jeudi 9 janvier 2014

la conséquence du tire-fesses

Je hais les tire-fesses. En premier lieu parce qu’ils sont toujours bondés sous un soleil d’hiver et vides quand la température atteint les moins 20. Je prends le tire-fesse ou je ne le prends pas ? Je prends le tire-fesse ou je ne le prends pas ? J’y vais, et j’hésite. Je lève la main pour attraper la barre puis je renonce la laissant flotter dans un bruit de casseroles entrechoquées. Je relève la main et à peine l’ai-je laissée repartir qu’un surfeur passe le portillon et vient s’écraser sur l’arrière de mes skis, déjà il jure en allemand ou en russe, déjà la file d’attente s’étire sur 500 mètres, déjà un brouhaha d’impatience fait vibrer les câbles de la machine, déjà le moniteur sort de la cabine et m’interpelle pour que j’aille apprendre le maniement du téléski sur la piste orange des enfants de moins de 5 ans, déjà me voici privée de ski pour l’après-midi, déjà un bolide me renverse, me voici à faire des signes à mes accompagnateurs pour leur dire que je les attendrai au bar durant les 4 heures suivantes ; me voilà déjà à payer une fortune pour le café que je consomme tous les quarts d’heure pour ne pas me faire virer par le patron, que je dois supporter l’odeur de la raclette mêlée à celle de la transpiration, supporter la vue des cernes blanches et café au lait, les hurlements des aficionados qui suivent un match sur la télé du troquet, déjà je dois essuyer les éclaboussures du chocolat chaud qu’un gamin vient de renverser, maladresse qui m’amène à supposer que les parents ont quelques perfidies à interdire à leurs gosses de retirer leurs moufles en plastique, quelle que soit la circonstance, sous prétexte qu’ils n’ont pas de temps à perdre à les rhabiller avant de rechausser leurs planches.

La deuxième et principale raison qui m’incite à haïr les tire-fesses est que si je réussi à attraper la perche, rien n’indique que j’arriverai au bout de la remontée mécanique. Tandis que je démarre lentement sous la surveillance malveillante du moniteur, survient l’inévitable arrêt du câble suivi de la secousse brutale du redémarrage qui fait ne pas regretter d’être une fille : à part ça, mes skis s’emmêlent, je ne lâche pas la barre les fesses à gauche, les skis à droite, derrière moi, le père de famille qui tient son fils entre ses jambes fait un écart tandis que le bambin roule-boule les fesses à droite, les skis à gauche, la progéniture et moi encombrons le passage, des touristes anglais nous décochent des mots d’oiseaux anglophones, un slalomeur dont la tête est coiffée de frittes multicolores nous insulte en belge, enfin quand je déchausse pour reprendre ma place dans la file d’attente il y a une panne électrique qui va paralyser le téléski pendant une heure. C’est sans compter que, lorsque le corps accepte de se laisser hisser le long du remonte-pente, interviennent des dizaines de haltes inopinées provoquées par les faux départs d’autres comparses, des heurts avec des skieurs qui traversent aveuglément pour passer de la piste bleu à la piste rouge, de la piste rouge à la piste verte, jouant au flipper avec les perchés que nous sommes puis, en bout de course, vient le moment le plus délicat de l’aventure : lâcher la perche et se laisser aller avec délice sur la piste, mais la rondelle d’appui reste immanquablement accrochée à mon pantalon, je m’élève dans les airs en direction de l’enrouleur des tiges métalliques croisant au passage le bambin  - abandonné par son père - coincé entre deux ressorts câblés, sous le choc, la rondelle faut et je tombe de 10 mètres de haut dans la poudreuse.

Résultat : à la première tentative pour prendre le tire-fesses j’ai engagé une guerre internationale russo-franco-allemande, à la seconde tentative un enfant a été abandonné à l’assistance publique (ou bien à la halte-garderie de la station), à la troisième j’ai grandement amélioré mon vocabulaire zoologique anglo-belge, à la quatrième j’hérite d’un traumatisme crânien dont personne ne parle dans les médias. En moyenne j’ai passé cinq heures à déchausser et rechausser avant d’entamer l’unique descente de la journée. Et quand, à la nuit tombante, je retrouve mes compagnons, ils se félicitent du bel après-midi qu’ils ont passé sur leurs planches et m’annoncent que, demain, ils m’emmènent faire une sortie en ski de randonnée.

La prochaine fois, je vous parlerai des descentes en skating.

3 commentaires:

  1. trop bon, vous devez m'entendre rire de chez vous - et je suis de l'autre coté de l'atlantique, pourtant ! souvenirs de tire-fesses, je croyais qu'il n'y avait que moi pour les détester !

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  2. merci Lise, de l'autre côté de l'Atlantique vous avez certainement de quoi aussi nous réjouir en nous racontant les grands froids que vous venez de subir !

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