dimanche 3 juin 2018

Cartographie 10
Fragments

L’idée d’un texte simple m’apparaissait facile, les mots glissaient comme une eau claire, trop claire, trop simple, trop facile. Le premier texte publié, “statues tombales” ce fut comme un appel de la réalité: quand ça touche de près, j'ai essayé de fuir, mais dans le fond c’est ce refus-là qui m’importe, refus de prendre la route si commode de la description poétique, sans dire la vérité ; et pourquoi pas des vers de mirliton ? pour chanter les cimetières et les monuments à la gloire de morts qui s’en seraient volontiers passé, de la gloire, pour vivre plus longtemps. J’ai lu les autres textes —“Il y a si longtemps que je n'ai pas pris…” — “Soliloque” — et j’ai jeté ce que j’avais écrit.

Je suis venue te dire que tu étais parti”; longtemps j’ai laissé résonné en moi le titre d’abord, avant de lire, et le texte ensuite, avant que de pouvoir écrire.
Puis goutte à goutte, seul, par deux, par trois, par petits groupes, un jour oui, les autres non, les mots sont arrivés. Comme si là, maintenant, il m’était possible à nouveau d’écrire.


Comme un écho lointain, m’est parvenu, jusqu’ici, d’en haut, des sommets, de loin, du fond du temps, du fond de l’histoire ; celle que je crois nôtre ;  notre propre histoire ; rêvée ; imaginée ; déduite ; l’écho de ce qui fit notre essence, nous les refusants des hautes vallées, rejetant les ors et les pompes romaines ; méprisant les oligarques ; seules les différencient du commun, les dorures qui les accablent, plus qu'elles ne les distinguent.


Aller ou ne pas aller dans les cimetières. Pourquoi ? Pour qui ?

Le jour se lève, va se lever, la lumière monte un peu, il fait plus clair que la nuit, mais ça n'est pas le jour ; ni la nuit : ce moment où, la lumière avant qu'elle n'apparaisse,  la conscience éveillée se révèle claire, avant l’envahissement des soucis du jour.
Sentir monter le jour, descendre en soi pour essayer de dire la pulsation de la vie ; se savoir ; au fond de soi gratter, creuser ; laissant leur place aux morts, puisqu’il nous faut bien vivre ; leur survivre.

Décaper le réel, pour retrouver l’être.

Rien à dire sur la mort, rien à dire sur les morts, ceux qui m’ont quitté continuent de vivre dans ma mémoire, mes souvenirs ; je les interroge, parfois ; eux ; et les souvenirs aussi.
Quelquefois des éléments de réponse qui viennent ; comme si les alléguer, les évoquer, réactivait leurs modes de penser intaillés dans la pierre dure de ma mémoire ; incorporés dans la substance molle de mon cerveau, dans mes muscles, dans mes os
Ils sont peu, pas besoin d'aller sur leur tombe pour s'adresser à eux, ni de parler ; écrire parfois ; de cette écriture qui franchit le plan du miroir au-delà de la réflexion.
Prier ; pas pour eux, pas de façon religieuse ; prier comme on parle à quelqu’un qu’on aime ; qui est absent ; qui n’entend pas ; qui n’est pas là ; plus là ; pour répondre.

Quand ils sont partis ;                                                            pleurer ;
mais les larmes ne sont rien, un peu de calme qui revient ; éviter de dire adieu ; au revoir tout au plus ; pour ne pas rompre ; mais rester vivant, ne pas dépendre d’eux ; être soi ; seul ; sans eux.

3 commentaires:

  1. Un dimanche matin, à 7h38 ! J'en ai le souffle coupé ! Quel texte Michel, de quel tréfonds remonte t-il ? Aujourd'hui 3 juin, ma cousine aurait eu 91 ans

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