dimanche 17 décembre 2017

Collection 1

Cartographie #5

« Il » se tenait près du tas de fumier ou dans l'écurie. « Il » c'est le crapaud, marron, trapu, le corps recouvert de pustules, deux yeux proéminents à pupilles horizontales.



 « Il » restera un « il » car le crapaud, déjà à cette époque que je situe vers mes 7/8 ans, âge auquel je me souviens « avoir pensé », ne peut être un « Je ». A travers lui, quand je le regardais, me regardait une multitude d'êtres, tous ces êtres de l'obscurité, maudits par les humains, porteurs de soit-disant malédictions, ceux dont les humains ont peur et qu'ils clouent sur les portes des granges. Moi, je savais bien que je ne pouvais pas être de ce côté-là, que les yeux de cette multitude qui me fixait étaient aussi les miens, que j'y étais incluse, que je sortais de là. Au travers de lui, me parlait la nature toute entière, l'oubliée, la méprisée, la piétinée, la non-regardée. Les herbes aussi, les cailloux, l'eau stagnante ou murmurante.
Le crapaud était un corps, un corps massif, dense, à la densité de pierre, à l'immobilité de pierre, un corps vivant, palpitant, je le voyais sur ses flans se gonflant et se dégonflant.. Le corps c'est là que tout passe, le lieu de toute désespérance, de toute souffrance, de toute jubilation. S'il est ce lieu où tout se passe, c'est qu'il dispose du temps, le temps de naître, de vivre, de mourir. Hors de lui, point de temps, mais une éternité sans repères. Il était un corps, il était la vie, il était le temps qui a besoin d'une vie pour s'écouler. Il débordait.



Le soir quand je le rencontrais, accroupie à son niveau pour aller pisser près du tas de fumier, il me regardait, mon regard dans le sien creusait, s'engouffrait, sans fin, sans fond, sans s'y perdre, il n'était pas un puits sans fond, il était ma pensée qui s'éveillait au monde, à sa profondeur vertigineuse, à tous les mystères que je pressentais. Regardant mon père ou mes frères, mes pensées n'étaient que de compassion « Moi, je pensais, je pensais des choses sur eux et eux ne le savaient pas. Eux, étaient juste là, sans le savoir » pensais-je ...Le « il » du crapaud ne se heurtait pas à ma conscience naissante, il l'emmenait vers des abîmes ouvrant à la nature entière. Ce « il » en retrait était don, ouverture, je le sentais.

« Il » n'était pas le seul, il y avait aussi la salamandre jaune et noire, l'araignée qui tissait sa toile ou descendait sur son long fil pour, du plafond, nous regarder dormir, le lézard dont la queue repoussait, l'orvet argenté dormant dans l'herbe, la chauve-souris qui se réveillait à la nuit tombée et demeurait invisible pendant la journée, les sangsues sortant du robinet et que ma grand-mère apprivoisait puisqu'elles les collaient sur le dos nu de mon grand-père, les souris qui faisaient rouler les grains de blé toute la nuit dans le grenier mais qu'on ne voyait jamais et sans doute beaucoup peuplant la nuit et dont seul l'éclair d'une pupille au clair de lune pouvait laisser deviner la présence. Ils étaient tous de nuit, issus de la nuit, la grande pourvoyeuse de vies, même ceux que l'on pouvait voir au grand soleil car il suffisait d'un minuscule mouvement pour qu'aussitôt ils disparaissent dans leur trou de nuit, indénichables. Certains étaient à plume, telle l'effraie qui lançait son cri certaines nuits dans le grand chêne du chemin.

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4 commentaires:

  1. Je ne penserai plus jamais aux crapauds de la même manière...!Celui-là me plait beaucoup.

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  2. Quelle puissance, puissance de la vie qui porte le texte, soulève les flancs du crapaud et anime toute chose, puissance de l'apparition de la conscience de la pensée dans l'esprit d'une petite fille. J'aime beaucoup ce texte, il y a la jubilation de l'enfance qui découvre.

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  3. Merci les zami(e)s, il a déboulé tout seul celui-là, je ne l'ai pas convoqué.

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