samedi 23 septembre 2017

Une rencontre


Un dimanche après-midi ordinaire où je tente de mettre à jour tout ce que j'ai entassé durant la semaine. Avant classement, je feuillette un mini-catalogue d'une petite Maison d'Edition.
… mon regard bute sur ton nom auquel est accolé « Algérie, Le soleil et l'obscur » à paraître en septembre. Sans aucun doute, c'est bien ton nom, il ne peut s'agir que de toi et pourtant c'est impossible.
Tu avais l'âge de mon père mort depuis vingt ans, tu ne peux donc être en vie.
Tout se télescope, mon esprit tiraillé dans un sens puis dans l'autre. Après un temps assez long d'égarement et de confusion mêlés d'intenses émotions, une invincible envie d'appeler sur le champ la Maison d'Edition me saisit.
Ma nuit fut agitée, les heures s'étiraient, le temps se distendait, lundi ne se résignant décidément pas à arriver. Dès le matin, tout s'est enchaîné en accéléré, un film passé à grande vitesse comme pour rattraper ces cinquante ans perdus. Je t'ai écrit, tu m'as répondu, je t'ai appelée, nous avons eu de longues conversations téléphoniques avant de pouvoir enfin nous rencontrer. Tu sortais d'une grave opération, affaiblie, ce n'est qu'après cinq interminables mois que nous nous sommes enfin rencontrées.
Rencontre inévitable, il nous apparut d'emblée évident à toutes deux qu'il n'y avait aucun hasard dans ces retrouvailles : une nécessité avait jailli, il était temps et nous devions nous retrouver. Ta vie arrivait à son terme, ma présence a été pour toi le rayon de soleil que tu n'espérais plus ; ton corps si fragile, tes paroles si fortes, tout ce que j'attendais et que tu étais prête à me transmettre. Nous nous sommes parlé chaque jour de longues heures au téléphone, tout ce qui nous arrivait était partagé, lectures, rencontres, pensées, maux. Nous nous sommes tout dit, le plus intime. Le plus souvent possible, je filais passer une journée ou quelques jours avec toi. Nous en sortions épuisées d'avoir trop parlé, trop évoqué de douleurs et de merveilles. Tu m'accueillais, visage et chevelure blancs illuminée de ce regard incomparable, deux billes noires pleines de ce soleil algérois que tu avais tant aimé ; tu me caressais le visage, prenais mes mains dans les tiennes, ne me lâchais plus. Je buvais tes paroles, j'avais tant à apprendre, tu avais tant à me transmettre, nous étions pressées par le temps, les jours étaient comptés, nous le savions intensément. Nous dormions dans la même pièce, dans ton minuscule studio, nous réveillions émerveillées, tu t'asseyais au bord de mon lit et ce furent parmi les plus beaux réveils de ma vie, mes mains dans les tiennes, notre bienveillance mutuelle sans limite.
Dix-neuf mois, dix-neuf mois de vie intense, dix-neuf mois pendant lesquels tes forces déclinaient, dix-neuf mois dont je ne me remettrais jamais. Malgré le manque, la transmission se poursuit. Tes livres -annotés-, ta bibliothèque, tes bijoux, tes lettres, ce que je vis au jour le jour et essaie de comprendre avec ton regard et ton intelligence sont une longue ligne de vie que tu poursuis. Tu m'accompagnes, j'en ai plus de forces et moins de solitude.
Maintenant silence, il me reste le temps de vie pour explorer ce miracle.


Consigne : une rencontre qui a changé votre vie, qui vous a transformée. Raconter les tenants et les aboutissements






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