mercredi 8 septembre 2010


CAUSERIE DU SOIR, UN SOIR DE SAUVETERRE,
Lorsque nous arrivâmes à Champerboux, la Mère Utopix mangeait son aligot assise sur le seuil de son Champignon. Bien que la pâte en fût soyeuse et molle et fondît dans sa bouche, elle mâchait et remâchait, faisant passer de droite à gauche les patates écrasées mais encore trop chaudes pour ses dents fatiguées. "C'est bon mais toxique les yeux de la patate" râlait-elle, "Pourvu qu'il les ait tous enlevés! Je les sens bien moi! Y veut m'empoisonner? D'ailleurs, les arêtes ne sont qu'alibi pour le maintien de la forme. Y' croit quoi? que je ne fiche rien de toute une sainte journée Je passe mon temps à nettoyer ses choses, ses"oeuvres" qu'il dit, que j'ai même pas la temps de finir mon livre de Philippe Roth!"
Elle s'arrêta de soliloquer aussi vite qu'elle s'était mise à pester contre son homme qui arrivait, le pas pesant, un morceau de canoë coincé sous chaque aisselle.
Rien qu'en le voyant, elle sut qu'il avait bu. "J'apporte les embarcations, on sait jamais, si la mer arrivait chez nous cette nuit! bégaya-t-il". Elle haussa les épaules, se leva machinalement, ouvrit le champignon dont la porte claqua tristement derrière elle.
L'automne allait bientôt se défarder sur ce coin du Causse. Qu'allaient-ils devenir coincés entre ciel et pierre, entre leur chat aigri par les visites trop rares et leurs peintures adossées depuis si longtemps contre les murs blancs de leur maison dodelinante? Personne n'en voulait de leurs Dali retapés.
Ils se contentaient de tuer le temps en attendant que le temps les tue. A moins qu'un jour,'ils ne s'amusent à s'entretuer à coups de fusils cachés dans toutes les cartouches évidées qui attendaient coincées dans une chambre en jouant au Corbeau et au Renard!
Cette nuit-là, la mer ne vint pas lécher les franges de leur territoire. Quelque part, les vagues torsadaient. Comme eux, elles attendaient, elles n'étaient que le convexe et le concave du monde.

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