vendredi 22 juin 2012

Itinéraire détourné : Paris ainsi



Je ne suis pas dans mon corps, inversion polaire. Promenade près de la Seine, chaleur. Une jeune femme s’arrête subitement, ramasse quelque chose parterre, l’essaye à ses doigts, interpelle des passants, deux touristes étrangers, leur tend la bague - je suppose que c'est une bague -, gênés, ils l’essayent à leur tour, je crois qu’elle leur dit de la garder, que c’est pour eux, ils sourient toujours empêtrés dans la gêne, ils s’éloignent à gauche, elle s’éloigne à droite, s’arrête subitement, se retourne, revient sur ses pas, les interpelle, il cherche quelque chose dans sa poche de bermuda, il en sort un euro, ils sourient gênés, ils s’éloignent plus loin sur la gauche, elle se tourne vers moi, ses bras s’écartent et claquent les côtés de son corps : c’est ainsi.
Ainsi un groupe de cent gamins surgit de nulle part, ils encerclent passants, arbres, bancs comme une marée de fourmis appelée à déguerpir au plus vite. Des jeunes filles se donnent la main, elles passent, bras tendus, au-dessus de ce qui doit être ma tête, se retournent vers quelque chose qui doit être moi, cette chose se tourne vers elles, cela rit gentiment, puis ces bras - piqués au jeu - passent au-dessus d’une dame assise sur le banc, cela rit encore, la dame et ce qui doit être moi se regardent et cela sourit.
Dé-pixelarisée. La montagne est trop loin, là c’est le nord, un nord trop présent. Dans la montagne chaque parcelle de pensée est incarnée, totalement incorporée. Si le voyage continuait vers Roubaix, je crois que  "je" se désintégrerait totalement. Est-ce un sort des maîtres du désordre, de leurs outils chamaniques sous vitrine? Est-ce un choc de lecture avec ces écorchés vifs ?
Ainsi la place de la Bastille et les Family parodiant des séquences de cinéma, d’émission pour enfants, Tex Avery en pop, en hipe, en break et hop. L’eau d’Evian noie ce qui reste - encore un peu - de fiable en moi dans cette rue d’un nom de salade. Dans la chambre d’hôtel le livre se termine, trempé au pinceau de Shutter island. La soirée devient bruyante quand tout est silence en ce corps-pensées qui continue à se disloquer. Visage défait. En bas, sous la fenêtre, sept enfants et une mère, exilés, assis sur une natte, une poussette remplie de leurs effets personnels, 2-4 ans, 8-10 ans, une gamine de 16 ans, deux adolescents qui pourraient être mes fils. 23h. Ils demeurent. Ce qui doit être moi se disloque et descend dans la rue, un billet de vingt euros passe de main à main, pas de chambre pour eux dans cet hôtel, pas de samu social ce jour d’été ; des cellules craquent, aspergent les murs de la chambre. 23h30. Des hommes viennent chercher la famille, ils s’éloignent vers un squat ? des caravanes ?

Ainsi la nuit fait tomber la pluie. Le matin l’emplacement de la famille est noyé sous l’eau. Quelques cellules s’alourdissent dans l'estomac avec le pain et le croissant, mais pas suffisamment : quelque chose en moi n’a pas le réflexe de l’appareil photo.
Ainsi, vingt chevaux au pas, dans la rue du nom de salade, et autant de cavaliers avec dans le dos «gendarmerie». Un power point. Un café au lait. Un TGV. Une panne. "Je" remonte comme le saumon. 

2 commentaires:

  1. je vois une déambulation, mi éponge mi reserve et il y a des bleus (métalliques ? néon ? d'âme ?) et aussi une manière d'y toucher au risque de la douleur, force fragile ?
    mon oeil peut me tromper aussi !?

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  2. ça allait bien mais en étant en dehors de "moi", expérience étrange d'une journée, avec effectivement ce phénomène que tu décris très bien, de n'être qu'éponge, une sorte de transparence en étant là, juste une transparence, sans joie, sans entrave ni liberté, ni peine sauf (pour la peine) le soir avec cette famille de roms, de n'être (être et ne pas être, hi hi !) que le sentiment des autres éventuellement, éponger les bleus de ce monde d'une journée. Merci !

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