mercredi 11 avril 2012

Parce que nos roues elles sont vieilles

 
Dans la ville le ciel est courbe.

Ce manque d'horizon où je contemplais lever et coucher de soleils,cette absence d'appels d'un lointain illimité, absence de lignes d'arbres, de montagnes ou d'eau dans laquelle se reflètent TOUT le ciel, me laissent anéantie.
Je pense à tous ces mois passés sans écrire, sans penser, sans lire comme une écharde dans le coeur, à tourner dans ma cage, petites griffes d'écureuil s'agrippant sans parvenir à esquisser un geste qui entr'ouvrirait l'horizon.

Le ciel est courbe, neutre, en étages.

En un sens, la ville est un bloc et plus encore au plus fort de l'été, quand la nature, elle, est ouverte. Quand j'ai perdu l'horizon, j'ai perdu les pédales.

Le ciel est courbe, neutre.

J'aurais dû tout faire pour ne pas le perdre, enfiler mes lustrines, refuser, partir plus loin, même seule. Maintenant les espions sont dans ma maison. Les plus dangereux : ceux derrière mon dos, et les plus à craindre parmi eux, ceux qui arrivent par derrière et peuvent simplement en tendant la main, se saisir de mon âme qui flotte un peu au-dessus de ma tête, me déposséder pour toujours de la seule force centrifuge qui reste encore en moi et me tient ensemble et qui peut-être, un jour me ramènera à la vie. C'est le vent de la ville qui me les a envoyés. Ce vent chaud pénètre jusque dans les coins les plus reculés alors ouvrir les fenêtres il le fallait bien, il faisait si chaud. Comment l'empêcher de s'immiscer, même fermées les persiennes ne sont pas parvenues à clore suffisamment l'appartement contre son intrusion malveillante.

Dans la ville le ciel est courbe, éloigné, neutre.

« Cê koa ces histoires d'horizon sans limite, d'appels du lointains ? » me disent les uns
« Tu cherches midi à quatorze heures » me dit ma soeur
« Parfois tu me fais peur »
Et tous d'entonner en choeur :
« Va donc voir un médiateur »
Pour sortir du marasme qu'ils disent.
Déjà lourde d'accablement, les boyaux tordus par diverses peurs, cette cachexie dont on me surcharge me parvient telle une décharge électrique. Grenouille dénervée, le choc provoque en moi un ultime sursaut, je gesticule et bredouille.
« Mais, parce que nos roues elles sont vieilles, elles ne savent plus rouler que dans les anciennes ornières. Vieux carrosse. Autre temps. Toujours le même. Elles ne savent plus inventer, oser, sauter les haies, s'envoler, elles ne savent que tourner sur elles-mêmes indéfiniment. Pour pas le perdre, mon horizon, pour vivre toujours avec mon immense perspective, fallait pas accepter de rentrer dans ce bloc. J'en suis maintenant prisonnière, le découvre, le visite … et commence à m'y habituer. C'est comme ça qu'on perd le nord ».

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