samedi 6 août 2011

A PROPOS DE MOTS...

"...Il n'est pas fortuit que la Papauté ait fait main basse sur la géographie, elle qui a toujours régenté l'espace et le temps ces deux êtres indociles et irréductibles. Le Vatican fut un fomidable dessinateur de frontières. Il se nomma également gardien des calendriers. C'est la même chose. La géographie est un calendrier.
Le chant du Moyen Age sacifie à cet appétit effréné de contrôlle. Il conjure l'ivresse des sons, leur insoumission [...]
Plus tard, lorsque la parole se divise du chant, un autre danger menace. Le langage ne va-t-il pas en profiter pour se dévergonder, lancer son bonnet par-dessus les moulins et abîmer cette harmonie qui fait le souci des premiers géographes, des rois, des prêtres et de tous ceux qui gèrent la planète? Heureusement, les pouvoirs veillent au grain: ils procèdent avec les poètes comme on procéda jadis avec les paysages de la Terre: on les oblige à se ranger. On va passer le mors aux mots, à ces mots si piaffants si taquins et si cabochards, si gais, qui grouillent dans la tête des poètes comme un peuple de vermines. Rimes et rythmes, sonnets et rondeaux, assonances, redites et et échos, allitérations ... Tout un arsenal bien tempéré et mobilisé pour capturer les mots, pour leur passer les menottes et les enfermer dans des règles aussi mathématiques que celles de la musique ou du chant, que celle des méridiens et des parallèles.
L' alexandrin qui devint à l'âge classique le vers souverain, porte ces sûretés au comble - douze pieds, la césure... Le sonnet est une figure mathématique. Et la rime joue le rôle de garde-chiourme: elle verrouille la fin de chaque vers, tout en obtenant que se répondent les différents vers, effaçant ainsi la singularité, l'unicité de chacun, pour le réduire au statut d'écho... Emprisonné, tenu à l'oeil, contrôlé et épié à travers des judas, le mot devient incapable de la moindre initiaitive et d'ajouter une couleur à la couleur des choses. La littérature, au lieu de patrouiller sur les confins, est assignée à résidence. Elle n'a pas le droit de franchir la frontière. Elle reçoit la mission de dire ce qui est dicible alors que l'indicible devrait faire son gibier. [...]
Les formes rigides du poème ou du chant ne font que prolonger l'ouvrage des linguistes ou des grammairiens. Dès son origine, le mot a été remplacé, arraisonné, tenu à l'oeil, marqué au fer comme un taureau, invité à respecter les règles de la syntaxe et de la grammaire, à oublier le goût qu'il a de l'inconnu et de la solitude pour rentre dans le troupeau et se plier aux décisions du berger..."
D'après GILLES LAPOUGE "La légende de la géographie"

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