vendredi 1 février 2013

Laisser parler sa part animale

 
Accrochée à la poutre centrale, je suis au-dessus de leurs six têtes, toutes penchées sur du papier blanc. Elles écrivent et de leurs plumes sortent de longs filaments fins comme sortent de mes glandes les fils de soie.
Pas un bruit exceptés un tic-tac et un léger bourdonnement continu de moteur. La plupart de ces têtes sont blanches. Je ne peux pas me laisser glisser le long de mon fil de sécurité sans être repérée aussitôt. Seules deux têtes m'attirent, une rousse fournie, entourée de mousse épaisse, je sens que je pourrais m'y cacher et, une brune frisée. Là-dedans aussi je pourrais m'aggriper sans être vue et peut-être même – si ces têtes qui n'étaient pas là tout à l'heure s'en allaient plus tard - en profiter pour voyager incognito, changer de lieu, sans craindre de mourir par le froid de la nuit.
Je sens que l'entreprise est risquée, poutres blanches, murs blancs, il y en a une qui lève constamment la tête et tout près de ces deux seules têtes possibles, des flammes. Je sens leur chaleur monter jusqu'à moi. D'où je suis, elle est douce. Bien à l'abri dans mon interstice, je m'y chauffe, mais je sais qu'elles sont terribles. Dans ma descente, leur chaleur va brusquement changer la teneur de l'air, porter mon poids différemment de ce que je prévois, me faire peut-être dévier de la trajectoire choisie. La chaleur et la lumière risquent de me happer. D'autant plus que ces flammes sont en hauteur, quatre flammes de bougies, au sommet de branches tarabiscotées et bien au centre de cette table sur laquelle se penchent ces six têtes silencieuses. Ma visibilité sera totale et ils me haïssent. Aucun animal sur terre n'éprouve autant de répulsion à mon égard que les hommes. La plupart hurlent en m'apercevant. Leurs cris me font rétracter mon fil et demeurer immobile des heures. Heureusement, ils sont lents. Quand ils attrappent l'une d'entre nous, ils l'écrasent entre deux doigts, dégoûtés, alors que la majorité d'entre nous ne pique ni leur est nocive en rien. Nos huit pattes longues et grêles et nos fils puissants et invisibles nous permettent bien souvent de sauver nos vies. Grâce à nos glandes à soie, nous tissons ces toiles qu'il nous envient mais ils ne retiennent que nos glandes à venin alors qu'elles ne nous servent que pour digérer les insectes dont on les débarasse. Nous logeons partout là où ils croient être chez eux, nous sommes beaucoup plus nombreuses qu'eux, les débarassons des insectes, que d'ailleurs ils haïssent tous – même si nous tenons le sommet de leur répulsion -. Et pourtant, quelle élégance dans nos pattes, dans le velours de notre pelage, quelle prestance dans nos gestes et quelle finesse alliée à la puissance dans nos toiles !
Parfois, j 'entends : « Non ! Arrête ! Araignée du soir, espoir ! ». Allez, je me lance. D'un seul bond, je glisse le long du fil, rebondis à l'arrivée, dans la chevelure de la brune. Je rentre au chaud.
Echappée aux regards, aux flammes. Je ne bouge plus, c'est élastique, odorant, tiède.Pourvu qu'elle ne se mette pas à parler et que tout vibre, pourvu qu'elle n'approche pas sa chevelure du feu !
Mes pédipalpes me renseignent : ça sent la vanille, le savon. Y a-t-il à manger là-dedans ? Où va t-elle m'emmener ? Ai-je fait le bon choix ? Va t-elle me haïr ? Sur quel oreiller et dans quel lieu serai-je demain ? L'excitation est si forte maintenant que j'ai réussi.
Ca s'agite autour de la table. Les têtes se redressent. J'entends ses mâchoires craquer, vais-je supporter le voyage ?

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