mardi 19 juin 2018

Voilà, c'est ici


Voilà, c’est ici. Ici que les chevaux se sont tus.
Voilà, c’est ici. Le nom de Joannes Faure, resté gravé dans le granit d’une tombe toujours mystérieusement fleurie, gravé aussi parmi la liste interminable sur le Monument aux Morts. Joannes Faure, tombé à Moulicent, dans l’Orne.
Voilà, c’est ici. Les cris des femmes enfermées dans la maison d’école avec les enfants.
Voilà, c’est ici, cette année-là, que le vieux a perdu la parole. Mais pas ses souvenirs.
Voilà, c’est ici. La campagne était pourtant riante et le soleil insolent, voire indécent.
Voilà, c’est ici. Les femmes ont accompli, depuis, ce que leurs hommes n’ont pas eu le temps de leur dire : élever les enfants, cultiver les champs, dégager les chemins, ne pas laisser la friche prendre le dessus. Prendre soin de la terre.
Voilà, c’est ici. Le silence qui s’est transmis comme une onde et la parole qui n’a ressurgi qu’à la quatrième génération.
Voilà, c’est ici. Parmi tous les hommes abattus, le fossoyeur. Le menuisier. Le forgeron aussi. Pas de fosse, pas de planches ni de clous pour les cercueils.
Voilà, c’est ici. Le Jean, l’homme de la Léa, tombé au front le 11.11.1918, un mois tout juste après le petit Jean, emporté par la grippe espagnole.

dimanche 17 juin 2018

Quelques pages de journal

Mercredi 22 août 1923
J’ai posé le doigt ce matin sur une carte, assez détaillée, abandonnée par le locataire précédent ( peut-être venait-il de cette région). Ma phalange a écrasé le Pont du diable à Chalencon: cela m’a paru de bonne augure, pour moi qui suis revenu des enfers de la guerre. Le désir a creusé son sillon et je prépare mon sac. Le ciel est d’août et la gare la plus proche est celle de Retournac. J’ai 4 jours à l’avant de moi, la carte bien pliée dans une poche et l’envie de partir sans bien savoir ce qui se cache derrière ces noms inconnus et ces tracés de routes et de chemins.Comme lorsque j’étais prisonnier en Allemagne, j’ai cette envie d’écrire. Ne serais-je pas encore libéré?

Jeudi 23 août
Arrivé à Retournac après une heure et demie de train sans histoire. J’ai regardé, cherché à voir l’au-delà du paysage, ce qu’il recélait de mystères et c’était le vert qui colorait le regard et me faisait chavirer dans des songeries sans issue. A la sortie de la gare, je suis parti en sens opposé de ce qui devait être ma route. . Ai marché un temps incertain, puis comprenant mon erreur ai fini par faire demi-tour; ai pensé alors au vers de Dante “ car la voie droite était perdue”. Je reprends enfin le bon chemin, une rue qui serpente en montant dans le village, fais quelques provisions, avec les yeux de certains collés à mes semelles. Je repère les noms des hameaux que je dois traverser: Sainte-Reine, Charrées, Surrel, puis des prés, des bois et enfin un ruisseau qui doit me conduire à la rivière l’Ance. Là, c’est la fatigue qui me conseille de me poser avec cette curieuse impression de marcher dans une sorte de grisaille, de sentir les points d’interrogation des questions qui me taraudent se planter sous mes pieds:
Qu’est-ce que je fais là ?
À quoi ça sert ?
Qu’est-ce que je cherche?
Et puis ces mots qui ont martelé toute cette marche en solitaire: essayer d’ouvrir l’entre sans que j’en comprenne le sens. Manger. Dormir. Demain viendra.

Vendredi 24 août
Le ruisseau n’a pas beaucoup d’eau en cette saison mais il suffit pour mes ablutions. Je le suis jusqu’à la jonction avec l’Ance. Il me faut ensuite remonter le courant et ainsi je rejoindrai le pont du diable. Cela semble simple. Une auberge est au bord de la route, au lieu-dit le Plot et je vais prendre quelque chose de chaud. Ensuite l’ascension mal aisée débute: il n’y a que ronces, hautes herbes, souches d’arbres où l’on trébuche, tout un fatras de nature dont j’ai perdu l’habitude et qui obstrue et ralentit l’avancée. Je marche entre, tente d’ouvrir une voie, cherche un chemin qui n’existe pas. Je me heurte à une langue du dehors que je ne parle pas, ou plus...Ce que je traverse n’a pas de forme, mes yeux lisent la terre et mes pensées se sont repliées entre les plis de la carte. J’ai l’étrange impression de me faire pli dans le paysage. Poursuivant la remontée du cours d’eau, j’aperçois deux ou trois maisons à l’est qui , selon la carte devraient correspondre au hameau de Durand. J’hésite à le rejoindre mais le pont du diable est tout près et c’est le but de cette expédition . Donc, va pour le pont! La végétation s’éclaircit un peu: on dirait qu’une main bienveillante a écarté un peu les pans du rideau qui obstruaient le regard et soudain j’ai la sensation d’être au fond d’un abîme surplombé par un village où se dresse un château, ou ce qu’il en reste, tentant encore un peu de faire illusion. Si je savais dessiner, j’aimerais bien croquer cette vision qui me fait oublier les difficultés traversées. Je reste là , le pont sur ma droite et le village de Chalencon au-dessus me protégeant, un grand moment, ne faisant rien d’autre qu’être là en laissant voguer des pensées qui reprennent peu à peu des forces. Je regarde couler l’eau, cherche à voir des truites, comme celles que je pêchais dans mon village de Lozère….Il n’y a que le bruit de la rivière, le bruissement des arbres, les chants d’oiseaux que je ne vois pas. La beauté a jailli et des larmes me montent aux yeux. Une vipère glisse près d’un rocher: ne pas oublier de rester vigilant!
J’ai laissé s’accrocher sur les buissons du chemin mes idées les plus sombres, et là assis au bord de la rivière, je reprends pied . Ce talus face au ciel fera une excellente couche où je laisserai la coulée de soleil s’éteindre en douceur.

Samedi 25 août
Il me faut raconter la rencontre de ce matin. Un homme, entre cinquante et soixante, est venu me saluer, me poser des questions bien sûr: savoir qui j’étais , ce que je faisais là… se rassurer en somme...Lui ai parlé de mes années d’emprisonnement en Allemagne, de mon désarroi, de ma difficulté à reprendre vie après tout ce que j’avais vu… Je crois bien que je ne m’étais jamais confié ainsi...On ne sait pas toujours pourquoi on parle à l’un et pas à un autre…. Nous avons monté le chemin qui mène à son habitation: c’est une des maisons que j’avais vues hier au hameau de Durand. Il m’a offert un verre de vin, puis sa femme a rajouté une assiette et nous avons partagé un repas en toute simplicité. Il m’a proposé de passer la nuit qui venait chez lui, m’expliquant que le lendemain aurait lieu l’inauguration du monument aux morts de la commune et que je pourrais venir avec lui si je le souhaitais. Il me parla de son neveu Alphonse mort à Baccarat le 25 août 1914, à tout juste vingt ans, et des 85 autres compagnons d’infortune morts tout au long de ces quatre années de guerre. Mon cœur se serra , je dis que je viendrai avec lui honorer mes camarades de détresse. L’après-midi, je l’aidai à scier du bois au passe-partout . La lame était bien affûtée et le rythme de travail fut vite mis en place laissant à la fatigue le soin de se laver des pensées pesantes qui nous rongeaient. L’empilement de bûches coupées et le tas de sciure claire à nos pieds, d’où monte une odeur si particulière, cette paisible cendre où la lumière s’attarde , ces paroles échangées , le chien allongé à mes pieds, tout cela , allié au ciel étoilé du soir, me donna une sorte d’ivresse...



jeudi 14 juin 2018

dimanche 3 juin 2018

Fragments de Journal retrouvé au grenier



1°/01/1917 :

J'ai choisi ce cahier marron, encollé, à la couverture tachetée, pour sa solidité, parce que j'ai décidé qu'il resterait dans ma musette, toujours à portée de main ; qu'il pleuve, neige ou que ce soit la canicule, il doit pouvoir résister à la fois aux intempéries et au temps qui passe car on a bien compris maintenant que cette guerre va durer. (J'en suis rentré, moi, de cette sale guerre et c'est pourquoi je veux tout noter). J'y écrirai ce que je vois, celles et ceux que je rencontre, le prix des denrées que je pourrais trouver, mes pensées. Ceux qui rentreront -s'il y en a qui rentrent de cet enfer- pourront le lire. Ils auront une idée de ce que l'arrière a traversé durant ces années dévastatrices. Je ne veux pas faire oeuvre d'écrivain mais oeuvre de témoin.
Les chemins que j'emprunte régulièrement pour tenter de nous ravitailler partent de Pisieu, bifurquent sur Primarette où quelques paysans connaissant ma famille depuis longtemps, nous achetaient ou échangeaient volontiers des denrées avant la guerre. Je longe ensuite Combe-Quartier, bien à l'abri dans les sous-bois Boursin et pique tout droit en direction de Cour et Buis que j'évite, pour m'arrêter au Vernay où là, souvent on me vendait des oeufs. Si je ne trouve rien, je pousse jusqu'aux abords de Vienne, traversant la forêt domaniale des Blaches, jusqu'à Civas, Boissonnet. Le plus souvent, je fais demi-tour à La Rosière car mes jambes ne pourraient plus me ramener à Pisieu. Il faudrait que je retape ce vieux vélo, mais comment alors couper par les bois ? Par moments, je suis si désespéré, si fatigué que je me demande si ce coin de pays n'est pas une île déserte, dessinée dans un coin d'une très ancienne carte où il ne se passe rien. Cette misère me colle à la peau et j'en suis prisonnier comme Vendredi.

6/02/1917 :

Je n'ai pratiquement pas pu écrire dans mon cahier. Depuis que j'ai quitté Verdun, je souffre tellement de la tête que chaque jour je repousse celui où je me mettrai en marche, même si ma femme et mes deux filles en bas âge souffrent comme moi de la faim. Je n'ai guère le courage que de descendre le chemin sur un kilomètre à peine et de me réfugier dans la maison Cote ; là au moins, même si elle n'est guère généreuse, je trouve un peu de chaleur, du café chaud et je parle. Je lui raconte ce qu'on a vécu là-haut, cet enfer qui m'envahit toutes les nuits. Le bassin qui chante dehors m'apaise un peu, la chaleur du café calme un peu mon ventre.
En remontant, j'ai dans ma musette souvent une tomme bien bleue. De la pointe de mon couteau, je cueille les premières pousses de plantain, tout ce qui peut bien ressembler à une petite rosace, au passage la Gèle me donne une ou deux patates gelées et la femme fait une soupe. Petit à petit, j'ai espoir de reprendre des forces, de faire de petits travaux par ci par là, en échange d'un peu de nourriture. C'est que nous n'avons ni terre, ni bête. Ma femme n'a jamais été bien vaillante, sans femme vaillante un homme sans biens et souffrant peut bien crever.

3 juillet 1917 :

L'hiver fut terrible. Nous avons tous beaucoup maigri et s'il n'y avait eu les glands, quelques châtaignes glanées aux Nicolières, les racines et toutes ces herbes qui nourrissent, oseille, orties, rumex, toutes les mucilagineuses qui épaississent un peu les soupes sauvages, que même les cochons avant la guerre auraient dédaignées, nous serions peut-être bien morts de faim. On a fait grillé des rats, plus un chat ne subsiste.
Maintenant, je vais un peu plus loin. Aujourd'hui, je suis allé jusqu'à Montseveroux. La mère Cote m'avait promis des oeufs si je lui trouvais un peu de sucre et de café et là-bas, il y a un bistroquet qui sait où s'en procurer. Tout le long du chemin, je humais l'odeur du foin, ce sera une année à herbe, déjà le deuxième regain. Il m'a fallu moins de deux heures pour faire l'aller-retour avec sept oeufs dans ma sacoche. La mère Cote commence à s'amadouer, elle est chaude la bougresse et moi, je dirais pas non maintenant que je suis requinqué. En plus des oeufs, des carottes, quelques bettes, ma musette est bien rebondie ce soir.


6 octobre 1917 :

Que de choses se sont passées depuis la dernière page de ce cahier. Une nuit, branle-bas de combat. De chez Gautheron, je les entendais hurler et on voyait les flammes depuis ma bicoque. Les granges de la mère Cote ont pris feu. Tout le foin rentré par les femmes, les enfants, tout y est passé ; le toit s'est effondré, les murs de pisé ont à moitié fondu … Nous nous sommes relayés une partie de la nuit, charriant des seaux d'eau depuis le bassin, mais rien n'y a fait. On est seulement parvenu à ce que le four à pain soit épargné.
La mère Cote a bien eu besoin de ses voisins, mais elle sait y faire, bien qu'elle ne sache ni lire ni écrire, c'est une femme vive, intelligente, courageuse et tenace ; elle sait ce qu'elle veut et embobiner son monde.
A nous deux, nous avons réuni suffisamment de bras vaillants et la reconstruction est bien avancée. Elle avait des boîtes de conserves pleines de pièces bien enterrées, elle seule savait où ; avait mis de côté sous à sous par sa persévérance et puis, avec son entregent, chaque après-midi depuis le début de la guerre, elle courait de droite, de gauche, connaissait tout le monde, toutes les combines. On s'est épaulés, elle m'a aidé quand j'avais faim, je l'ai aidée en retour ; j'admirais sa force, son énergie, sa rage de vivre.
Ca jase dans les chaumières, ma femme boit de plus en plus, tout ce qui se boit et enrage, mais entre la mère Cote et moi, c'est un brasier ; rien n'y fait.
J'ai réparé le vieux vélo avec les quelques pièces qui lui restaient et maintenant, je n'ai plus peur de pousser jusqu'à Vienne où je trouve tout ce qu'il nous manque pour poursuivre la reconstruction.

Cartographie 10
Fragments

L’idée d’un texte simple m’apparaissait facile, les mots glissaient comme une eau claire, top claire, trop simple, trop facile. Le premier texte publié, “statues tombales” ce fut comme un appel de la réalité: quand ça touche de près, j'ai essayé de fuir, mais dans le fond c’est ce refus-là qui m’importe, refus de prendre la route si commode de la description poétique, sans dire la vérité ; et pourquoi pas des vers de mirliton ? pour chanter les cimetières et les monuments à la gloire de morts qui s’en seraient volontiers passé, de la gloire, pour vivre plus longtemps. J’ai lu les autres textes —“Il y a si longtemps que je n'ai pas pris…” — “Soliloque” — et j’ai jeté ce que j’avais écrit.

Je suis venue te dire que tu étais parti”; longtemps j’ai laissé résonné en moi le titre d’abord, avant de lire, et le texte ensuite, avant que de pouvoir écrire.
Puis goutte à goutte, seul, par deux, par trois, par petits groupes, un jour oui, les autres non, les mots sont arrivés. Comme si là, maintenant, il m’était possible à nouveau d’écrire.


Comme un écho lointain, m’est parvenu, jusqu’ici, d’en haut, des sommets, de loin, du fond du temps, du fond de l’histoire ; celle que je crois nôtre ;  notre propre histoire ; rêvée ; imaginée ; déduite ; l’écho de ce qui fit notre essence, nous les refusants des hautes vallées, rejetant les ors et les pompes romaines ; méprisant les oligarques ; seules les différencient du commun, les dorures qui les accablent, plus qu'elles ne les distinguent.


Aller ou ne pas aller dans les cimetières. Pourquoi ? Pour qui ?

Le jour se lève, va se lever, la lumière monte un peu, il fait plus clair que la nuit, mais ça n'est pas le jour ; ni la nuit : ce moment où, la lumière avant qu'elle n'apparaisse,  la conscience éveillée se révèle claire, avant l’envahissement des soucis du jour.
Sentir monter le jour, descendre en soi pour essayer de dire la pulsation de la vie ; se savoir ; au fond de soi gratter, creuser ; laissant leur place aux morts, puisqu’il nous faut bien vivre ; leur survivre.

Décaper le réel, pour retrouver l’être.

Rien à dire sur la mort, rien à dire sur les morts, ceux qui m’ont quitté continuent de vivre dans ma mémoire, mes souvenirs ; je les interroge, parfois ; eux ; et les souvenirs aussi.
Quelquefois des éléments de réponse qui viennent ; comme si les alléguer, les évoquer, réactivait leurs modes de penser intaillés dans la pierre dure de ma mémoire ; incorporés dans la substance molle de mon cerveau, dans mes muscles, dans mes os
Ils sont peu, pas besoin d'aller sur leur tombe pour s'adresser à eux, ni de parler ; écrire parfois ; de cette écriture qui franchit le plan du miroir au-delà de la réflexion.
Prier ; pas pour eux, pas de façon religieuse ; prier comme on parle à quelqu’un qu’on aime ; qui est absent ; qui n’entend pas ; qui n’est pas là ; plus là ; pour répondre.

Quand ils sont partis ;                                                            pleurer ;
mais les larmes ne sont rien, un peu de calme qui revient ; éviter de dire adieu ; au revoir tout au plus ; pour ne pas rompre ; mais rester vivant, ne pas dépendre d’eux ; être soi ; seul ; sans eux.

samedi 2 juin 2018

Rien ne change jamais sous le soleil (ou hommage à tous les migrants)

"Les îles ? Justement, il n'en reste plus aucune, homme blanc : elles sont toutes mortes, disparues, effacées. Il n'en reste que des solitudes, quelques palmiers et la mer qui autrefois les cachait à la vue et les offrait au hasard ...
C'est toujours la même histoire : vous êtes les maîtres d'une île même si celle-ci n'existe pas. Vous arrivez un matin à surprendre trois sauvages dont l'un va servir de repas aux deux autres, vous tirez un coup de feu qui retentit dans tout l'univers. L'un des sauvages tombe mort, le deuxième fuit vers l'horizon, et le troisième devient votre chose et pose votre chaussure sur sa nuque. Cela s'est passé autrefois, aujourd'hui ou demain. Avec un fusil, un avion de chasse, l'ONU ou selon le droit d'une intervention humanitaire. Vous faites cela au nom de l'humanité, de la sécurité ou des minorités. Celui que vous tuez est un meurtrier, celui qui fuit sera votre ennemi et celui que vous capturez devra apprendre à s'habiller, à manger ses aliments cuits, à faire de la poterie et à vous parler comme vous parlez à votre dieu : en cherchant où se trouve votre coeur dans le vaste ciel sachant qu'il change malignement d'endroit chaque fois que vous tournez le regard. "

Kamel Daoud "La préface du nègre" (Babel). Extrait de la dernière nouvelle du recueil "L'Arabe ou le vaste pays de Ô"

samedi 26 mai 2018

journal d'un berger-paysan-guide aspirant

Matines - entre chien et loup

L'aube assombrit le village. Aucune ombre ce matin.
Aux premières neiges, mes bêtes sont redescendues des pâturages.
Je pars pour une traversée du massif du Pelvoux, aller-retour. Léger. Une miche de pain de campagne, un peu de fromage, un couteau, mon manteau qui me couvrira cette nuit.
Je passe ma dernière épreuve pour devenir guide de montagne. Apparemment la plus facile. Pourtant je devrai gravir deux sommets, descendre le grand glacier, passer plusieurs cols peut-être dans le brouillard,  ne pas m'égarer sur les multiples sentes. Ne pas chuter dans une crevasse. M'agripper aux frêles arbustes. Contourner des lacs. Franchir les rivières débordantes. Ecouter la forêt. Guetter le loup.
Personne ne sort me donner du courage.

Sexte - sonorités

Mon corps est réchauffé, mes muscles toniques mais souples. Les genoux ne craquent plus. Le ciel s'est recouvert de petits nuages et s'est légèrement teinté de rose. J'aime le coeur de l'automne qui bascule dans l'hiver, les prairies rougissent balayées par le vent.  Le silence s'installe après les tintamarres alertes des brebis surveillées par les aboiements des chiens. Je me surprends à sursauter en entendant les battements de mon coeur. Un pierrier s'est écroulé derrière moi, je ne l'ai pas vu. Le fracas m'a redonné de l'envie. Là, un cri déchire l'espace, c'est celui des grands oiseaux à l'affût des carcasses des bêtes égarées.
Nous sommes peu de connivence.

Vêpres - paroles

Tout à l'heure, le colporteur ne manquait ni de courage ni de bagou. Il tirait sa carriole sur le chemin de Venosc quand nous nous rencontrâmes. Il avait suivi l'ancienne route romaine en direction de Briançon qu'il comptait atteindre par le col du Lautaret dans quelques semaines. Il voyageait tant qu'il lui restait de la marchandise. Certaines années, son périple s'arrête au bout de deux mois, me racontait-il, mais le plus fréquemment il parcourt les bourgs toute une saison avant de pouvoir redescendre dans la vallée. Les affaires... fluctuantes, comme les guerres, la famine, fragiles comme la parole.


Laudes - directions

Le repos nocturne a été bref, j'avais le sentiment du retard.  Grâce au bon vouloir de la lune, j'ai pu poursuivre mon chemin sans encombre, voyant pratiquement comme au petit jour. Au loin, j'apercevais la Bérarde. Mais je devais aller encore plus en avant, jusqu'à la Grave, braver les tumultes de la glace agitée et me méfier des mouvements des moraines. Après, si je restais vivant, m'y attendraient le guide instructeur et quelques confrères.

Sur ma gauche, le Pelvoux converse maintenant avec la Meije lumineuse. Je suis sur le chemin de retour. Quand j'arriverai enfin, le village sera endormi, de nouveau. Décidément. Mais je sais que je pourrai veiller pendant longtemps, des années peut-être, sur les anciens, les femmes et les enfants. Oui, je pourrai demeurer ici grâce à mon travail de guide, de cultivateur et de berger. J'accompagnerai ces touristes anglais dans le massif, et je gagnerai suffisamment d'argent. Je ne serai plus contraint de quitter le pays comme mes voisins s'en allant embaucher à l'usine, en bas,  dans la brume.
A cet instant, je suis simplement satisfait.

jeudi 24 mai 2018

Cartographie 12/ Journal

Nouvelle séance  dans nos errances cartographiques. Quatre auteurs nous accompagnent avant d'aborder l'écriture:

1/Anne Savelli / Celle ou celui qui voudrait partir”(Livre collectif: Une ville au loin)
Alors viens et regarde : le carnet dont je te parle, c’est un beau cahier bleu légèrement pailleté, à feuilles nuancées, de couleurs différentes. Sur la couverture est écrit Une intuition dans la matière. Si tu sens que cette phrase t’attire, même à n’y rien comprendre, même à ne savoir quoi en dire, ouvre, tourne la page. Allez viens.

 2/ Sylvain Tesson: Sur les chemins noirs
Le col de Tende marquait un ensellement de la ligne de crête du Mercantour. Il séparait l’Italie de la France. J’avais décidé de commencer là, dans le coin sud-est du pays, et de rejoindre le nord du Cotentin. Les Russes, par tradition, avant de partir en voyage, s’asseyent quelques secondes sur une chaise, une malle,sur la première pierre venue. Ils font le vide en eux, pensent à ceux qu’ils quittent, s’inquiètent de savoir s’ils ont fermé le gaz, caché le cadavre–que sais-je encore ? Je m’assis donc, manière russkoff, le dos contre un oratoire de bois où une Vierge méditait devant le paysage d’Italie. Soudain je me levai et je partis.

 3/ Pierre Cendors: L’invisible dehors ( Carnet islandais d’un voyage intérieur)
Au printemps 2011, je suis parti en Islande . J'ignorais ce qui m'attendait là-bas. Comme Martin Buber, je pourrais écrire aujourd'hui: Tous les voyages ont des destinations secrètes dont le voyageur n'a pas conscience. Car, dès mon premier regard par le hublot de l'avion, j'ai été tout à coup emporté...ailleurs.
C'est là, durant un mois, que j'ai marché, vécu et écrit les pages de ce carnet: dans une région islandaise de l'ailleurs, au nord-ouest de l'ailleurs, là-haut, dans l'invisible dehors, à la frontière boréale de l'esprit.


 
4/ Stevenson: Voyage avec un âne dans les Cévennes 

Le commerçant s'intéressa beaucoup à mon voyage. Il pensait dangereux de dormir en rase campagne.
— Il y a des loups, dit-il. Et puis, on sait que vous êtes anglais. Les Anglais ont toujours bourse bien garnie. Il pourrait fort bien venir à l'idée de quelqu'un de vous faire un mauvais parti pendant la nuit
Je lui répondis que je n'avais point peur de tels accidents et que, en tout cas, j'estimais peu sage de s'attarder à ces craintes et d'attacher de l'importance à de menus risques dans l'organisation de la vie.

Proposition d'écriture: 
Un voyageur, muni de votre carte, pénètre sur ce territoire et écrit des pages de journal ( au moins 4 jours différents et bien plus si vous sentez que l'inspiration vous habite...!) notant ses motivations, ce qu’il découvre, ses pensées face à un lieu inconnu, ses rencontres. Cela se passe dans la période choisie la dernière fois , ou dans les années qui suivent ou précèdent.


mercredi 23 mai 2018

Cartographie # 11. Des histoires à l'Histoire.

Je me remets
     ce Noël de l'année 1914 dans son hiver tant rigoureux. Tous les gars du canton de La Chaise-Dieu bons pour le service étaient partis. Ne restaient que les femmes et les gamins avec dans leurs souliers deux oranges et un bâton de chocolat. Les femmes, elles, n'avaient rien.

Je me remets
     le visage émacié de l'homme, le pli soucieux de son front, les yeux jaunis, vieilli trop vite et resté à la ferme. Inutile pour le front, inutile pour les travaux des champs, le corps en catafalque. Une bouche inutile à nourrir.

Je me remets
     la foire d'automne sur la place du bourg, les vaches maigres à faire peur, toutes côtes saillantes, trop mal nourries, Les hommes absents, les femmes assuraient les transactions. Transactions miteuses qui donneraient à peine à manger le temps d'une saison.

Je me remets
     le mois de juillet 1915, sa chaleur moite. Les hommes au combat. Les femmes courbant l'échine sous le poids du foin et de la paille, rouges et transpirantes, s'essuyant le front dans les larges mouchoirs à carreaux, mais fortes, ô si fortes!

Je me remets
      ton grand-père, Jean-Marius Bonnet résidant à Cistrières, du canton de la Chaise-Dieu, incorporé au 142ème régiment d'infanterie le 9 avril 1915 , qui passera de régiment en régiment, qui sera blessé aux Chambrettes le 9 mai 1917  puis proposé à la réforme en juillet 1918. Il viendra se retirer à Cistrières son village natal. Pour lui, la boucle sera bouclée.

Je me remets
     les couchers de soleil, sur la petite rivière, la Dorette, ignorant la laideur du monde, fardés comme de jeunes mariés dansant autour des feux de la Saint Jean.

Je me remets
     les quelques jours heureux où l'on aurait dû emmagasiner les rires, les cris de joie, les bruits qui frissonnent pour animer les soirs funestes devant les cheminées sans âme.

Bulletin de réforme de JM BONNET, yeux gris-bleu, nez ordinaire...
 
 

mardi 15 mai 2018

Août 1914

T'apercevoir: te voir sans te prendre dans les rets de l'immobilité. Te voir sans même vouloir t' "avoir", sans même savoir ce que j'aurai vu de toi. Ton image, je ne la "possède" donc pas. Mais elle demeure en moi. C'est elle, plutôt, qui me "possède" désormais.
Georges Didi-Huberman
 
de l’oubli ( ne pas)
                 du tocsin du premier août 1914 à seize heures
                 du glas qui n’en finit pas de psalmodier la litanie des morts
                 comme autant de balles transperçant les corps
                 c’est le solfège du cataclysme qui écrit un temps interminable
                 puis c’est le silence qui suit où l’on retient son souffle
                 il n’y a plus rien à dire
                 voici le glas de nos gars qui sonnent
                 puis c’est le tambour qui passe et repasse
                 c’est la voix de l’autorité qui appelle au devoir d’état 3 580 000 hommes

de l’oubli ( ne pas)
                 des affiches blanches surmontées de drapeaux tricolores
                 de la mobilisation générale
                 des gens amassés devant et criant “à bas Guillaume”
                 du grand-oncle Guillaume débaptisé dans la foulée et renommé Marius
                 des hommes cherchant dans les commodes le livret de mobilisation
                 des sacs avec deux chemises, un caleçon, deux mouchoirs
                 de quoi manger pour deux jours
                 d’Alphonse sac sur l’épaule et regard perdu
                 du deux août 1914 et des vies déchirées



de l’oubli ( ne pas)
                 de la foule dans les gares et des scènes d’adieux
                 des soldats pantalonnés de rouge et encapés d’un bleu lourd d’horizon
                 de la chaleur et de la soif pour tous ceux qui marchaient vers la Lorraine
                 du 38ème Régiment d’Infanterie prêt pour le départ le 5 août
                 d’Alphonse et  ses compagnons mineurs, cultivateurs, ouvriers du Velay
                 des 30 kilos sur le dos et du Lebel avec sa baïonnette
                 de l’attente qui commençait pour ceux qui restaient
                 des regards qui n’en finissaient pas de scruter le bout du chemin
                 de ce monde pétrifié et de l’horreur qui débutait


de l’oubli ( ne pas)
                 des rumeurs sur les bonbons empoisonnés donnés aux enfants
                 du nom du préfet de la Loire monsieur Lallemand
                 du 6 août 14  pris pour un ennemi un sourd-muet fut tabassé à Saint-Etienne
                 d’une première lettre d’Alphonse : il marche toujours vers l’avant
                 des unes de journaux qui ne disent pas tout
                 du silence dans les villages
                 des mots d’Alphonse où il dit être dans un bon pays où on l’a bien reçu
                 ne vous faites pas de mauvais sang et gardez toujours bon espoir
                 votre fils et frère pour la vie signé Alphonse
 
de l’oubli ( ne pas)
                 des défilés dans les villes derrière la clique et le drapeau
                 des larmes des femmes qui parlent mieux que des fanfares
                 des canassons de toute sorte entassés dans les wagons
                 des fusils Lebel, des canons de 75 et des mitrailleuses de Saint-Etienne
                 du règlement d’obéissance totale et de soumission de tous les instants
                 de l’incompétence de certains généraux
                 des gamelles qui rutilent au soleil
                 de ces fantassins figurants d’une armée du passé
                 des marches de cinquante kilomètres sous le soleil

de l’oubli (ne pas)
                 de la première confrontation avec le feu de l’ennemi le 14 août à Ancervillers tombe Eugène le premier mort de Tiranges.
                 du guet-apens dans la région de Sarrebourg, suivi d’un ordre de retraite générale le 21 août
                 de la seconde lettre d’Alphonse écrite au crayon sur un mauvais papier, tamponnée le 23 août 1914 à Dompaire, commune des Vosges
                 j’ai reçu votre lettre je vous fait réponse de suite, vous êtes dans la détresse, ce n’est pas la peine, ça n’avance à rien. Je suis en bonne santé c’est tout ce que je puis vous dire, je ne peux pas vous dire où je suis ni ce qu’on fait ça nous est défendu. Maintenant pour l’argent vous me demandez si j’en ai besoin, j’en ai encore quelques uns, la Séraphine m’en a donné. Ne m’en envoyez pas beaucoup de peur qu’il se perde. Je ne vous en dit pas davantage pour cette fois, je termine en vous embrassant tous bien fort. Votre fils et frère pour la vie. Alphonse
                de cette dernière lettre écrite juste avant la bataille de Baccarat où le pont sur la Dolaizon devait être repris à l’ennemi
               du soir du 24 août où le 38 et le 86 ème revenant de Sarrebourg ont l’ordre d’arrêter l’avancée allemande
               des durs combats qui ont lieu le 24 et le 25 sur Baccarat où “les unités s’élancent dans un élan irrésistible à la baïonnette et rétablissent intégralement la situation”
               des 1300 morts sur 3200 engagés dans la bataille
               de la mort de Jean-Baptiste le 24 et d’Alphonse ce 25 août qui ne sera annoncée que le 25 janvier 1915



de l’oubli ( ne pas)
                 des blessés couchés dans les avoines
                 des hommes restés au champ d’horreur
                 des fantassins qui se protègent de l’artillerie ennemie avec leurs sacs
                 de la peur face à une mort certaine
                 des milliers d’hommes tués par l’absurdité des ordres
                 des convois de blessés d’où montent les plaintes
                 des premières gueules cassées
                 des civils fuyant les villages incendiés
                 du premier mois d’une guerre qui n’en finira pas de s'éterniser


jeudi 10 mai 2018

1868-1874 catographie 11 Histoire

Pliés en accordéon
ces bouts épars de XIXème siècle 
operculés dans leurs alvéoles
larvés, fossiles, belles au bois dormant
Ils gisaient
ces souvenirs inconnus dans la frise de l'Histoire
mais pas dans la raideur de mes cheveux

Avachi,
le Concile de Vatican sur son saint siège de Rome
laissant aux femmes le soin de continuer à astiquer les dorures et les cuivres de la renommée

Échoué
LE Garibaldi qui avait traité Pie IX de «mètre cube de fumier».
Paralysés, 
Affalés, 
ses espoirs de lumière et de fraternité, son anti-concile de Naples. 

et il y a tant de Rome qu'on se perd en chemin.
Fiasco !

Enterrées,
les grèves sanglantes dans le Massif Central, 
par les moustachus qui ne faisaient pas dans la dentelle du Puy

Mes cellules se souviennent 


qu'une arrière-arrière-grand-mère avait rêvé de moi

Effondré, en France,
le Second Empire sur la Troisième République 
Abdiquante, en Espagne,
la deuxième Isabelle 
Pour une éphémère primera Republica.

Mes cellules savent 
que les souvenirs sont sélectifs et si j'ai mieux retenu l'Histoire de l'Espagne que celle de la France de ce siècle-là c'est parce qu'à l'âge où l'on retient, c'était l'Espagne qui comptait.
Mes ancêtres sont-ils espagnols ? bien puede ser !

Effacées, les dates sur les tombes commençant par 18..
je n'ai presque jamais eu la mémoire des dates et des chiffres, je me trompe toujours d'une unité

ashes to ashes, plus rien ne subsistait

Mes cellules savent 
que certaines périodes de l'Histoire sont en noir et blanc, 
comme dans les films à flash-back, au cas où on n'aurait pas compris

Ronflant, le four électrique inventé par Siemens
j'ai pensé à mon mini-four, 
puis j'ai réalisé
qu'il fallait des décennies pour qu'une invention se miniaturise
j'ai revu mon image à la hausse, jusqu'aux hauts-fourneaux
j'ai repensé aux intérieurs sombres, bas et enfumés des fermes où ils habitaient

Assoupie,
la construction de l'Abbaye Notre Dame de Lerins où je ne suis jamais encore allée
Magnétique, 
celle de l'église de leurs villages en Pierres du Velay

Tronqueur,
Bismark de la dépêche d'EMS le 13 juillet, anniversaire de ma mère, au passage, et qu'a-t-il bien pu faire du morceau enlevé : la guerre !

Mes cellules se souviennent
que je n'étais que l'embryon de l'embryon de la poussière d'une idée à venir
et que compost to compost, le fumier a bien fini par faire éclore mon coeur

Ronflant, 
le décret de Crémieux (si cher à Bernadette) sauf qu'il s'agit d'Isaac Adolphe et non de la petite ville d'Isère, 
qui faisait des juifs algériens des citoyens ... et  ravalait les musulmans au rang d'indigènes

Hypnotique, 
chaque nouveau fait appris, auquel s'agrègent des milliards de points d'interrogation, genre : "Ah bon ? les juifs algériens n'étaient pas des citoyens ?"
Merveilleuse 
Ange Gabrielle, de renchérir avec sa chère Cixous et notre cher Derrida qui avaient été expulsés de l'école publique, sauf que c'était sous Vichy

coquillages sont les souvenirs
blabla bégayante est l'Histoire


Inauguré, 
le Canal de Suez par l'Impératrice Eugénie
Oubliés, 
les 125 000 morts pendant sa construction

Interrogés, 
les gens de ma carte :
de toutes ces nouvelles du monde, ce qu'ils en attrapait.



Le Printemps des cimetières 2018 : dimanche 13 mai

Retrouver le programme complet sur :

                             www.patrimoineaurhalpin.org

J'ai pensé qu'"à la brise" ne pouvait pas manquer ça, celles et ceux qui sont disponibles, y feront peut-être un tour ??? et nous raconteront ...

mercredi 2 mai 2018

Les années terribles

Les années terribles :

Entre avril 1915 et juillet 1916, 1 million 200 000 arméniens sont massacrés, soit les 2/3 du peuple arménien

Dans la nuit du 29 au 30 décembre, Raspoutine est assassiné

Cette même année, la ferme de mes grands-parents - en l'absence de mon grand-père alors dans les tranchées de Verdun – brûle entièrement

Les femmes, durant cette période, vont connaître un bouleversement, se retrouvant bien souvent à la place des hommes (dans les usines, aux champs, sur les champs de bataille pour soigner les blessés …) contraintes de subvenir seules aux besoins du foyer dans des conditions où elles manquent de tout

Décembre : ceux qui restent « fêtent » le troisième Noël de guerre alors que les restrictions alimentaires vont de mal en pis

Après l'incendie de la ferme, seul un mur de pisé subsiste ; pan de mur que, deux générations plus tard, j'ai continué à dégrader en y prélevant régulièrement de petites quantités d'argile pour mouler la vaisselle de mes poupées

Le gouvernement allemand, allié militaire de la Turquie, censure les informations sur le génocide arménien

Soixante dix ans plus tard, ma mère épouse en secondes noces un arménien. Etait-ce réparer ?

Le 1° mai 1916, l'heure d'été est adoptée. C'est l'heure allemande

Dans les deux années qui suivent, la ferme est entièrement rebâtie avec les voisins, le cheptel multiplié pas deux, ma grand-mère engrossée. A son retour, mon grand-père reste mutique pour le restant de ses jours.

D'avril à juin ont lieu les pires massacres de Verdun. Elle reste l'année infernale, année charnière de la première guerre mondiale

Le 27 mai une loi provisoire de déportation autorise le gouvernement turc à détruire tous les arméniens

Le grand-père de mon futur beau-père, alors âgé de cinq ans, est enfermé ainsi que l'ensemble des habitants de son village, dans l'église que les turcs incendient. Son petit corps lui permit de se cacher dans le clocher et d'en réchapper

Dès la fin octobre ont lieu les premières déportations de main d'œuvre ouvrière

L'année terrible se répète quand, en 2005, une nuit, notre maison prend feu

En 1919 naît mon père alors que ma mère de dix ans sa cadette ne devait jamais avoir aucun souvenir de cette guerre-là

Le 1° avril voit la naissance du premier comité du Travail Féminin : elles fabriquèrent en quatre années, six cents millions d'obus et plus de six milliards de voitures.

L'année terrible se répéta dans les pires cauchemars qui longtemps m'ont tétanisée

Les femmes ont eu beau prouver leur égalité, elles n'obtiendront le droit de vote qu'en 1944

Ce furent des années patriotiques et Viviani sut faire appel aux femmes par des chants :



« Debout, femmes françaises, jeunes enfants, filles et fils de la patrie.

Remplacez sur le champ de travail ceux qui sont sur le champ de bataille.

Préparez-vous à leur montrer demain, la terre cultivée, les récoltes rentrées, les champs ensemencés.

Il n'y a pas, dans ces heures graves, de labeur infime.

Tout est grand qui sert le pays.

Debout ! A l'action ! A l'oeuvre !

Il y aura demain de la gloire pour tout le monde. »



Tout ça pour des clopinettes ! Puisque le bilan de la guerre pour les femmes n'est pas réellement positif, leur condition évolue peu. De retour de la guerre, les hommes retrouvent leurs places dans les usines et évincent ainsi les femmes de leurs postes.