En haut de la colline sur le chemin des bois aux champignons, il y avait un aber. Un roi arbre _ un hêtre* ou un chêne. On le voyait de loin donc. puis on le perdait de vue. On savait que lorsqu'on l'atteindrait on aurait fait le plus long et le plus dur. C'est à dire la côte raide et pierreuse, où on se tordait les pieds, en plein cagnard, ce chemin qui ressemblait à celui du catéchisme, ce chemin où on en bave, mais c'est le droit chemin (favorisant l'accès à l'illumination), contrairement à l'autre, la route plate et lisse, bordée d'arbres comme sur la boîte de bonbons pralinés granités de vert, et qui est le chemin du péché
On commençait donc à gravir les graviers sur ce droit chemin
et quand on arrivait à l'Arbre, la vue nous récompensait de nos efforts. Les
champignons, on imaginait déjà le plaisir d'en découvrir un nid, de sortir le
petit couteau, de les décalotter délicatement de la mousse, de cacher leur
pieds pour ne pas donner d'indications aux prochains cueilleurs (et peut-être
croyait-on pour qu'ils repoussent), de sentir leur poids au bout du bras dans
le sac plastique, de sentir l'odeur d'humus après l'odeur de poussière de
chemin. Comme ce n'était pas encore pour tout de suite, et comme pour savourer
un plaisir anticipé, on s'arrêtait sous l'arbre et on profitait de la vue !!
à 360 degrés lorsque le regard plongeait du côté
d'où l'on arrivait et du côté de l'avenir, aménageait une perspective douce sur
les bois aux champignons convoités avec un avant de champs labourés, de prés
encore verts
Une halte auprès de l'arbre, c'est à peine si nous
échangions quelques mots, mon père et moi, nous n'avions même pas de gourde ni
de goûter, nous écoutions le frémissement du vent dans les feuilles sèches ; je
me rends compte que je n'ai connu cet arbre qu'à la saison des champignons,
donc des feuilles sèches, qui ne disparaissent qu'au moment où les feuilles
nouvelles sont prêtes à surgir. C'était un chemin d'automne, l'été nous allions
à La Clare, nous tremper dans la Semène. L'hiver nous allions faire de la luge dans
les prés du quartier, au printemps nous allions dans ces mêmes étendues cueillir
les narcisses et les myosotis. Comme pour les champignons nous avions nos
coins. (Avant que les lotissements ne détrônent le sauvage, le tout children's
lands)
Après le chemin de catéchisme tout n'était que
plaisir, convoitise, sens apaisés, reconnaissants ; j'aimais cet arbre, comme
une étape sur le droit chemin, un petit périmètre de paradis bien mérité, après
la suée et l'essoufflement. Avant de gagner la route blanche, le plat, le
couvert du premier petit bois.
Puis un jour, il n'y eut qu'un trognon. L'arbre avait
été victime d'un coup de foudre, mais le problème avec les arbres, c'est qu'il
n'y a pas de réciproque avec le ciel ; le coup de foudre c'est la mort assurée
pour l'arbre, à plus ou mois brève échéance.
Pendant quelques temps, les branches mortes ont pendouillé d'un côté, lamentables. Et je voyais venir son agonie je ne prenais plus le chemin, j'arrivais par la route blanche avec ma mobylette ou avec ma 2CV puis un jour je ne vis plus rien, l'arbre avait été complètement coupé et mon père était mort aussi, puis j'ai déménagé ne suis plus allée aux champignons, les tiques, la radiocativité, tout ça...
je pense à eux quelquefois, l'arbre et mon père, l'illumination, lorsque j'écris des livres à n'en plus finir,
"Les traces laissées par ces expériences
d'interactions minuscules mais intenses continuant leur chemin à travers le
chaos quotidien, s'obstinent à créer des lignes de vie et de mouvements qui
circulent et s'entrecroisent entre soi et le lien avec les autres, sans
frontières. Un lien peut disparaître mais plus difficilement un affect, une
mémoire sensible".
Olga Tokarczuk : Pérégrine : titre de chapitre : L'arbre de la Bodhi
Vocabulaire photographique : Basse lumière
Citation extraite d'Un Abécédaire sensible des bibliothèques" p.231
Un roi sans divertissement (Jean Giono) : p.1
Image : (à venir)
1 commentaire:
En fait non, ce n'est pas un anagramme, il manque un r comme il manquait ensuite une branche
Enregistrer un commentaire