mercredi 1 novembre 2017

La 76

Ce que je cherche n’est pas un lieu mais un point de départ. Philippe Denis

C’est l’ancienne carte, celle où le regard me rassemble. 
 
C’est la carte routière d’avant – la 76 – qui traçait les routes de l’enfance. 
 
C’est en fixant ces lacets rouges, jaunes ou blancs que s’est éduqué mon oeil et forgé le plaisir à lire des cartes.

C’est plus précisément le nord-est de celle-ci qui a dessiné les rêveries de ma vie, et a inscrit mes jours dans une stabilité géographique, alors même que je suis issue d’une famille de migrants, grands ou petits. Il suffit de trois plis dans la partie nord pour relier deux mondes celui d’une souche et de ses branches, celui de la vie courante et des vacances, celui de l’intensité et celui du retrait. La route empruntée était toujours la même, elle sinuait jaune avec le passage d’un fleuve sur un pont qui me semblait gigantesque et empli de danger, avec des virages qui s’enchainaient ensuite et dont je ne sortais jamais indemne, avec toujours les mêmes arrêts pour laisser vomir mes idées noires. Puis elle devenait blanche sept kilomètres avant de toucher au but et après l’enjambement d’une petite rivière dont le nom m’enchantait, puis s’achevait en chemin de terre, aujourd’hui revêtu de macadam.

C’est, deux ou trois fois par an, le déploiement de cette même carte sur cinq plis et le basculement sur la moitié sud-ouest avec la recherche du trajet le plus court en kilomètres et l’étude minutieuse des circonvolutions graphiques.Cela représentait les excursions de l’année que l’on ne pouvait pas toujours mener à bien, en raison d’une météo souvent improbable. Et les vingt derniers kilomètres parsemés de souvenirs anciens , toujours les mêmes, qui ne m’appartenaient pas, et auxquels je repense à chaque fois que je circule à nouveau sur cette départementale. Les deux derniers kilomètres, une fois passée la borne notifiant la limite entre les deux départements de ma généalogie, un silence religieux s’installait dans l’habitacle, une manière de recueillement avant l’arrivée au village mythique et les images recréees d’un grand-père enfant défilaient, alors même que je ne l’avais jamais connu, pêchant dans la rivière qui s’écoulait sous le dernier virage. Plus tard  les visions des habitants fuyant avec leurs troupeaux le village enflammé par les soldats allemands  défileraient sur mon écran intérieur.

C’est cela qui fait carte pour moi, cette carte des migrations estivales en écho à celle des migrations familiales. Cette carte où les routes et chemins, qui n’ont guère changé, sont comme des fils entre les générations, dessinant une sorte de toile où de petites histoires se sont déroulées sans que la grande histoire ne s’en soucie ou si peu. Une toile non pour emprisonner mais au contraire qui se dilate, s’écarte et laisse émaner dans ses fissures, ses interstices ou ses ornières des traces bleuâtres, noires ou rouges sang d’un passé sans lequel je ne serais pas.Les villages traversés n’existaient que par le tracé du chemin qui les nommait, on ne s’y arrêtait pas, mais si par le plus grand des hasards , leurs noms étaient prononcés devant moi , mes yeux s’éclairaient emplis de reconnaissance.

Ce sont ces tas de lointains – qui ne le sont guère aujourd’hui avec moins de 150 kilomètres et qui peuvent faire sourire les amateurs de grand voyage – avec leurs noms gravés sur cette carte qui tiennent toujours et encore une existence réelle et dont je ne peux me passer. Ce sont ces taches vert pâle ou plus intense, ces aplats d’un blanc cassé, parcourus de fils jaunes, rouges ou bleutés qui m’interpellent. Ce sont ces noms , entre le pas et le souvenir du pas, qui battent sur mes tempes et rythment mes déambulations d’aujourd’hui car on n’en a jamais fini avec ces vies qui se sont écoulées d’ici à là, semées d’accrocs et de déchirures et couturées d’un fil rouge qui coule encore dans mes veines.


De la maturité des nuages j’espère l’éclair
de la pauvreté d’un mot le surcroît
Philippe Denis “Eglogues”


1 commentaire:

  1. Cette carte comme veines et artères visibles en relief sous une peau, comme éclairs zébrant un ciel, accrocs, déchirures, couturés en surface et qui affleurent pour un oui, pour un non

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