vendredi 28 octobre 2016

Partir, tout laisser


Partir ( Devoir partir dans l'urgence : pourquoi, qu'emporter, où aller)

... Sans doute me faut-il, d'abord, rappeler comment « partir, migrer, s'enfuir, tout quitter » s'est inscrit en moi, bien avant ma naissance : ma mère, dix-sept ans fuit l'arrivée des russes après le bombardement de Dresde dans lequel ont péri ses parents. Fille unique, elle quitte l'Allemagne, avec une seule adresse en tête « Beaurepaire, Isère, France » qu'un prisonnier français, l'amour de sa vie - ainsi pense t-on quand on a dix sept ans - lui a un jour donné. Elle n'a sur le dos qu'une petite robe, de mauvaises chaussures aux pieds, un maigre baluchon dans lequel il y a - paraît-il, personne n'est plus là pour le confirmer - une tasse en porcelaine, fétiche précieux de cette enfance perdue à jamais. Elle traverse l'Allemagne en feu, la France où elle est déjà la sale étrangère dont personne ne veut, l'ennemie, pour enfin, grâce à diverses aides croisées sur sa route, débarquer dans une ferme française où la mère qui a perdu deux fils dans cette sale guerre, un troisième ayant pris le maquis, l'enferme aussitôt au grenier pour la cacher. Nul ne doit savoir qu'une boche se cache ici, pire qu'une tondue. Ainsi, dans mes gènes, moi qui ai été conçue doublement enfermée, là dans ce grenier, « la fuite, partir, tout laisser », sont-ils à jamais tatoués ...


Si je dois fuir, ce serait devant quoi ? Des intégristes, des fous de Dieu qui enferment les femmes, leur coupent mains et clitoris, leur cousent les yeux, la bouche et le sexe ; de ceux qui mutilent, décapitent, torturent ...

Devant une catastrophe nucléaire, juste fuir, fuir, fuir parce qu'incapable de rester en place, par panique, sachant très bien que ça ne changera rien à rien

Partir, tout quitter, rêve vieux comme l'humanité, non sous la pression d'un danger extérieur mais par un puissant désir interne, ne pas laisser de traces, disparaître


Qu'emporter ? La question me semble dérisoire depuis que le feu a brulé notre maison et que j'ai profondément compris que tous ces objets auxquels je croyais tellement tenir, ne m'avaient pas manqué du tout mais que, ce dont j'avais souffert, dans ma chair, avait été le manque de toit sur ma tête, l'absence absolue de repères. Tout le reste était superfétatoire, fils à la patte, dérisoire, totalement inutile et sans intérêt face au profond désarroi d'avoir perdu un lieu, une maison, un toit. Donc, ce que j'aimerais emporter, c'est cette coquille-là. Escargot, tortue, voilà ce que nous sommes. Voilà ce qu'il nous faut, pas plus : une cabane comme celles que construit Louise Bourgeois, à notre taille, pour nous y réfugier, un ventre où nous lover, juste de quoi nous retourner et écouter le vent, les oiseaux et la pluie.

Mais si je prends une valise, pas deux – outre la fatigue et l'encombrement, je serais bien incapable de les porter, trop mal au dos- qu'y mettrai-je ?
Donc dans ma valise : des médicaments sans lesquels ma tension et mes artères ne me permettraient pas d'aller très loin, dans ce cas-là, pourquoi fuir …
Quelques livres : François Cheng « Les méditations sur la beauté ou sur la mort », sa poésie « La vraie gloire est ici », « Le premier mot » de Pierre Bergounioux pour lire, relire et m'imprégner de la première phrase ; « Ce qui se donnait pour la réalité et qui a tenu, longtemps, dans un cercle de un kilomètre de diamètre, à peu près, m'a inspiré d'emblée un puissant déplaisir. J'y ai remédié avec les moyens du bord, penser délibérément à autre chose, rêvasser, faute des explications appropriées. Elles se trouvaient hors d'atteinte, plus au sud, dans le passé. Lorsque j'ai fini par me les procurer, il était trop tard. La vie qui me convenait se sera écoulée en mon absence, au loin », un Erri de Luca, difficile de choisir un titre, peut-être « Tu, mio » ? Pema Chödrön « Conseils à une amie pour des temps difficiles »,
Mon ordi et mon téléphone … mais ??? Pourrais-je vraiment m'en servir ???
Un savon, une brosse, quelques vêtements chauds, de bonnes godasses : de quoi être propre. J'ai horreur du laisser-aller, du débraillé
Un bout de miroir pour rester un être humain
Quelques briquets
Des crayons mine et du papier … C'est vite plein une valise
Un peu de bouffe, des papiers, de l'argent, des bijoux pour échanger …
Elle ne ferait pas une photo extraordinaire ma valise, non pas du tout … mais tous ces objets rassemblés pour faire semblant qu'il me reste encore quelques attaches


Je vais où ? Droit devant moi
Tout dépend de la cause pour laquelle je fuis.
Si c'est face à une catastrophe nucléaire, je cours à perdre haleine, n'importe où. Partout c'est l'horreur, ceux que je croise, la nature, dans mon souffle ... La terreur et l'horrible peur partout

Si je fuis à cause de l'arrivée de djihadistes, je pars de cachettes en cachettes vers le Nord, Belgique, Suède, Danemark, parce que stupidement, il me semble que là-haut ils sont moins nombreux… J'y ai souvent pensé lorsque nous entendions des récits de prise d'otages : comment survivre dans une cave, comment ne pas mourir d'angoisse, comment simplement rester en vie quand on a déjà beaucoup vieilli et que l'on est dépendant des médicaments, de la nourriture, des soins, du repos et du confort ? Le corps est-il encore capable de s'adapter ? Survivrais-je à des conditions de vie difficiles ?


Si je pars pour des motifs internes, alors je file peut-être vers l'Afrique, Bénin, Abomey, là, je sais où me réfugier, j'ai de bons amis sur lesquels compter. Ou bien un billet d'avion, craquer toutes mes économies et filer sur une île dans une mer chaude, loin, très loin ou alors tout près, dans le Lot, l'Aveyron, trouver un village isolé où louer une petite maison avec un jardinet pour y couler des jours paisibles, sans visites, juste vivre avec le silence et le temps qui me bercent, assise sur un petit banc appuyé à un mur côté ouest de la maison, face au jardin et au soleil qui décline en même temps que mes forces, me laisser chauffer par le soleil, laisser ronronner mes articulations avant de m'asseoir au coin du feu et d'aller lire sous l'édredon, ma bouillotte au creux des reins.

(Vous disiez « On ne sait jamais », j'écrirais « On sait toujours»)




2 commentaires:

  1. Je n' avais pas voulu lire ton texte avant d'avoir écrit le mien. Ce matin, donc. Tu dis tout ce que je ne dis pas, dans ton style documentaire sans fioritures qui ne tourne pas autour du pot. Cette brise d' atelier est salutaire, continuons de nous tenir la main par les mots

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