POUR ALLER OU? /4/
S'ECRIRE.
Habitée par une douce mélancolie elle quitte sa campagne et sa nuit étoilée. Ses allers-retours dans le temps ne lui font plus peur. Elle se retrouve assise au bord du Huécar plissant les yeux sous un soleil vengeur. Les eaux du fleuve transpirent la chaleur d'août et les vieilles maisons de Cuenca, une falaise aux mille fenêtres la protègent des charges ennemies.
Elle sait bien que dans quelques instants elle sera assise dans une petite chambre éclairée d'un seul rai de lumière. Assise à la table en bois sombre et bosselé, écrire , s'écrire va être le préliminaire de ses semaines de vacances et peut-être plus. Ses mots, ses premiers mots, elle veut les cacher de l'impudeur de leur signification. L'atmosphère étouffante mais fraîche de la chambre lui dicte une grammaire des sentiments apaisés qui la conforte dans son désir permanent de chaleur humaine sans céder à une quelconque léthargie du coeur. Elle couche son autoanalyse sur les feuilles de papier qui s'accumuleront au fil des jours passés dans cette chambre. Ses mots empruntent à l'esthétique de la méditation tout comme à son angoisse d'être sans vouloir jamais l'affirmer. Elle veut y être femme proche de la nature avant tout. La nature, elle y puise ses mots et elle devient sa langue.
Immersion entre sauts et gambades, le regard accroché à l'insaisissable, elle se veut transgressive même si les vrilles de la vie pèsent déjà sur ses épaules gorgées de fiction romanesque. Sous la bille de son stylo, elle devient enfin l'héroïne d'une histoire. Autofiction, mythification d'un vécu, des vécus peu importe. Elle se sent renaître. Et derrière son mauvais lyrisme, elle laisse émerger ses doutes, ses contradictions sans oublier son souci de véracité. Elle est autrice et elle est personnage. Son écriture, comme une icône, faire voir, se laisser voir, déroule son voyage et ses routes intérieures. Elle se sait sous l'emprise des mots relayée par sa main qui griffonne les caractères malhabiles.
Elle la regarde sa main. Elle les regardent ses mains. Elle les sait déjà fatiguées. Elle les a étudiées et leur anatomie lui brouille la mémoire. Encore des mots, scaphoïdes, métacarpes, trapézoïdes, organe préhensible, oui mais jusqu'à quand? Dans sa longue marche, il lui faudra bien se nourrir, toucher, manipuler. Elle avisera. Elle fait bouger ses doigts, auriculaire, annulaire, majeur et les deux autres. Elle pense à la chiromancie, aux mains de terre, de feu,de métal, de bois. Dans sa tête elle entend "Les mains d'or", elle entend sa ville. Sa ville lui manque. Elle accélère la cadence des mots sur le papier. Une petite larme qui se transforme en oubriette sur la rocaille devant la maison de son enfance. Et sa main danse la valse de sa mémoire. Devant la fenêtre ouverte, elle redessine sa forêt, les tournesols du jardin, fausse élève de Van Gogh qui lui a dessiné des mains.


Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire