vendredi 7 février 2014

autorité

Tout commença le jour où ses coéquipiers lui firent comprendre que son autorité n’étant pas assez développée, ils n’arriveraient jamais à se faire diriger par lui.
Quand il vint me voir, il pataugeait dans sa sueur, s’emmêlant avec les mots, et je constatai effectivement sa flottante motivation dirigeante, non qu’il n’ait pas de motivation du tout, mais celle-ci tendait plutôt à se faire prendre en main qu’à prendre celle des autres.
Je suis un coach sérieux, psychanalyse non psychanalysé et néanmoins hypnotiseur, docteur en méditation et en diététique, je passe mes soirées à écrire des ouvrages de coaching sur l’auto hypnose et le développement du moi sans sur-moi.
Quand il revint me voir, je lui vendais mes quatre derniers livres lui précisant de commencer par le plus ancien et de faire les exercices seulement un jour sur deux pendant deux semaines, puis d’attendre un mois avant de lire le second manuel, et ainsi de suite. La méthodologie du développement du moi sans sur-moi est très rigoureuse.
Mais il était pressé. A peine m’avait-il fait son chèque de deux mille euros, qu’il se mit à enchaîner les exercices jour et nuit, sans sortir de chez lui durant tous les mois en « re ».
Ce fut alors que le malheur commença.
Il ne s’en rendit pas compte tout de suite. Les premiers jours son autorité toute enhardie fit la joie de ses coéquipiers étonnés au début d’être aussi bien dirigés, délicieusement ravis ensuite, plus particulièrement lors des soirées d’après-match.
Deux semaines après, il fallait faire appel à plusieurs personnes du staff pour canaliser son énergie débordante. Plusieurs médiateurs furent embauchés mais tous renoncèrent à leur mission au bout de quelques jours. Ce ne fut pas inutile : les troisièmes mi-temps virent passer des têtes nouvelles, notamment féminines, ce qui permit de renouveler l’entrain des coéquipiers. Mais quand même c’était gênant, la réputation de l’équipe se faisant de moins en moins sur leurs résultats sportifs.
Son moi sans sur-moi gonflait chaque jour davantage. Chaque verrou avait sauté les uns après les autres : pudeur, sens de l’intimité, politesse, maîtrise de l’impulsivité, respect des limites physiques et mentales des autres, contrôle de soi et de ses orifices. Par malheur, il avait un moi sans sur-moi particulièrement expressif, ses coéquipiers avaient su l’apprécier mais là ça devenait incommodant. Un jour, ils le chassèrent de l’équipe. Allez comprendre les sportifs !
Il revint me voir après avoir divorcé, perdu son équipe et son travail, s’être mis à dos l’ensemble de ses voisins, s’être bagarré avec des centaines d’automobilistes, avoir cassé la figure à son banquier, s’être fait viré de tous les restaurants, et avoir été mis en procès une dizaine de fois en deux ans suite à des plaintes pour impudeur, agressivité, viols, transgressions du code de la route, expressions malodorantes et maladroites de sa nature profonde.
Ce fut un cas d’école éclairant pour moi. Imaginez un homme qui suit une égo-thérapie américaine (la psychanalyse américaine étant plutôt égo-centrifugeuse) à qui on inculque l’idée qu’il a une vie intérieure fort riche mais entravée par les autres, qu’il est puissant et d’ailleurs qu’il appartient à une nation puissante, qui se souvient peu à peu de son état d’enfant roi terrorisant ses parents et ses professeurs ?
Bon, depuis je passe mes soirées à écrire de nouveaux manuels sur le développement du sur-moi sans moi et sans reproche.
 

2 commentaires:

  1. Bravo et quelle rapidité, ne m'y suis même pas encore remise que déjà tu as fini !
    Je vois bien le personnage dont tu parles

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  2. ohlala ! aucune rédemption possible ! je me souviens d'une phase que j'ai eue .... je devais avoir un ouimesmoi complètement ouimesmoité ! bravo, en tous cas !

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