lundi 15 janvier 2018

Gaspard

(Référence : Henri Isselin, La Meije, éditions Arthaud,1977. Les emprunts à l'auteur sont indiqués en italiques).

Il sera un des plus grands alpinistes, cumulant les "premières" dans le massif de l'Oisans. Il a 42 ans, assis sur le muret à l'entrée du village, il attend le jeune alpiniste Emmanuel Boileau Castelnau. Il est le fils de Pierre Hughes, berger de la vallée du Var, qui tous les ans remontait le Vénéon avec les troupeaux transhumants venus de Provence. il a des yeux perçants, un regard déterminé. Il a grandi à Saint-Christophe en Oisans. Il chasse, cherche ses chèvres dans le massif, travaille aux champs. Il guide des touristes dans des courses en montagne. Il se fait connaître pour la sûreté de ses pas et sa sérénité. Il va conduire Boileau de Castelnau dans la Première de la Meije, le sommet de 3983 mètres que l'on croyait invincible, tant d'alpinistes l'ayant tenté sans y parvenir. Il part avec son "client" le 3 août 1877, longe la longue et sauvage vallée de la Selle s'arrête au Châtelleret où son fils a monté les vivres pour le bivouac. Il quitte le lieu dès l'aube le ciel pâlit légèrement et bientôt, les premières lueurs du jour illuminent le sommet du Grand Pic de la Meije, puis le Doigt de Dieu et l'arrête aux quatre dents. Il conduit ses compagnons jusqu'au glacier des Etançons, regarde la montagne. Il s'oppose aux propositions de Boileau de Castelnau, il a raison. Il arrive au Promontoire, continue délesté des provisions. Il cherche dans la muraille, trouve un passage, s'élève de quelques mètres, ici même où les autres montagnards ont rebroussé chemin. Il est hissé, se hisse seul, franchit le passage le plus délicat, regarde le baromètre : 3485 mètres. Il renonce, là, pour cette fois.
Il repart avec ses compagnons le 16 août. Il attaque la paroi, retrouve une de ses cordes abandonnées précédemment  qui va faciliter le passage. Il attache son fils et son "client". Il va se heurter à des obstacles plus sérieux que ce premier ressaut qu'il refusait quelques jours plus tôt d'aborder, mais en franchissant celui-ci, il semble qu'il ait brisé le cercle enchanté qui protégeait la Meije. 
Il va ouvrir la voie avec une hardiesse et une intuition en tous points remarquables. 
Il passe, puis ses compagnons le suivent. 
Il taille des marches dans la glace. Il progresse, le sommet apparaît. Il se bat malgré la résistance acharnée de la Meije qui se refuse toujours.  Il ne peut plus avancer, ni faire demi-tour, appelle au secours, il est pâle comme ses compagnons, tremble tandis que le temps devient mauvais. Il ne veut pas échouer si près du but. Il découvre une issue sur la face Nord, la plus rébarbative, la plus inhospitalière. Il débouche enfin sur la surface horizontale, là où il n'y a plus rien que le ciel et la course des nuages. 
Il s'écrie : "Ce ne sont pas des guides étrangers qui arriveront les premiers !". 
Il doit redescendre la cordée, or, le  retour est difficile, le temps se déchaîne, la Meije se venge. Il constate un curieux phénomène : la neige se congèle sur les vêtements, se transformant en  glace, elle paralyse les hommes. Il sait qu'il leur faut attendre la fin de la nuit, espérer un redoux, ne pas fermer les yeux, ne pas bouger, de toute manière aucun mouvement n'est possible, tous trois sont à genoux, entrelacés dans la  tempête.
Il regarde sa montre, il est 4h du matin, personne ne peut se mouvoir. il attend encore deux heures et, pour se réchauffer,  les hommes se frappent mutuellement afin de ramener la circulation sanguine dans leurs corps. Il fait face à de nouvelles difficultés, rochers impraticables, finalement vient la délivrance. Il lance alors  un "gros bonjour" à la Pyramide de M. Duhamel,  puis le reste de la descente se fait sans encombre malgré la pluie torrentielle.
Il mange avec grand appétit en retrouvant le bivouac du Châtelleret, son "client" dormira plus de seize heures d'affilé.
Il a conquis avec son fils et Boileau Castelneau la plus mythique montagne convoitée par les alpinistes se bagarrant au nom de leur nation respective pour la conquête des sommets, comme plus tard pour l'Himalaya, puis celle de la lune.
Il aura son nom sur la montagne : le Pic Gaspard. Il sera appelé avec respect "Le père Gaspard" et entrera dans la légende en tant que  Gaspard de la Meije.
Il continuera longtemps les courses en montagne. Il mourra en 1915.


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