vendredi 20 janvier 2017

Valerie Rouzeau 2


Le poème Daddy lu en anglais par Sylvia Plath que Valérie Rouzeau nous a lu dans sa traduction mercredi soir, publié dans le recueil Ariel ( Gallimard)

Tu ne me vas pas, tu ne me vas plus,
Soulier noir dans quoi j’ai vécu
Comme un pied depuis trente ans,
Blanche et démunie, dans la crainte
De respirer et d’éternuer.

Papa, il a fallu que je te tue.
Tu es mort sans m’en laisser le temps —
Marbre plein, tonnes de Dieu,
Statue de malheur à l'orteil gris
Aussi gros qu'un phoque de Frisco

Et la tête dans cet Atlantique d'épouvante
Où se déverse un vert morveux dans le bleu
Des eaux de Nauset, merveilleux.
Je priais que l'on te repêche de ton trou .
Ach, du.

Dans la langue allemande, dans la ville polonaise
Anéantie au laminoir
Des guerres, des guerres, des guerres.
Mais le nom de cette ville est légion.
Mon ami polack

Dit qu'il y en a une douzaine sinon deux.
Alors je n'ai jamais pu savoir
Où tu avais posé le pied, pris racine,
Je n’ai jamais pu te parler.
Les mots restaient coincés dans ma gorge,

Coincés dans un piège de fils barbelés.
Ich, ich, ich, ich,
Je pouvais à peine prononcer.
Je prenais tous les Allemands pour toi
Et je trouvais la langue obscène.

C’était une machine haletante,
Une machine qui m’emportait comme un juif,
Un juif à Dachau, à Auschwitz, à Belsen.
Je me suis mise à parler comme une juive.
Il se peut bien que je sois juive.

Les neiges du Tyrol, la bière d'or pâle de Vienne
Ne sont ni si  pures ni si vraies.
Avec mon aïeule tzigane et ma chance un peu louche,
Avec mes tarots, avec mes tarots,
Oui je suis peut-être un brin juive.

Et j’ai toujours eu peur de toi,
Toi et ta Luftwaffe, ta fureur, ton charabia,
Toi et ta moustache impeccable,
Ton oeil aryen et ton panzer, ton œil
Bleu qui brille, ton panzer,  Ô Toi —
 
Non pas Dieu mais un svastika
Si noir qu’aucun ciel ne le verrait sans hurler.
Toutes les femmes adorent un Fasciste,
Les coups de botte dans la figure, le coeur
De brute brutale d'une brute comme toi.

 Debout devant le tableau noir, papa,
Sur la photo que j'ai de toi,
Tu as le menton fendu au lieu du pied
Mais tu n'en es pas moins le démon pour autant,
Pas moins celui qui a déchiré de ses dents,

Tranché en deux mon petit cœur d'enfant.
J'avais dix ans quand ils t'ont enterré.
À vingt ans j'ai voulu mourir
Pour te rejoindre joindre joindre.
Je croyais que mes os sauraient t'atteindre.

Mais ils m'ont sortie de force du sac,
Et ils ont recollé les morceaux
Et j'ai vu ce que j'avais à faire.
J’ai fabriqué sur mesure un modèle de toi,
Un homme en noir aux yeux Meinkampf,

Un expert passionné de la roue et du fouet.
Et j'ai marché.
Mais aujourd'hui tout ça papa c'est terminé.
Le téléphone noir est décroché,
Les voix ne grouilleront plus à travers le combiné.

Si j'ai tué un homme alors j'en ai tué deux —
Deux avec le vampire qui disait être toi
Et s'abreuvait de mon sang. Ça a duré un an,
Sept ans si tu veux le savoir.
Maintenant papa tu peux te rallonger.

Il y a un pieu planté dans ton gros cœur tout noir
Et les gens du village ne t'ont jamais aimé.
Ils te dansent dessus et tapent , tapent du pied.
Ils ont toujours su que c'était toi, oui, toi,
Papa, papa, fumier, c’est terminé.

2 commentaires:

  1. Merci pour cette soirée, merci pour ce mercredi et ton prêt Laura-Solange. Je me perds passionnément depuis dans '"Arbres d'hiver" (trad. entre autre de V.Rouzeau.).

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  2. Que de trésors tu détiens et nous fais découvrir. Merci pour cet enregistrement

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