dimanche 1 mars 2026

Panser les images : Chapitre 3 : je suis

Il ne se passe rien

tout va bien

Je suis sur du fruit

ce sont des noisettes, des cerises

mangées à même les arbres

dans mon paradis terrestre

ou presque

Il ne s'est pas passé grand chose

tout va mal

Je suis sur du lait chaud avant de m'endormir

du miel toutes fleurs

La peau du lait, on en faisait des gâteaux avec ma mère

Ma mère était parfois un gâteau

parfois une épouvante

Parfois un plat au four

Parfois j'en ai marre qu'elle soit morte

L'AGP, c'est à dire son GP, bien sûr elle ne l'a pas connu,

il avait depuis longtemps rencontré les pierres

Ma GM n'avait que 20 ans alors

Et le loup n'était pas encore sorti du bois

Fidélité des origines

(Ma mère m'a donné naissance lorsqu'elle avait 36 ans /Comme moi)

Je suis sur une pente raide

J'ai 3 ou 4 ans

Je hurle d'impuissance contre une porte fermée

qui vient d'avaler ma mère

Ma mère a disparu derrière cette porte verrouillée

Elle n'a pas lu Françoise Dolto qui recommande aux mères

de bien expliquer à leurs enfants qu'elles vont revenir

qu'elles sont seulement parties travailler, 

faire la lessive des soutanes

des Frères des Ecoles chrétiennes qui les emploient parfois

étendre le linge ("écarter" disait ma mère)

Je jouais dans l'immense cuisine (du pensionnat de Bernadette/ Linette)

(qui pendant ce temps courrait le jaune près de sa roche druidique)

je jouais avec les petits pois de la balance

dont le minuscule gramme avait disparu

je pesais le pour et le contre, je n'ai rien vu venir

Tout à coup m'a mère avait victime d'une éclipse

Tout à coup elle n'est plus là

Un seul être vous manque

et vous en avez pour des années de psychanalyse

à tenter d'ouvrir cette fichue porte

Puis je suis sur du câlin

Dans les bras de Mme Motto

(oui, là je pourrais faire un jeu de mots, mais non, y a pas la place, à ce moment-là de ma vie / je manque d'humour)

Je suis sur mon premier souvenir d'abandon disparition

Après, quand ce ne sera plus l'hiver, ma mère qui n'aura toujours pas eu le temps de lire Françoise Dolto,

m'emmènera avec elle, là où elle travaille, 

dans cette ancienne écurie transformée en lavoir, en buanderie,

avec l'immense machine à laver à tambour, 

on est sur de la mousse de lessive, que je prends dans ma main,

ou que je regarde stagner dans la rigole

j'ai l'odeur dans le nez, je la retrouve parfois, soude et chaud

Plus tard encore, je suis entre la petite et la jeune fille

je suis coincée là, avec un frère des écoles chrétiennes en soutane

il s'appelle Pierre T. il me frotte contre son sexe

Je regrette mes 3 ans et la porte de la cuisine

je regrette madame Motto, qui aurait dû m'enlever sur son fier coursier

dans un grand rire à l'accent du midi

Je suis sur de la rage, dans mon jeune âge

dans cette immobilité épaisse et humide

lui appuyé contre le lavoir, tenant serré

mon dos contre sa répugnante personne

je suis sur du malaise du diable

je n'ai pas de pierre à portée de main pour lui fracasser le crâne

ni de corbeau blanc pour lui crever les yeux

Parfois on n'est pas en capacité d'être capable

Parfois il ne se passe rien

On se noie juste de l'intérieur

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titre du chapitre : je suis

Vocabulaire photo : Arrière-plan

Constellation familiale : ma mère /AGP /GM

Image/photo : sténopé moi

Ma vie pendant les livres :

Inventaire des disparitions : lieux : pensionnat

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