samedi 2 mai 2026

POUR ALLER OU?     /5/

                         LE MONDE.

       Jamais l'aube n'avait été aussi claire. Elle sent déjà sur sa peau, dans son corps les effets du soleil nouveau-né. Depuis combien de temps est-elle partie? Combien de nuits passées sous les étoiles? Combien de gîtes,de dortoirs, d'auberges? Compter n'est pas son fort. elle préfère se laisser porter, jouer avec les aiguilles de son cadran solaire. Effeuiller une marguerite lui sert de point de repère. Je suis partie depuis un mois, trois semaines, quinze jours, une semaine.  Des rencontres, des amours de pleine lune, des sentiments partagés, commentés, détestés, abandonnés. Pourquoi les vitraux si modernes de la basilique  Saint Julien de Brioude se fondent-ils avec une telle harmonie au sein de l'architecture romane de l'édifice? Pourquoi oui pourquoi? Et tant d'autres questions. Viennent les heures, les minutes, les secondes, vient le moment où il n'y a plus de pétales. Se poser, penser, tout ce temps qui avance plus vite qu'elle, qui la précède sans jamais se retourner même pas pour voir si elle suit. Tout ce temps qui vient de si loin, qui a vu son berceau dans le froid, qui a vu "les matins blêmes, les aubes grises de Verlaine". Barbara murmure à son oreille et suit le temps d'avant. Elle, elle se retourne sur le sentier bordé d'aubépines qui l'accompagnaient petite fille.
       "Kikiwi, haut les coeurs"; elle se souvient du nom de cet oiseau jaune et noir croisé dans son album sur La Guyane qu'elle feuilletait avec délice quand elle avait fini ses devoirs. Il est loin le temps de la table lourde en bois ciselé de petits ronds en pleins et en déliés que son père avait amoureusement travaillé. Une table, il y a longtemps qu'elle n'a pas pris le temps de s'y asseoir autour. Sa salle à manger, c'est l'horizon, c'est la nature charnelle avec le ciel en clef de voûte. Sa table, c'est quelque pierre abandonnée, qu'elle devine aux ombres cabossées qui longent les chemins. L'herbe vert tendre ou défraîchie lui sert de nappe aléatoire qu'elle habille au gré de ses étapes et des fleurs rencontrées. 
Elle a soif du dehors. Retrouver le dedans serait une prison comme la prison Sainte Anne, abandonnée,  qu'elle avait découverte en Avignon chargée d'une exposition "Le tombeau des lucioles", une mise en abîme de cet univers pénitentiaire si lourd aux grilles entravées. Elle entend les pas des prisonniers surgissant de nulle part. Elle voit les mains s'agrippant sur les murs salis d'excréments écrasés par le temps. Fermer les yeux. Respirer. Respirer encore, oublier les odeurs fétides. Tourner, tourner pour ne pas sombrer, devenir le derviche tourneur d'un fétu d'espérance.  Se gargariser du parfum des fleurs et des notes poivrées du jour et de la nuit. Un pas, et puis un autre,elle avance vers quand, vers où? Elle l'ignore même au moment où elle y pense. Tricoter ses pas sous les aiguilles d'un grand soleil. Point jersey, un rang à l'endroit, un rang à l'envers, ses pieds dansent et l'emmènent vers des ailleurs à l'allure de désir. Le temps de l'innocence comme on veut nous faire croire, elle l'a capturé dans sa boîte rouge et noire. Croire en la liberté incarnée. 
Elle quitte les chemins les poches remplies d'images et de bruits. Pèlerine au bagage léger et au coeur gonflé.  "Un bleu d'adieux, étouffé,...pénètre avec des bouffées de brume " (Colette: La naissance du jour")
                                     
             

1 commentaire:

Ange-gabrielle a dit…

Entrain de lire " Il était un piano noir...Mémoires interrompus" de Barbara, je suis en plein dans ton vagabondage, et elle " murmure dans nos oreilles,'