pourtant, je ne tombais pas. Je sentis le poids de mon corps debout sur un rocher que je distinguais à peine. Il dominait un vaste paysage désertique, composé de cratères lunaires. Etrangement, le ciel passait du jour ensoleillé à la nuit étoilée, plusieurs fois de suite. 
Un laser bleu traversa l'horizon alors que je marchais avec précaution. En un souffle, je me mis à survoler une grande ville, San Francisco peut-être. A quelques mètres en-dessous de moi, j'apercevais des automobiles et leurs conducteurs figés dans leur mouvement. 
Puis, tout se mit à tourner, aussi vite qu'une vieille bobine de film. je me cognais sur quelque chose d'invisible. 
La longue plage de Fortaleza, avec sa large avenue, apparut. Le temps était clément. Pas de vent. Je me dis qu'avec de la volonté je pourrais tenter de choisir un lieu à visiter, plutôt que de me laisser ballotter de la sorte, au hasard d'une intention qui m'était étrangère ? C'est ainsi que je choisis la rue  où habitent mes amis brésiliens dans cette métropole. Effectivement, en une seconde, je reconnus la boutique alimentaire et sur le trottoir d'en face l'entrée de leur immeuble. Cependant, impossible de sonner à l'interphone. Je reculais. Me cognais à nouveau à un mur, transparent. Des passants étaient devant moi, et comme je le prévoyais, ils étaient stoppés dans leur élan. Je m'approchais d'une femme, elle ne broncha pas. Je lui parlais, elle ne répondit pas. 
Le monde existait bel et bien, je pouvais le contempler. Mais il était sans action.  Seule, moi, pouvais bouger, me déplacer, aller où bon me semble.
Je voulu tester une autre expérience : voir Rio. Mon corps obéit instantanément. Il se tenait maintenant aux côtés du Christ Rédempteur. Le soleil brillait, je ne ressentais pas sa chaleur. N'entendais aucun son. Ne goûtais à aucune odeur. 

Etais-je morte ? Mon âme vagabondant sans but ? 

Mais j'entendis des rires. Les morts ça ne rigolent pas.
Soulagée, je me tournais vers eux.
Une main posée sur mon visage me fit sursauter.
On  chuchota : 

- Ca suffit... retourne dans la vie normale. C'est mon tour. Passe-moi le casque de réalité virtuelle...

mercredi 2 janvier 2019

cartographie 18 Etrange #2 Dans les flammes turbulentes suitées

Dans la clairière, un immense feu est dressé ou plutôt un bûcher. Qu'elle est la différence ? Aucune Jeanne d'Arc ne rôtit dans les flammes cependant, aucune Blandine. Les flammes turbulentes éblouissent l'endroit où elles jaillissent et noircissent en proportion les alentours. Les arbres qui cernent la clairière sont des masses compactes c'est à peine si l'on distingue un espace entre les troncs.
Personne n'alimente le brasier, mais il ne semble pas diminuer. Les flammes turbulentes inventent des formes qui se tordent, des cris étouffés, des crépitements atroces. D'autres sons, comme des incantations planent dans la nuit, sans que l'on puisse en deviner la provenance.
Elle sait qu'il est préférable de ne pas emprunter cet itinéraire, que ça peut être dangereux à cette périodes de l'année. Mais il raccourcit tellement son chemin qu'elle n'a pas hésité trop longtemps à prendre le risque. Philomène est tétanisée par la vision aveuglante de ce spectacle son et lumière, vide d'acteurs visibles tout au moins. 

lundi 31 décembre 2018

Bonne année 2019


Précis pour le toast du Jour de l'an

Le toast est une coutume qui s'est appauvrie. On récite tout au plus la banale formule « A votre santé ». Un premier de l'an, il y a un siècle, Anna Akhmatova, Russe, poète, nota trois toasts prononcés à sa table. Un premier : « Je bois à la terre des prés où nous sommes nés et où nous retournerons tous. »
Un autre pour Anna : « Et moi à ses poèmes dans lesquels nous vivons tous. »
Un troisième : « Nous devons boire à celui qui n'est pas encore avec nous. »

J'ajoute ici le mien à la suite ;
Précis pour le toast du jour de l'an.


Je bois à celui qui est de service, en train, à l'hôpital,
cuisine, hôtel, radio, fonderie,
en mer, dans un avion, sur l'autoroute, à qui franchit cette nuit sans un salut,
je bois à la prochaine lune, à la fille enceinte,
à qui a fait une promesse, à qui l'a tenue,
à qui a payé l'addition, à qui est entrain de la payer,
à qui n'est invité nulle part,
à l'étranger qui apprend l'italien,
à qui étudie la musique, à qui sait danser le tango,
à qui s'est levé pour céder sa place,
à qui ne peut se lever, à qui rougit,
à qui lit Dickens, à qui pleure au cinéma,
à qui protège les bois, à qui éteint un incendie,
à qui a tout perdu et recommence,
à l'abstème qui fait un effort de partage,
à qui n'est personne pour celle qu'il aime,
à qui subit des moqueries et qui par réaction sera héros un jour,
à qui oublie l'offense, à qui sourit sur une photo,
à qui va à pied, à qui sait aller pieds nus,
à qui redonne une part de ce qu'il a eu,
à qui ne comprend pas les histoires drôles,
à la dernière insulte pour qu'elle soit la dernière,
aux matchs nuls, aux N du loto foot,
à qui fait un pas en avant et rompt ainsi le rang,
à qui veut le faire et puis n'y arrive pas,
et puis je bois à qui a droit à un toast ce soir
et qui n'a pas trouvé le sien parmi ceux-ci.


« Aller simple » Erri de Luca   Edition bilingue Poèmes Traduit de l'italien par Danièle Valin nrf  Gallimard


1° poème de « L'hôte impénitent »



cartographie 18 Etrange #1 Derrière la cascade

Il se trouve dans une caverne assez haute, mais peu profonde. Plusieurs boyaux y débouchent ou en partent, selon. Le sol est humide, aspergé par les gouttes d'eau rebondissantes qui s'envolent du rideau. Il y a des traces de feu de camp, sans doute laissées par Eugénie ou par d'autres avant elle. Un vêtement aussi a été oublié. Une odeur dont on ne saurait dire si elle est détestable ou non, affleure parfois vers ses narines et il hume alors l'espace pour l'identifier. Une odeur de fer ? Les parois de la caverne sont imberbes sauf en quelques endroits où du salpêtre dessine des montagnes des forêts et des îles au trésor.
"Que je t'aim-meuh, que je t'aime, que je t'm" entend-il dans sa tête. Car il ne peut s'agir d'autre chose, il est seul ici, et seul au monde aussi.

vendredi 14 décembre 2018

Cartographie 18 / étrange

Proposition d'écriture:
Établir une liste des lieux susceptibles de servir de terrain pour une dérive vers l’étrange ou le fantastique:
- dont un qui n'a pas encore été évoqué dans tout ce qui a déjà été écrit
- au moins un qui se situe à l’intérieur d’une maison ou d'un lieu clos
- en choisir trois ou quatre qu’il convient de décrire avant qu’il ne se passe quoi que ce soit d’étrange, en une image balayée par le regard d’un personnage qui est présent ( vous n’êtes que le narrateur ou la narratrice). Plantez le décor en ayant derrière la tête qu’il va se passer quelque chose d’étrange mais sans le dire...

Pour se mettre en mots le début du livre de Jacques Abeille



Jacques Abeille: Les jardins statuaires 
Est-on jamais assez attentif ? Quand un grand arbre noirci d'hiver se dresse soudain de front et qu'on se détourne de crainte du présage, ne convient-il pas plutôt de s'arrêter et de suivre une à une ses ramures distendues qui déchirent l'horizon et tracent mille directions contre le vide du ciel ? Ne faut-il pas s 'attacher aux jonchées blanchâtres du roc nu qui perce une terre âpre? Être attentif aussi aux pliures friables des schistes? Et s'interroger longuement devant une poutre rongée qu'on a descendu du toit et jetée parmi les ronces, s'interroger sur le cheminement des insectes mangeurs de bois qui suivent d'imperceptibles veines et dessinent comme l'envers d'un corps inconnu dans la masse opaque?
C'est le vide de toute part qui tâche et joue à se circonvenir et creuse lentement les lignes de la main de la terre. Les réseaux se nouent, se superposent, s'effacent. Les signes pullulent. Il faut que le regard s'abîme.



lundi 10 décembre 2018

CARTOGRAPHIE # 17.

1 - Sur le papyrus de ta géographie.
     D'abord prendre une page blanche, l'étaler bien à plat, la lisser, surtout faire attention à ne pas la déchirer puis amoureusement de la pointe très fine d'un stylo quatre couleurs dessiner les contours de tes mots, leur donner les courbes de tes chemins découverts, les méandres de tes rivières; ne pas appuyer, glisser sur la feuille de papier comme sur celle d'un papyrus peut-être encore quelque peu chiffonnée. Puis d'un coup de calame magique, te faire revivre, accepter de faire revivre aussi tous ces personnages désormais disparus dans un espace et dans un temps tout à la fois réinventés.

2 - Tout est pays perdu.
     Marcher Courir Traîner des pieds Traverser des plaines et des landes Explorer des forêts Franchir des rivières Emprunter des ponts Sauter par-dessus des haies Remonter le temps Revenir sur ses pas Croire Avant tout espérer  Puis ne plus croire en rien Désespérer de tout  Et réaliser tard bien trop tard que "Tout est pays perdu".

3 - Ces archipels intérieurs.
     De maison en maison, de village en village, se forger un nouveau territoire, une nouvelle géographie pour réapprendre à vivre. Des petits coins de terre pour semer, planter, laisser germer puis voir grandir les fragments d'existences qui juxtaposés, superposés, apposés donneront aux personnages tous "Ces archipels intérieurs", ces chapelets d'îles vierges à habiter pour les rendre lisibles.

3 - Imprécis de géographie passionnelle.
     Tout est enchevêtrement, tout est chaos, tout est déconstruit.  Au-dehors,  c'est la guerre dans les maisons, sur les chemins, chez les hommes, chez les animaux; au-dedans, dans les corps, dans les cœurs. Les hommes sont partis, d'autres sont arrivés qui font vaciller les certitudes: qui est encore avec qui? Pour qui? Pourquoi? Tout donne le tournis. On tombe. On se relève - ou pas -. La guerre n'enlève pas la passion. Elle transforme sa géographie. Il faudra au personnage central la dessiner, l'amadouer pour lui donner consistance de chair et de sang mêlés.

samedi 8 décembre 2018

CARTOGRAPHIE 17 # les titres MPR

"Dans le rasoir ouvert de ma bouche"
Ce sera l'histoire éternellement réécrite de ma bouche en tant que passage : aller/retour ; dehors/dedans ; sec/humide. En d'autres temps, ce livre s'appelait : "Histoire d'un manque d'amour chronique ou autobiographie à usage interne". Comme une caverne à explorer, je descends au fond de mon corps en passant par cet orifice et vais à la recherche de la réponse qui est en chacun de nous.
Le rasoir ouvert est une difficulté supplémentaire dans l'exploration de mon moi intérieur car il s'agira ni de guillotiner ma vérité intérieure ni de trancher dans le vif de la sujette.
La fin s'il en advenait une, ne sera pas forcément happy, toutes les vérités ne sont pas bonnes à exhumer, mais je devrais quand même en sortir vivante.


"Je vais faire sang"
Tout au long du récit, le personnage féminin part à la recherche des liens de sang, parfois sanguinolents qu'elle a hérités des ses aïeux.
Ni pathos, ni mélancolie; il faut faire sang avec tous ceux et toutes celles qui l'ont engendrée, afin de faire avec, mais bon sang (mais c'est bien sûr !) ne saurait mentir !

"C'est comme avec les trous"
Ce livre très court n'a déjà pas été écrit.
C'est un trou de silence où ne pousse rien pas même une verdure.
C'est un livre qui ne doit pas être écrit. Les trous ne doivent pas être comblés, il faut savoir laisser les trous en l'état, les trous noirs comme ceux des autres nuances de rien et même les troulalalaitou qui sous leur air joyeux cachent parfois bien d'autres béances.
Il en reste toutefois quelques fragments mités dont les contours sont aussi précieux que des papyrus, que de saints suaires. On les retrouvera, tout trous qu'ils sont, entre les points de suspension, entre crochets de bouchers et parenthèses des absents. On les retrouvera dans les non-dits un peu fumeux, entre les branches des arbres qui cachent des forêts brisées par des tempêtes, dans les cavernes des bouches bées et dans celles de la carte, dans la structure même des pierres, des pouzzolanes et des granits, des trous de carrières et des ventres de maternité dont sont parfois nés des enfants-morts.
C'est comme avec les trous sera le livre dans le livre.
S'il avait été écrit, "C'est comme avec les trous" aurait sans doute valu à son auteure quelque prix prestigieux, mais elle préfère la politique de la page blanche.

"L'angle des pertes"
L'angle des pertes est le 5ème tome de la saga intitulée 

"La cartographie des souvenirs"

Dans le tome 1 "Sous les branches des sapins sourds" 
M. était encore enfant et l'auteure retraçait avec force détails son implantation originelle dans la carte et plus particulièrement sa vie joyeuse dans un petit trou  (...) de Haute Loire. On y croisait des ruisseaux et des pierres, des pierres et des vaches, des pierres et des gens, et même des gens-pierres.

Dans le tome 2, "la carte des visages perdus", M. quittait son trou natal pour un bourg pas tellement mieux loti en matière de nombres de photographes à l'hectare, mais pas mal en cailloux sur les chemins, ce qui aura des répercussions indélébiles sur son développement personnel. Le style de ce volume n'était pas sans rappeler celui de Giono, qui lui aussi a tant aimé les pierres.

Le tome 3 "on n'a pas le droit de dire les noms", révèle un secret essentiel. Un jour que M. faisait la vidange de sa 2CV, un événement avulsif vint bouleverser ses archipels intérieurs et toute sa géographie s'en trouva éparpillée.

Le Tome 4 "un éventail d'ailleurs" :  il y est question de sac à dos, de voyages sans arrêt, sans retour peut-être. Des ombres se prélassent entre 2 chapitres, des regards inutiles accompagnent tant bien que mal le road-movie immobile parfois, notamment quand le véhicule est en panne ou bloqué par des circonstances exténuantes.

Le tome 5 conclut momentanément cette oeuvre magistrale, qui nous aura conduits sur bien des voies de garage, nous aura livré pas mal de fake news avec de gros morceaux d'auto-fiction dedans, et entraîné dans nombre de métaphores géographiques dès lors que "Tout est pays perdu". (Téléramage)



vendredi 7 décembre 2018

Hypothèses

À l’intérieur, des voix: le souffle d’une voix se met à murmurer, une autre prend le relais et encore une autre...On se prend à les écouter jusqu’aux silences. Des mots se glissent entre les lèvres, sans savoir ce qui, de tous ces miroirs brisés, va bien pouvoir éclore.

Tesselles d’un passé: que l’on recueille au gré d’ici ou là, que l’on nettoie un peu puis pose sur l’étagère des souvenirs. Cela constitue comme une collection de grains de vies réelles ou irréelles donnant un surcroît d’existence à des êtres oubliés.

Carte d’intensités: entre ombres et lumières, quelques flaques de vies irisées de bleu ou de gris, des nappes étalées sur le bas-côté des chemins de traverse où mon pas n’en finit pas de chercher ce qui peut être sauvé.

D’un regard flou: rester dans une évocation, au cœur des doutes que l’on porte. Rien ne serait vraiment visible. On serait dans une errance, à la fois dans le style, et dans les pensées de la narratrice qui dérive entre passé et présent, noyée dans ses visions.

Quelques lambeaux d’avant: cela cogne aux tempes depuis tant d’années, ces petits ourlets de riens qui se sont transmis de génération en génération, cousus, décousus, recousus avec des fils dorés et dont on souhaite prolonger encore un peu l’existence.

Cartographie des ombres: quelque chose ou quelqu’un s’approche, vous frôle puis s’éloigne esquissant une chorégraphie entre ombre et lumière , un monde se détache, un rêve s’élabore. Ce serait une tentative de se débarasser de ces danses envoûtantes qui n’en finissent pas de s’agiter autour de moi.

Des plis du paysage: chercher ce qu’on ne voit pas dans le pli, ce qui est caché, dont on ne saura jamais la réalité, mais qu’on ne peut s’empêcher de gratter comme ces croûtes qui vont jusqu’au sang. Quelque part un peut-être, plein d’incertitudes, où vaciller.

De l’oubli, ne pas: serait-ce ce qu’on nomme un devoir de mémoire qui guide tous ces mots, une voix intérieure qui martèle que c’est la fin d’un monde et qu’il faut faire oeuvre de sauvegarde.

Tranchées d’ombres: des mains qui se blessent à traverser des lieux où il n’y a plus aucune raison de passer, s’accrochent aux barbelés des souvenirs jusqu’au doute 
 
Jours d’apparitions: hors du droit chemin , l’esprit troublé par ce qui advient ou ce qui ne se voit pas ou ne veut pas être vu, à ne plus trop savoir ce que les mots écrivent, dérives diaphanes par ces rais de lumières nés des mots qui s’épousent et polarisent le regard jusqu’à mettre en lumière quelques traces qu’on pensait disparues


mardi 4 décembre 2018

"Quatrième de couverture" à partir des titres sélectionnés

   
    1.Promeneuse d'un bois dormant :

Trente kilomètres de la maison de la mère à celle de la grand-mère, parcourus chaque dimanche pendant vingt ans, à l'arrière d'une vieille Terrot puis d'une Traction noire. Il faut pour cela traverser les Bois Noirs, espace intermédiaire, dangereux. On ne saurait trop se méfier du « Bois qui dort », lieu de métamorphoses obscures. On y rencontre aussi bien des fées et des génies que les crapauds et les charbonniers. L'adulte d'aujourd'hui vient y rencontrer l'enfant d'hier, le suivre dans ces sentiers inquiétants, en état de dormance depuis tant d'années. Le perce-forêt ouvre les ronces et les épines qui aussitôt se referment sur cet univers.


       2. Béances :

Un voyage avec les yeux dans une vieille carte IGN, son atlas intime, son livre de géographie, son livre tout court. Un voyage avec les noms à qui elle fait dire ce qui a marqué sa vie, une recherche du sens de ses paysages inscrits en elle. Se compose peu à peu un atlas intérieur où chaque sentiment, chaque émotion, heureux ou malheureux, s'incarne dans un ou des lieux. Les noms éveillent des échos sans lien avec la géographie et n'obéissent à aucune hiérarchie des distances. Aussi impossible de retourner dans ce cimetière qu'à Montréal : les lieux les plus proches comme les plus éloignés se situant à la même latitude, c'est à dire aux antipodes de la vie. Au coeur de l'atlas intérieur se sont inscrits et ouverts des territoires en creux – indélébiles.



  1. Au centre exact de mon corps :
Là, au plexus ; là où tout se passe ; là où est la vie, le souffle ; là où ça fait mal si on vous atteint ; qu'y a t-il là, caché au plus profond ? Quelles routes y conduisent ? Et que découvre t-on au bout du chemin qu'on ne savait pas connaître ?



  1. La piste ancestrale :
Lorsqu'on observe le paysage de loin, s'inscrivent d'immémoriales pistes, suivies jadis et de tout temps, autant par les humains que par les animaux. Accepter de les suivre pas à pas, jour après jour, nuit après nuit, accepter qu'ils hantent nos rêves, c'est pour sûr accepter le risque de se retrouver nez à nez avec ses ancêtres.



  1. Le pays dans lequel je suis née par hasard :

Vous vous croyez citoyen du monde, vous avez voyagé, vous vous pensiez sans attaches. Ni ligne verticale vous reliant vers le bas à vos ancêtres et vers le haut à des croyances, ni ligne horizontale vous rattachant à un territoire et une culture. Vous - au croisement exact de ces lignes - un électron libre, libéré de toutes ces entraves. Et si, un jour, une année, pas très loin de cette fin qui s'approche à grands pas, le pays, votre pays, votre minuscule bout de pays vous rattrapait ? …



  1. D'où monte ce bruissement ? (ou « Ecoute la carte murmurer d'anciennes histoires d'aujourd'hui ») :

Une carte anodine, des routes, des villes, rien que du banal. Peu à peu, la carte se met à murmurer, doucement d'abord ; au bout de quelques mois, tous ces chemins bavardent tant, ont tant à dire que l'auteur est étourdi, abasourdi. Du fond des ravins, en lisières de bois, de chaque clairière, du plus petit cours d'eau, de chaque pierre, des animaux près du tas de fumier et même des tombes recouvertes de lourdes pierres tombales depuis tant de temps, montent des histoires tues.



  1. 100 000 vies sur une ancienne carte :

Comme dans les rêves, des souvenirs se croisent et s'entrecroisent quand on suit des yeux les routes de la carte. Le temps n'existe plus, vous découvrez des millions de vies parce qu'il y a là, à la fois hier, aujourd'hui et demain ; vous n'êtes jamais seul, votre vie se mêle à celle de tous les autres, vos gestes s'entremêlent, vos pensées se fécondent, vos vies rejoignent le grand cours de la vie. Tant de vie, tant de temps en une seule vie, si peu de temps sans savoir le commencement ni la fin, on embarque accompagné, on est des milliers.



  1. Imprécis de géographies passionnelles :

Nez au vent, sac en bandoulière, esprit léger, vous embarquez pour une balade dans ce paysage familier ; vous connaissez chaque tournant, chaque arbre, chaque maison, à peine si les volets ont été repeints durant toutes ces années ; même les nuages au ciel semblent être au rendez-vous, identiques. Vous réalisez que ce paysage c'est vous, vous n'êtes rien d'autre que ce paysage, vous en êtes sa transsudation.



  1. Ces chemins qui pénètrent dans l'épaisseur du temps :

Qui a dit que les chemins nous emmènent loin dans l'espace, que « tous les chemin mènent à Rome » et qu'il suffit de mettre un pied devant l'autre pour avancer dans le territoire ? Et si les chemins, à l'inverse, nous conduisaient à l'intérieur du temps, s'ils étaient des machines à remonter le temps ? Peut-être suffit-il de leur laisser la parole.



  1. Tous ces inconnus qui circulent dans mes veines :

Vous vous croyez seule, vous êtes tranquillement assise seule avec vous-même et décidez de réfléchir une bonne fois pour toutes « Mais, qui suis-je ? Qui suis-je donc à la fin ? » … et voilà que se mettent à bruisser une voix, puis deux, puis d'autres se mêlent au concert appelées par les premières. Au bout du compte, après quelques heures, vous êtes une foule dans ce fauteuil, tous sont venus. Vous êtes une somme.



  1. On n'en aura jamais fini avec ces vies 11) Voix emprisonnées (ou « Ces voix qui sont miennes) 12 ) La carte des visages perdus 13 ) Egarée dans ce coin de pays 14) Ecoute la carte murmurer d'anciennes histoires d'aujourd'hui 15) Intimes territoires :

jeudi 22 novembre 2018

Cartographie 17 / Titre

Pas moins de deux séances ont été nécessaires pour travailler la notion de titre. 
Tout d'abord avec
1/ Hubert Haddad/ Le nouveau magasin d'écriture:
Un vers, une phrase où deux mots créent l’étincelle. Bien des auteurs consciemment ou non procèdent ainsi. L’’épitaphe que Rainer Maria Rilke écrivit pour son tombeau dut inspirer son beau titre au grand poète remonté de l’enfer et jamais sauvé au gué des ombres:
[a] Rose, oh, pur déni, joie, sous tant de paupières de n’être le sommeil de personne.
Rainer Maria Rilke
[b] Rose de personne, titre de Paul Celan.

2/ propositions d'écriture : faire un inventaire de titres possibles en relation avec ce que chacun a écrit . 10 à 15 mystères de livres se cachant derrière les titres...

- 4 phrases ou fragments de phrases extraits de ce que vous avez écrit.
- 4 étincelles jaillies de textes d’auteurs
- un titre en un mot
- un titre en deux mots
- un titre en trois mots
- un titre en quatre mots
- un titre en cinq mots
- un titre avec négation
- un titre avec question
- un titre avec il ou elle
- un titre qui évoque la cartographie/ géographie

3/ La seconde séance a permis de définir quel livre pourrait naître ( ou pas!) de ces titres sélectionnés comme une multiplication de possibilités de livres ( si livre un jour il y a....!) Et pour élargir encore les horizons, s'emparer d'un des titres proposés par les copains et l'ajuster à son propre récit! Une sorte de quatrième de couverture peut-être...

jeudi 1 novembre 2018

cartographie 16 # nuit §2

toujours il fait ombre, mais rien ne sombre toujours il fait gris mais tout sourit toujours il fait cri mais rien ne plonge toujours il elle fait ce qu'on lui dit de faire quelqu'un quelque chose d'autre n'est pas près d'arriver il est elle coincé.e dans son corps, une armure à la main, prêt à défendre ses arrières ses grands ses pères et mères, la nuit ne tient qu'à un fil, quelque chose comme une substance qui fait mouche devant ses yeux, elle il sait qu'un jour ils seront remplis de terre, des pensées de Toussaint, des petites rides de frissons qui par courent son échine qui en comptent tant sur l'échelle des émotions de Richter. Toujours il fait chanson petite qui berce à l'abandon, toujours il fait larmes et le téléphone claquemuré dans le silence puis claqué contre le mur du silence il fait chauve-souris zip dans un sens zap dans l'autre, elles ils sont perdus dans le blizzard de la peur il elle se demande quand ça pourrait finir par rire, les coings font de jolis dessins le long de la pourriture, des cercles des visages des appels à nous attendrir. Toujours il fait mine de elle fait mine de suis-je assez gentille suis-je assez mystérieux mi-roir mi-noir, minois de velours dans un regard de fer toujours la même guerre, toujours le même espoir et puis guère lasse, elle s'enlace autour de la corde et s'élance acrobate trapéziste élastique, elle n'a pas plus peur du vide que du noir.

mercredi 31 octobre 2018

Catographie # 16. Nuit.

      Il est là dans son grenier, dans cette nuit du 25 au 26 mai. Le noir, l'encercle, l'étouffe. Et le silence, ce silence qu'il avait tant souhaité l'opresse maintenant. Les effraies qui avaient élu domicile dans sa chambre improvisée, volètent d'un coin à l'autre de la pièce et soulèvent la poussière qui dessine un voile mortuaire au-dessus de sa tête. Il se lève péniblement, va jusqu'à la fenêtre où seule la lumière de quelques étoiles accrochées à la forêt lui signifient la vie. Il pose sa main puis son front sur le carreau glacé. Il sent ses forces l'abandonner, lui chez qui l'espoir n'a jamais failli. Il repense à cette phrase qu'il s'est si souvent répété pendant sa longue marche: "Aurais-je aujourd'hui que je suis devenu adulte, ce courage d'enfant qu'il faut pour se perdre?"
     Il se revoit enfant, quand il venait en vacances dans la région, à franchir les ruisseaux, à construire des cabanes dans les bois qu'il découvrait, sourd aux appels de ses parents affolés. Sa Dorette était le Rhin de ses légendes, le bois de Jagonard, son Amazonie.
     Mais ce soir, les arbres se sont statufiés, rien ne lui est épargné, aucune ombre, aucune aile diabolique, aucun cri, aucun râle. Il marche dans sa tête. Ses pas tanguent, s'entrechoquent à la recherche de la vérité. La rivière coule écarlate charriant les corps et l'éclaboussant de tous les morts en putréfaction. Dans son errance solitaire, dans sa danse macabre de l'âme qui hésite sur les bords du Styx, il ne veut pas se retourner.
     L'heure avance, l'heure est maintenant brouillard sans lune, elle est silhouette crochue des arbres, elle est jeteuse de sorts à son corps fatigué de voyageur, obligé de larguer ses bagages, obligé de larguer cette guerre dont il ne voudrait rien savoir. Ses souvenirs se multiplient, s'embrouillent et chavirent.
     Ses doigts glissent le long de la vitre, ils suivent la coulure de la buée qui va s'écraser contre le montant  de la fenêtre. Les paysages qu'il dessine sur le carreau sont autant de cimetières. Son courage d'enfant lui fait défaut. Maintenant, il ferme les yeux. Il avance sur un chemin crevé d'ornières, des croix branlantes le bordent. Au loin des fumées. Un village qui brûle? Ce n'est pas Malvières? Ce n'est pas Connangles? Il ouvre les yeux. Le froid de l'espagnolette et du bois vermoulu délimite son territoire. Un territoire déchiré, écartelé et qui se meurt dans "la lente indifférence du monde"