samedi 21 novembre 2009

Nocturnes

D'après Pierre Gilloire « Nocturnes »
Plein été à la campagne. Le repas pris au jardin s'est étiré et la nuit est maintenant bien installée. Têtes renversées, certains repèrent étoiles et constellations dont ils nous font partager leurs connaissances. D'autres hument, chacun parle bas, le silence s'infiltre, le temps se distend et se dissout dans l'obscurité. Quelqu'un suggère : « Et si nous allions marcher dans cette nuit étoilée ... ». Rapidement, nous sommes tous d'accord, mais ce sera sans lampe, laissant nos yeux s'accoutumer à la pénombre.
Pendant les premières minutes, des discussions à voix basses se poursuivent ; peu à peu le silence s'installe. Nous longeons la rivière, l'odeur verte et fraîche de l'eau nous fait presque frissonner, le courant sur les cailloux nous indique à l'avance que, là-bas, le chemin fait un coude. Des effluves de lavande et romarin annoncent que nous approchons d'une maison ; subitement,à hauteur de narines un parfum de chèvrefeuille vient à notre rencontre bien avant que nous atteignions la haie.
De la terre remontent toutes les odeurs surchauffées pendant le jour, moins suffocantes mais plus nombreuses. Mes yeux n'essaient plus de percer, j'avance guidée par l'odorat, et suis peu à peu capable de détecter les distances auxquelles se trouvent les différentes odeurs, leurs reliefs, leurs intensités, leurs puissances, leurs saveurs, leurs nuances. Toute une gamme prend corps... Là, il y eut un feu, là-bas plus loin, nous allons vers de la mousse et par ce fourré un animal est passé.
Les perspectives ne se dessinent plus en lignes de fuite mais en strates et couches, en nappes et volutes. Parfois, la surprise d'un couïnement furtif me rend à ma perspective habituelle. L'absence de lumière, bien vite, avale à nouveau tous contours et j'avance guidée par des effluves sucrées, chaudes, sèches ou miellées dans un monde dilaté. Mon pied écrase une herbe anisée dont j'ai la certitude que le bouquet a réveillé le flair aiguisé de ce chien qui aboie au loin par intermittence.
Mes narines, totalement dilatées, sont devenues ma principale boussole ; les rares sons -étouffés-, le visible -toujours découvert à la dernière minute-, sont relégués en informations subsidiaires. Je flotte dans un univers sans angles dont j'ai une intime connaissance bien avant d'avoir atteint chaque lieu défini.

Les odeurs débordent des contours comme la couleur d'un mauvais coloriage.
La musique aussi déborde. Le lait déborde. Le fleuve déborde. Ma vie déborde.

Nuit saturée.
Nuit surabondante.

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