samedi 29 novembre 2014

... Et surgissent deux personnages


Il a soixante ans. Il est directeur commercial d'une très grosse entreprise de sa région. Il n'a plus de cheveux depuis quelques années. Il vit seul dans sa garçonnière et rentre le week-end dans sa villa où personne ne l'attend. Il a peur de la retraite et avec raison, puisqu'il va mourir dans deux ans. Il a vingt-huit ans, un long imperméable qui lui couvre les jambes, une écharpe qui vole au vent et il chevauche une Terrot noire. C'est un jeune ouvrier ambitieux, beau comme la nuit. Il a sept ans, il court en culottes courtes dans une cour de ferme avec son frère de lait. Il a quarante ans. Il est devenu directeur des hauts-fourneaux dans lesquels il a commencé comme simple technicien. Dans sa petite ville il est l'un des premiers à avoir eu le téléphone, le frigidaire et la salle de bain. Il roule en Panhard vert pomme. Il a dix-huit ans, il est monté à Paris pour suivre des études. Il est l'unique de cette famille de six enfants qui a pu entreprendre des études. Il fait du tennis, achète des livres de poésie, va au cinéma et au café. Quand il rentre au pays, il est l'intellectuel promis à un bel avenir. Il a vingt-cinq ans, il s'est marié, a déjà une fille et un fils. Il a vingt-deux ans, prisonnier en Allemagne. Sans une jeune fille de quatorze ans, il serait mort de faim. Il a cinquante ans. Il ne dort plus. Il doit liquider l'usine, licencier, mettre en vente. L'usine était sa maison. Ses enfants l'ignorent, sa femme ne l'admire plus. Sa mère est morte cette année, il n'a plus ni frère ni soeur et les maîtresses n'ont jamais été que de passage. Il a dix-neuf ans, un magnifique costume de zouave, il fait son service militaire au Maroc quand la deuxième guerre mondiale éclate.

Ella a soixante-dix ans, n'a plus de vélo depuis que ses genoux la font souffrir mais il lui reste encore quelque chose de ses jambes de gazelle. Une élégance de port, une fierté dans le regard et son courage presque tout entier. Elle a dix ans. Sa queue de cheval rebondit à chacun de ses pas sautillants. Ses yeux pétillent. Elle rentre en sixième dans quelques semaines, c'est l'été, sa saison préférée et son amoureux s'appelle Alphonse. Alphonse lui joue des airs d'accordéon, elle porte des robes claires qui vont bien avec ses airs. Elle a quarante ans. Vient de divorcer. Ne pense qu'à eux deux qui ne vieilliront pas ensemble. Chaque couple rencontré lui arrache le coeur. Elle se sent vieille. Sa vie lui a échappé. Son mari, ses enfants, tout fout le camp. Elle a vingt ans. Elle est à l'université. Découvre le théâtre, les sorties la nuit, les virées en voiture, les fêtes et les nuits blanches. Elle est belle et a des ailes. Elle a un amant, découvre le plaisir. Elle sera journaliste, parcourra le monde. Elle est sûre de son avenir.. Aucun doute ne s'immisce en elle. Elle resplendit. Elle a cinquante ans. Les deuils l'ont abattue. Elle ne rêve plus. Elle a de plus en plus l'impression d'une longue route qui défile et elle, en bord de route qui observe. Elle a neuf mois. Elle hurle de douleurs dans son lit d'hôpital et ne mangera rien de plusieurs semaines. Tous pense qu'elle ne survivra pas. Elle en réchappe. Les cris seront pour elle toujours associés à la rage de vivre. Elle a trente ans, est mère de deux enfants, s'est jetée à corps perdu dans le monde du travail. Les désillusions commencent leur lent travail de sape. Les hommes se retournent sur son passage, pas sûr qu'elle les voie. Elle a douze ans. C'est le jour de sa communion solennelle. Les adultes lui mentent ce jour-là aussi. Elle perd la foi et sa confiance en eux. Elle a cinq ans. La famille s'agrandit d'un troisième enfant et emménage dans une grande maison. Sur la photo, elle fait la moue. Elle est maintenant « la grande » et se sent tout petite.

1 commentaire:

  1. tu es la seule jusqu'à présent à penser la biographie dans les premiers mois de la vie et d'insister beaucoup sur la petite enfance, trop chouette !

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