Il ne se passe rien
tout va bien
Je suis sur du
fruit
ce sont des noisettes, des cerises
mangées à même les arbres
dans mon paradis terrestre
ou presque
Il ne s'est pas
passé grand chose
tout va mal
Je suis sur du
lait chaud avant de m'endormir
du miel toutes
fleurs
La peau du lait,
on en faisait des gâteaux avec ma mère
Ma mère était
parfois un gâteau
parfois une
épouvante
Parfois un plat au
four
Parfois j'en ai
marre qu'elle soit morte
L'AGP, c'est à
dire son GP, bien sûr elle ne l'a pas connu,
il avait depuis
longtemps rencontré les pierres
Ma GM n'avait que
20 ans alors
Et le loup n'était
pas encore sorti du bois
Fidélité des
origines
(Ma mère m'a donné naissance lorsqu'elle avait 36 ans /Comme moi)
Je suis sur une pente
raide
J'ai 3 ou 4 ans
Je hurle
d'impuissance contre une porte fermée
qui vient d'avaler
ma mère
Ma mère a disparu
derrière cette porte verrouillée
Elle n'a pas lu
Françoise Dolto qui recommande aux mères
de bien expliquer
à leurs enfants qu'elles vont revenir
qu'elles sont seulement parties travailler,
faire la lessive des soutanes
des Frères des
Ecoles chrétiennes qui les emploient parfois
étendre le linge
("écarter" disait ma mère)
Je jouais dans
l'immense cuisine (du pensionnat de Bernadette/ Linette)
(qui pendant ce
temps courrait le jaune près de sa roche druidique)
je jouais avec les
petits pois de la balance
dont le minuscule
gramme avait disparu
je pesais le pour et le contre,
je n'ai rien vu venir
Tout à coup m'a
mère avait victime d'une éclipse
Tout à coup elle n'est plus là
Un seul être vous
manque
et vous en avez
pour des années de psychanalyse
à tenter d'ouvrir
cette fichue porte
Puis je suis sur
du câlin
Dans les bras de Mme
Motto
(oui, là je pourrais faire un jeu de mots, mais non, y a pas la place, à ce moment-là de ma vie / je manque d'humour)
Je suis sur mon
premier souvenir d'abandon disparition
Après, quand ce ne
sera plus l'hiver, ma mère qui n'aura toujours pas eu le temps de lire
Françoise Dolto,
m'emmènera avec elle, là où elle travaille,
dans cette ancienne écurie transformée en lavoir,
en buanderie,
avec l'immense machine à laver à tambour,
on est sur de la mousse de lessive, que je prends
dans ma main,
ou que je regarde
stagner dans la rigole
j'ai l'odeur dans
le nez, je la retrouve parfois, soude et chaud
Plus tard encore,
je suis entre la petite et la jeune fille
je suis coincée
là, avec un frère des écoles chrétiennes en soutane
il s'appelle
Pierre T. il me frotte contre son sexe
Je regrette mes 3
ans et la porte de la cuisine
je regrette madame
Motto, qui aurait dû m'enlever sur son fier coursier
dans un grand rire à l'accent du midi
Je suis sur de la
rage, dans mon jeune âge
dans cette
immobilité épaisse et humide
lui appuyé contre
le lavoir, tenant serré
mon dos contre sa
répugnante personne
je suis sur du
malaise du diable
je n'ai pas de
pierre à portée de main pour lui fracasser le crâne
ni de corbeau
blanc pour lui crever les yeux
Parfois on n'est
pas en capacité d'être capable
Parfois il ne se
passe rien
On se noie juste
de l'intérieur
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titre du chapitre : je suis
Vocabulaire photo : Arrière-plan
Constellation familiale : ma mère /AGP /GM
Image/photo : sténopé moi
Ma vie pendant les livres :
Inventaire des disparitions : lieux : pensionnat