mardi 27 janvier 2015

Visages de Venise




Le poing fermé, pétrifié dans l'attitude de qui veut laisser partir le coup mais se maîtrise encore assez pour le garder aussi serré que la mâchoire, laissant ainsi saillir les plis tendus d'un visage parcheminé du passé. L'autre main , paume ouverte, est encore pleine d'un tourbillon d'espoirs, où peuvent se déchiffrer des lignes de vie à venir, malgré les dangers qui la menacent, semblables à un regard serein posé loin sur l'horizon. Dans le labyrinthe des visages que Venise offre au plus humble passant , enfin à celui qui sait qu'il ne sait pas grand-chose , on dit que l'on peut en compter plus de mille… alors il faut juste se laisser surprendre et guetter ces flux d'ombre et de lumière qui tour à tour se diffusent sur la peau de la ville . 
 
Elle a le visage ravagé du plein midi quand elle ne peut plus reprendre souffle, asphyxiée par les touristes qui piétinent tous le même pavé , s'exclament mais ne regardent que les ors d'un maquillage qui tend peu à peu à couler. 
 
Elle a le visage plein d'ombre et de mystère de ces églises désertes tapissées de toiles prestigieuses, de colonnades, de sculptures, de mosaïques, d'espace où l'intime pourrait enfin s'épandre et cela ferait presque peur.

Elle a la frimousse enfantine de ces campi où s'ébattent des enfants à la sortie des écoles, où des ballons se faufilent entre les jambes des passants, où des trottinettes zigzaguent entre les traits d'ombre et de lumière dont seuls des enfants savent s'emparer. 
 
Elle a le visage émacié presque décharné, d'une décrépitude annoncée lorsque frôlant des doigts ses murs resserrés , pour une caresse, on les contemple emplis d'ocre et de poussière : on prend alors conscience de l'ampleur des morsures. 
 
Elle a ce visage rayonnant lorsque une explosion de lumière fait flamboyer fenêtres et façades et que l'eau en un miroir facétieux renvoie toute cette splendeur en de fulgurantes paillettes et dentelures. 
 
Elle a ce visage moqueur de qui, se mirant dans une glace déformante constate les effets d'une vieillesse noble déjà bien installée. 
 
Elle a le visage de ces grandes vedettes, empli d'artifices, de passion et de fureur qui la submergent et qui semble figé dans la réalité d'une jeunesse fanée depuis longtemps. 
 
Elle a le visage mélancolique d'une chanson égrenée par un gondolier solitaire enfonçant sa rame dans un rio tout en songeant à une vie fantasmée.

Elle a le visage libertin de qui se calfeutre derrière un masque afin de réaliser ses désirs les plus secrets et se faire passer pour ce qu'il n'est pas. 
 
Elle a le visage entrelacé de vérités et de mensonges quand le masque se confond avec le visage , et l'on ne peut qu'errer dans ce labyrinthe de rides d'eaux et de terre , imaginer la forêt souterraine soutenant cette ville qui ne montre qu'une moitié d'elle-même dans une inébranlable fragilité. 
 
Elle a le visage brouillé de ces petits matins pleins de brumes où on n'aperçoit même plus San Michele, l'île des morts, mais où l'on croise les fantômes de quelques uns qui ont marché ici, qui ont aimé , qui ont écrit, qui ont rêvé, qui ne sont plus mais qui dans ce brouillard hantent encore la cité.

Elle a le visage nocturne qui vous frôle d'un souffle, sous les arcades sombres avec un parfum qui pourrait bien vous perdre , au bord d'un rio où l'on pourrait bien glisser, puis soudain sous les réverbères de la place où vous la reconnaissez et murmurez amoureusement son nom.
 
Elle a surtout ce visage d'aube quand, son propre pas perturbant le silence, on assiste aux élucubrations d'un ciel qui se mire dans les eaux de la lagune et tout est alors possible, puisque le soleil lui donne ce teint de pêche et que des rubis, ors, turquoises, émeraudes, saphirs, jaspes brodent l'étoffe du matin.

2 commentaires:

  1. Plusieurs fois par jour depuis une quinzaine, je viens régulièrement consulter ce blog, pour voir si vous y êtes. Parfois ravie, parfois déçue par l'absence. Ca valait la peine, vraiment, pour découvrir le visage de ce personnage "Venise". Vivement la suite ... demain.

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