samedi 3 janvier 2015

Récits d'objets

Le Musée des Confluences (Lyon) a convié des écrivains à choisir un objet parmi ses collections et à en faire la matière de leurs récits. Le temps d'une lecture, les mots et la chose s'entrelacent. 
Dans cette collection, j'ai choisi Emmanuelle Pagano "En cheveux" et Philippe Forest "L'enfant fossile"

E. Pagano a choisi un châle en soie de mer dont l'originalité tient autant à sa nature qu'à son histoire. Sa matière est la soie, pas celles que nous connaissons (celle du bombyx du mûrier ou la soie sauvage) mais le fil soyeux élaboré par un coquillage bivalve, la grande nacre de Méditerranée. Pour résister aux courants, le mollusque s'ancre au fond marin au moyen d'une touffe dense de filaments formant le byssus. Ce châle a été tricoté à partir de telles fibres préalablement lavées puis cardées tandis que son pourtour est orné d'une frange de byssus à l'éclat mordoré. Relatée depuis l'antiquité, l'exploitation de soie de mer le long des côtes de la Sardaigne, de la Sicile, de la Calabre et des Pouilles, a perduré jusqu'au début du XX° siècle.

" ... C'est Nella qui m'avait expliqué comment on fabriquait cette soie de lumière dans laquelle était tricoté le châle qu'elle me laissait palper, moi et pas mon frère, qui d'abord s'en était offusqué, comme un trop petit pour les choses de grands, puis s'en était désintéressé, répondant à mon père lorsqu'il nous cherchait, ma tante et moi, elles font des trucs de filles, elles se déguisent."

P. Forest, lui, a choisi un fragment de mâchoire d'enfant qui tient dans le creux de la main, vestige vieux de quelques 40 000 années et qui appartient à l'Homo sapiens, c'est à dire à notre espèce.

... Il faut absolument faire confiance à la fiction afin que la réalité se manifeste enfin. Je suppose que si je suis devenu écrivain, c'est parce que je n'ai pas cessé de le croire. Archéologue à ma manière : non pas pour retrouver ce qui a été, mais à seule fin de le faire advenir. Persuadé que les mots viennent avant les choses, que les choses viennent des mots, qu'elles naissent d'eux, qu'il faut aveuglément se fier aux fables pour que celles-ci prennent forme et révèlent la vérité qui n'existe nulle part sinon en leur sein.    ....
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.... même celui qui se souvient finit par disparaître ... jusqu'à ce que du monde où il a vécu ne subsiste rien. Rien ? Un vide creusé dans l'épaisseur même du temps et où vient se loger perpétuellement la même absence, retenant la forme fossile de ce qui n'est plus, mais qui, cependant, pour l'éternité, un jour aura été."

Et comme un bonheur ne vient jamais seul, le 1° janvier 2015 le philosophe F Worms affirmait sur France Culture "Le deuil est la seule manière que nous ayons de continuer une relation donc aussi d'être nous-même"

Bonne lecture et bonne visite de ce beau musée.

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