samedi 18 septembre 2010

Disparition : nuit du 17 septembre 2010


L'amitié se suffit à elle-même, elle ne suppose pas en permanence pour exister, des preuves et des garanties. Et sa première vertu est d'être pacifiante comme un jardin sage ou un silence habité.
Il y avait entre nous cette double présence, celle de la parole et du silence. Vous êtes "mon silence habité" et si je parviens encore quelque peu à croire qu'il est possible de traverser les miroirs pour rejoindre l'essentiel, je vous le dois.
Vous venez de mourir. Volontairement. Vous avez choisi de mettre fin au silence dans lequel vous étiez enfermé depuis la mort de Geneviève.
Hier soir, au concert, emportée par les volutes du saxo, plusieurs fois face à tant de bonheur, à tout ce que la VIE apporte encore de merveilleux, je souriais en pensant à vous ... et à ce qu'il restait à goûter, malgré l'âge, malgré ...
De notre première rencontre, je ne sais plus rien. Il me reste vos cheveux déjà presque blancs, votre visage, votre démarche lente et souple d'alpiniste dans les couloirs du CIPL, vos yeux, votre regard plutôt, plein de tendresse que vous posiez sur les êtres et le monde et cette voix si particulière, calme, lente . Voix qui explique, convainc, enseigne, illustre.
C'est à la cafétéria que nous commençâmes à échanger. A cette table commencèrent à se tisser d'invisibles liens. Nous parlions alors comme aujourd'hui de notre vie, les enfants, le jardin, le travail, nos lectures, les parents, l'enfance, les collègues, les valeurs, ce que nous aimions. Quoi de plus simple que de découvrir un être qui vous écoute et se confie dans la plus grande simplicité et la plus grande confiance ?
Mince, maigre pourrait-on dire, un peu voûté comme ces hommes qui voudraient passer inaperçu ; une impression de souplesse et de douceur se dégage de ce corps qui paraît grand. Une intelligence vive, fine, pétillante, une vaste culture et un esprit réactif ne vous rendaient jamais tranchant, péremptoire, sévère ou impérieux. Vous n'asséniez jamais mais parliez avec clairvoyance, discernement et lucidité. Votre esprit était aussi souple et flexible que votre allure physique.
Notre dialogue commença en 1980. Trente ans plus tard, nous sommes toujours en contact sur la même longueur d'onde. Des bouleversements ont soufflé sur nos vies, des cataclysmes sont passés par là et nous ont ravagé de bien des manières, mais ce fil - fil d'or qui nous relie- a tenu, il n'a ni cédé ni ne s'est terni. Il brille tel un fil de Marie dans une aube d'été, miraculeux, comme la lanterne de vos vies qui même vacillante parfois, ne s'était, jusqu'à aujourd'hui, pas éteinte.
La fidélité de votre amitié indéfectible a croisé mon besoin incoercible de constance dans les attachements et dans les actes et principes. J'ai trouvé chez vous un terrain solide et sûr.
Vous avez accompagné presque tous les tournants de ma vie d'adulte. Vous étiez là - jamais aucun LA n'aura autant exprimé la constance inébranlable d'une présence juste, efficace - toujours là à chaque épreuve.
Vous étiez là pendant la longue maladie de mon père et lors de son décès. Vous avez trouvé les mots lorsque je perdis des kilos, l'usage de la vie, de l'espoir et ne pus plus passer une porte tant la dépression m'anéantit.
Là, encore et encore, lors de mon divorce d'avec cet homme que j'aimais depuis l'âge de dix-sept ans, avec lequel je m'étais construite. Nos vies étaient si imbriquées qu'il m'a fallu des années pour arracher ce tatouage et me reconstruire dans un monde devenu autre.
Là, toujours, quand ma mère fut frappée d'un cancer et mourut après un an et demi de souffrances.
De votre côté, les épreuves traversées furent nombreuses : maladies à répétition et déchéance physique de votre épouse chérie peu après vos départs à la retraite, perte d'une fille, vieillissement progressif et rétrécissement de l'univers.
Votre présence indéfectible fut verbale et physique jusqu'à votre départ en retraite ; puis elle fut épistolaire. Vous résidez à Menton, moi à Saint-Etienne. Quatre lettres par an, chaque saison avec son lot de joies et de malheurs et toujours les mots pour reconstruire cet intime de soi qui se défait ou se renforce. Je les conserve toutes. La première porte le sceau du 30-12-1983. En ai-je égarées ? Qu'est devenue la réponse à celle où je vous demandais si vous vouliez bien être mon père choisi, maintenant que je n'en avais plus ? La dernière date du début de cet été 2010. Peu à peu, le téléphone avait pris la place des lettres que vous aviez de plus en plus de mal à écrire. parfois, je les relis. Nous sommes pourtant deux êtres gais, en prise avec et dans le monde, mais de trente années, traversées d'une seule lecture, ressortent essentiellement les aspects terribles de l'existence, le courage, l'appétit, la rage de vivre nécessaire et ... le bonheur d'une affection inconditionnelle réïtérée tout au long des années.
Grâce à notre correspondance de trente ans, notre relation s'est amplifiée, a gagné en profondeur. Vous êtes en moi, celui auquel je parle, l'instance à qui sont adressées mes pensées. " Ce lien entre nous qui aura été une grâce de la vie" écrivez-vous. Quand je vous écris, la petite voix intérieure tient le stylo. Je vous ai vu vieillir sur le papier -moi qui n'ai pas connu la vieillesse de mes parents morts trop jeunes-
" La vieillesse, c'est la mer qui se retire lentement, le corps qui vous trahit, les proches qui disparaissent, un environnement de silence qui s'installe" m'écriviez-vous sans le moindre pathos. Vous êtes mon initiateur avec humilité, simplicité, tendresse, mais non sans humour. Quand j'essayais de vous convaincre que la vie est encore belle, avec mes pauvres mots ignorants de la grande vieillesse, vous étiez aussi capable de me répondre : " Peut-être sommes-nous tous des étoiles (une étoile ne brille que du fait de son autodestruction). Après tout, se consumer dans la passion ou la révolte, même au prix de quelques conneries, vaut bien la médiocrité d'une fin bourgeoise avec sécurité et système d'alarme à toutes les issues de sa maison intérieure" et vous avez préféré y mettre fin.
Depuis toutes ces années, nous nous vouvoyons, à cause de moi. Malgré vos demandes de se tutoyer, je tiens à conserver ce vouvoiement entre nous. J'y suis infiniment attachée. Il est le seul vouvoiement intime de ma vie ; de ma part il exprime l'immense respect dans lequel je tiens votre vie et votre personne. Venant de vous, je le reçois comme une offrande, comme un amoureux qui aurait toujours refusé de tutoyer sa bien-aimée. Je n'imagine pas plus grand bonheur qu'entendre murmurer "Je VOUS aime".

5 commentaires:

  1. Je suis sans mots pour dire ce que je ressens à cette lecture, tout est dit, et c'est si fort...
    Une pensée pour toi, et ce lien que tu sais dire et faire exister.

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  2. C'est très émouvant
    un très bel hommage
    une belle rencontre
    une belle fidélité
    la vie traversé par la Vie ...

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  3. Samedi dernier au sortir "Des hommes et des Dieux"tu m'as dit, aujourd'hui je te lis...Il y a tellement de choses si belles si sûres, tellement de Vie et tes mots sont si forts. Je t'embrasse, je pense tout fort à toi.

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  4. Merci de nous faire partager une si belle amitié

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