jeudi 9 janvier 2014

« La conséquence des feux rouges », António Lobos Antunes


Voici la nouvelle à partir de laquelle l'atelier d'écriture du 8 janvier s'est proposé de travailler collectivement.
« La conséquence des feux rouges », António Lobos Antunes, Livre de Chroniques, éditeur Christian Bourgois, 2000, p. 7-9

"Je hais les feux rouges. En premier lieu parce qu’ils sont toujours rouges quand je suis pressé et verts quand j’ai tout mon temps, sans parler de l’orange qui provoque en moi une indécision horrible : dois-je freiner ou accélérer ? Dois-je freiner ou accélérer ? Dois-je freiner ou accélérer ? J’accélère, puis je freine, je réaccélère et à peine ai-je freiné de nouveau que déjà une fourgonnette emboutit ma portière, déjà une foule de gens se rassemble dans l’espoir de voir du sang, déjà un type armé d’une clé anglaise sort de la fourgonnette en me traitant de sombre crétin, déjà ma compagnie d’assurances me propose chaleureusement d’en changer pour un concurrent quelconque, déjà me voici privé de voiture pendant une semaine, me voilà déjà au bord du trottoir à faire des signes de naufragé aux taxis, me voilà déjà à payer une fortune pour chaque voyage où je dois par-dessus le marché supporter le ver luisant magique et la Sainte Vierge en aluminium sur le tableau de bord, le squelette en plastique pendu au rétroviseur, l’autocollant représentant une demoiselle à chapeau et cheveux longs près de la pancarte « Ne pas fumer je suis asthmatique », proximité qui m’amène à supposer que les problèmes respiratoires se sont accrus à la suite de quelque perfidie secrète de la demoiselle que je ne saurais démêler.
La deuxième et principale raison qui m’incite à haïr les feux rouges tient au fait qu’à chaque fois que je m’arrête surgissent derrière ma vitre des créatures invraisemblables : vendeurs de journaux, vendeurs de pansements adhésifs, des dames vertueuses avec des boîtes en métal pendues à leur poitrine qui vous collent autoritairement sur le cœur le crabe du Cancer, les gros balèzes de la Ligue pour les aveugles Joào de Deus dans le sillage d’un haut-parleur sur le toit d’un tas de ferraille flambant neuf, le citoyen digne à qui on a volé son porte-monnaie et qui a besoin d’acheter son billet de train pour Porto, le tuberculeux avec son certificat à l’appui, toute la caste des infirmes (microcéphales, macrocéphales, boiteux, bossus, strabiques divergents et convergents, goitres, bras étiques, mains avec six doigts, main sans un doigt, mongoliens, dirigeants de partis politiques, etc.), sans compter l’escouade des Pompiers volontaires qui ont besoin d’une ambulance, les lauréats de l’université de Coimbra, en cape et soutane, qui ont décidé de faire un voyage de fin d’études en Birmanie et les jeunes toxicos qui n’ont jamais réussi à voler un seul lecteur de cassettes ce jour-là.
Résultat : au premier feu rouge je n’ai déjà plus de monnaie. Au deuxième je me retrouve sans veste. Au troisième sans chaussures. Au cinquième tout nu. Au sixième, je donne ma Volkswagen. Au septième j’attends que le feu passe au rouge pour assaillir à mon tour, mêlé à la multitude de pompiers, étudiants, drogués et microcéphales, le premier véhicule qui s’arrête. En moyenne je change cinq fois de vêtements et de voiture avant d’atteindre ma destination, et quand j’arrive, au volant d’un camion TIR, flottant dans un pantalon gigantesque, mes amis se plaignent que je ne suis pas ponctuel".

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