samedi 16 mai 2026

On pense à partir de ce qu'on écrit

 

 

 

 

 


 

« On pourrait tenir le texte fragmenté qui suit pour un ensemble d’aphorismes, mais si le lecteur peut certes toujours en juger comme il l’entend et que les apparences sont contre moi, je me permets de prétendre qu’il n’en va pas exactement ainsi. L’aphorisme, que je sache, formalise et résume une pensée qui le précède et le justifie au lieu que ce que je propose ici procède du principe inverse qu’Aragon a formulé en ces termes : « Je crois encore qu’on pense à partir de ce qu’on écrit, et pas le contraire ». Il peut y avoir similitude de forme mais la différence est de nature. La simultanéité d’émergence – la co-naissance – du mot et de la pensée qui dénie donc sa préséance au concept est évidemment le fait de la poésie. Ce que j’ai écrit n’est pas l’effet de la longue élaboration d’une pense systématique et construite dans une cohérence scrupuleuse, cela relève dans son origine de l’irruption, de l’intuition, du surgissement, du pressentiment, de l’émotion même, du hasard un peu aussi. Nommons cela, si vous le voulez, des pensées-poèmes où la liberté fait loi, où l’emportement, l’éclat de la voix, le tremblement du sens, le doute et l’enthousiasme ont leur part revendiquée. C’est dire aussi qu’il n’y a dans ces propositions du coeur à vif ni leçons données, ni mots d’ordre : les mots plutôt d’un vivant désordre amoureux de la vie, envers et contre tout »

« Un non pour un oui » Pensées-poèmes de Jean-Pierre Siméon nrf Gallimard

jeudi 7 mai 2026

Enfance : une condition 6

Ici, jouer à la guerre

Il a beau essayer à chaque fois, dans les magasins, les bureaux de tabac, emmaüs  , les vide greniers , s'il peut avoir un pistolet, un fusil, une mitraillette, un kalachnikov, il a beau argumenter  que c'est pour de faux, que c'est en plastique, que ça ne fait pas de bruit, qu'il est déjà abîmé, qu'il coûte un euros, que tous ses copains en ont, ça ne marche pas, il n'a pas le droit d'avoir des armes comme jouet. Les armes ne sont pas des jouets. 

Est- ce que tu te rends compte que la guerre ce n'est pas un jeu ?Est- ce que ça te plairait que ton papa ou ta maman soit ué ou blessé , qu'il y ait plein de sang partout, qu'on voit les os et l'intérieur de ton corps, l'estomac, le coeut , les poumons , tout ça ? Est ce que ça te plairait d'entendre les bombes qui tombent n'importe où sur les immeubles et même sur le tien ? Ques tout d'un coup à la place de ta chambre , il y ait un gros trou  avec les fenêtres éclatées  et des bouts de mur partout sur tes jouets et sur ton lit ? Est-ce que tu aimerais que ton papa soit transporté à l'hôpital et que tu sois tout seul parce qu'on ne sait pas ce que sont devenus les voisins ?Est-ce que tu sais qu'à cause de la guerre, il y des familles qui habitent dans des tentes qui prennent l'eau  et toutes les affaires sont trempées et il n'y a rien pour se réchauffer ? Est-ce que tu sais qu'il ya des enfants plus petits que toi qui doivent aller chercher de l'eau assez loin dans des bidons pour le repas et pour boire ? Est-ce que tu sais qu'à cause de la guerre il ya beaucoup d'enfants qui  n'ont plus de papa ou de maman , ou plus de jambes , ou plus de bras , ou plus rien de tout ça à la fois ?

Il le sait , parce qu'on lui a déjà dit et il y pense parfois, mais il n'a pas les images . Papa n'a pas la télévision , il s'informe sur internet. Il n'a pas les images, et surtout , il ne voit pas vraiment le rapport avec ses jeux au parc où l'on fait semblant de tuer et d'être mort  mais où on se relève indemne avec tous ses doigts et tous ses orteils, rien d'ouvert dans le ventre ou dans la tête  et tous ses parents et copains tout près. 

Alors quoi  , Il y a même des bonbons en forme de grEnade remplis de sirop coloré qu'on donne à têter aux bébés !

Ici, c'est calme, c'est tranquille. On peut jouer dehors, on peut manger sur la balcon,  on peut aller pique-niquer au bord de la rivière et se baigner. On peut boire à la borne du parc quand on a beaucoup couru. On peut s'allonger dans l'herbe et regarder les nuages, on peut rester sous le ciel, à découvert, sans avoir peur. On peut pleurer parce qu'on est tombé sur le gravier. On peut avoir faim parce qu'on n'a pas encore goûté. On peut se faire beau pour les anniversaires. Jusqu'à aujourd'hui, ce sont de petites choses qui nous ont rendu tristes.Tout est normal, on peut comprendre tout ce qui nous arrive, et comme on est encore petits , on ne sait même pas vraiment ce que c'est la vie ailleurs , ni l'avenir.

 

                               Des enfants marchant dans les ruines de Jalaa Street à Gaza-ville, le 14 janvier 2025.

                               photo AFP

                                                                                                                          

mardi 5 mai 2026

Éclats de lichen/ 7/ Interlude /4


 

C’est l’emboîtement de l’ailleurs dans l’ici,

une inclusion de l’infini dans le fini.

Sylvie Germain ( Vermeer & Sylvie Germain)



     Chercher encore autour de soi ces lieux vivifiés, non par l’air du temps ou les préoccupations d’utilités, mais par ce qui permet à tout être humain de se penser au-delà de lui-même. Là où de précieux rais de lumière parviennent à se faufiler et à éclairer le chemin sur lequel on continue d’avancer. Chacun a les siens, qu’il visite de temps à autre. 

     Il est toujours profitable de faire un détour par l’étymologie des mots et de se replonger dans un dictionnaire. Dans le Gaffiot, envers qui tout latiniste éprouve de la reconnaissance, il suffit de consulter les différentes définitions du mot templum. Il y en a cinq:

– espace circonscrit, délimité; espace tracé dans l’air par le bâton (littus) de l’augure comme champ d’observation en vue des auspices.

– espace que la vue embrasse, champ de l’espace, enceinte, circonscription: et comme le dit Lucrèce caerula caeli templa, les espaces azurés du ciel.

– espace consacré, inauguré

– temple

– traverse, solive placée sur les chevrons

     Je lis ailleurs que le mot templum (correspondant au grec téménos τέμενος, de τέμνω, « découper ») est un mot latin qui désigne une pratique religieuse et divinatoire en usage dans la culture étrusque, destinée à délimiter un espace sacré (pour édifier un sanctuaire, les limites d'une ville, celles d'un domaine ou d'une maison) par la prise d’auspices pratiquée par les augures. 

      Je lis ailleurs qu’il est tentant de lier ce mot au grec ancien , τέμενος témenos (« champ ou bois sacré, enclos réservé aux chefs ») issu du verbe τέμνω témno (couper) et de faire de templum la coupure entre le profane et le sacré.

      Le mot est plus probablement issu de l’indo-européen commun temp (« étendre, étendue > espace (sens étymologique de templum) ») , d’où contemplor (« regarder l’espace, le ciel (en vue d’un présage), contempler ») qui a très tôt pris un sens religieux. 

     Je poursuis mes recherches sur la signifiation des mots, leur densité qui n’est pas toujours connue, mais dont on ressent, parfois sans le savoir leur sens premier.

     À l’origine, le templum était une portion du ciel délimitée par le bâton de l’augure romain pour y observer les phénomènes naturels ou le passage des oiseaux. Il en est venu à désigner le lieu, puis l’édifice où se pratiquait cette observation. L’équivalent grec temenos comprend le même radical tem : couper, délimiter.

     Cette notion de délimitation se retrouve dans la conception hébraïque du « sanctuaire » : si on traduit littéralement ce terme - BeiT HaMiKDaCH (maison de sainteté), la racine K D Ch contient l’idée de séparation. Mikdash (מקדש), est de la même racine que kadosh, signifiant séparé. 

                                                                

        Dans toutes les civilisations et à toutes les époques, la nécessité de ce que je nommerai un templum pour rester dans une notion abstraite s’est révélée nécessaire au sein d’une communauté. C’est un lieu à part. Revêtu d’une certaine aura. Un lieu non seulement nécessaire mais sans doute indispensable pour que tout individu ait cette possibilité de prendre de la distance avec ce que nous pouvons appeler le quotidien, ou la vie commune, ou le cours de la vie. 

     Un lieu à part. Séparé. En suspension. À la marge. À côté de. Dans un entre-deux. Un enclos. Un espace azuré de ciel. Dans une crique, un trou, une anse, une matrice. Un recoin de pénombre. Une oasis. Un outrelieu comme on parle de l’outrenoir. Entre stalactite et stalagmite. Où un goutte à goutte. Dans une anfractuosité, un repli sous les plis. Là, sans visage, l’envers de soi. Une étincelle au bord. Une vibration. À fleur de peau. Épurée. Là où des points de suspension. L’intemporel. Dans l’intervalle de la nuit et du jour. Là où l’instant. Et l’insaisissable. Avec une loupe pour les visions fugitives.

     Voir ce qui est derrière ce que nous voyons.



samedi 2 mai 2026

POUR ALLER OU?     /5/

                         LE MONDE.

       Jamais l'aube n'avait été aussi claire. Elle sent déjà sur sa peau, dans son corps les effets du soleil nouveau-né. Depuis combien de temps est-elle partie? Combien de nuits passées sous les étoiles? Combien de gîtes,de dortoirs, d'auberges? Compter n'est pas son fort. elle préfère se laisser porter, jouer avec les aiguilles de son cadran solaire. Effeuiller une marguerite lui sert de point de repère. Je suis partie depuis un mois, trois semaines, quinze jours, une semaine.  Des rencontres, des amours de pleine lune, des sentiments partagés, commentés, détestés, abandonnés. Pourquoi les vitraux si modernes de la basilique  Saint Julien de Brioude se fondent-ils avec une telle harmonie au sein de l'architecture romane de l'édifice? Pourquoi oui pourquoi? Et tant d'autres questions. Viennent les heures, les minutes, les secondes, vient le moment où il n'y a plus de pétales. Se poser, penser, tout ce temps qui avance plus vite qu'elle, qui la précède sans jamais se retourner même pas pour voir si elle suit. Tout ce temps qui vient de si loin, qui a vu son berceau dans le froid, qui a vu "les matins blêmes, les aubes grises de Verlaine". Barbara murmure à son oreille et suit le temps d'avant. Elle, elle se retourne sur le sentier bordé d'aubépines qui l'accompagnaient petite fille.
       "Kikiwi, haut les coeurs"; elle se souvient du nom de cet oiseau jaune et noir croisé dans son album sur La Guyane qu'elle feuilletait avec délice quand elle avait fini ses devoirs. Il est loin le temps de la table lourde en bois ciselé de petits ronds en pleins et en déliés que son père avait amoureusement travaillé. Une table, il y a longtemps qu'elle n'a pas pris le temps de s'y asseoir autour. Sa salle à manger, c'est l'horizon, c'est la nature charnelle avec le ciel en clef de voûte. Sa table, c'est quelque pierre abandonnée, qu'elle devine aux ombres cabossées qui longent les chemins. L'herbe vert tendre ou défraîchie lui sert de nappe aléatoire qu'elle habille au gré de ses étapes et des fleurs rencontrées. 
Elle a soif du dehors. Retrouver le dedans serait une prison comme la prison Sainte Anne, abandonnée,  qu'elle avait découverte en Avignon chargée d'une exposition "Le tombeau des lucioles", une mise en abîme de cet univers pénitentiaire si lourd aux grilles entravées. Elle entend les pas des prisonniers surgissant de nulle part. Elle voit les mains s'agrippant sur les murs salis d'excréments écrasés par le temps. Fermer les yeux. Respirer. Respirer encore, oublier les odeurs fétides. Tourner, tourner pour ne pas sombrer, devenir le derviche tourneur d'un fétu d'espérance.  Se gargariser du parfum des fleurs et des notes poivrées du jour et de la nuit. Un pas, et puis un autre,elle avance vers quand, vers où? Elle l'ignore même au moment où elle y pense. Tricoter ses pas sous les aiguilles d'un grand soleil. Point jersey, un rang à l'endroit, un rang à l'envers, ses pieds dansent et l'emmènent vers des ailleurs à l'allure de désir. Le temps de l'innocence comme on veut nous faire croire, elle l'a capturé dans sa boîte rouge et noire. Croire en la liberté incarnée. 
Elle quitte les chemins les poches remplies d'images et de bruits. Pèlerine au bagage léger et au coeur gonflé.  "Un bleu d'adieux, étouffé,...pénètre avec des bouffées de brume " (Colette: La naissance du jour")
                                     
             

2 mai


 

Muguets des bois, narcisses et ancolies pour vous les ami(e)s et tout particulièrement pour Laura, pour la naissance de son site.

Beau et long chemin à lui, à vous, à nous .