dimanche 24 février 2013

Trilogie

 L'ours perdu

« Je veux mon ours marron ... ». Depuis plusieurs heures, il scandait cette phrase sur tous les tons : surprise, colère, tristesse, détresse, rage. Il avait pleuré, geint, hurlé, sangloté. Son oreille gauche qu'il avait tant sucée et qui ne tenait plus qu'à un fil manquait terriblement à ses lèvres.
« Je veux mon ours marron ... » répétait-il entre ses sanglots. Le soir tombait, sous peu la nuit terrible serait là. « Comment je vais faire pour dormir ? ». Sa mère avait beau lui promettre que demain il aurait un grand lit, que maintenant il était grand … rien n'y faisait. « Il y a une parole confiée au silence que l'ombre nous transmet » pensait la mère et la journée de l'enfant en était là.
Elle était retournée dans tous les lieux où ils étaient passés l'après-midi. Et maintenant elle en était persuadée : la dernière fois qu'elle l'avait vu, pendant à sa main, tenu fermement par sa patte brune, toujours la même, déjà bien amochée, c'était à la piscine. Elle avait téléphoné, ils n'avaient rien vu.  « Rien ne sert de pleurer, sans cesse il faut chercher » lui avait-elle dit. Il  le voulait là, maintenant. Il voulait se frotter à sa peau rèche, le serrer contre lui, lui téter l'oreille jusqu'à ce qu'elle soit toute mouillée. Perdu, déboussolé, l'enfant était tout à cette obsession, le reste du monde avait cessé d'avoir goût.
« Je veux mon ours marron ... » dit-il, lors d'un dernier sanglot avant de s'endormir tout habillé dans les bras de sa mère tout en suçant le bout de la manche de son pull et en s'enfouissant entres ses seins. Elle le berçait pour ne pas le laisser seul face au vide dans lequel il s'était engouffré.


L'ours abandonné

Chaque matin, avant de partir à l'école, elle l'installait sur sa chaise haute, bien calé pour qu'il ne s'affaisse pas durant les heures où elle ne serait pas là. Pendant des semaines, elle pria sa mère de le nourrir en son absence, de ne pas le laisser sans soins, et ce n'est que sur cette promesse qu'elle partait sereine à l'école.
Dès son retour à midi, elle se précipitait dans la chambre pour s'assurer que l'ourson avait bien reçu les soins nécessaires, qu'il souriait, était comblé et vérifiait que sa position n'était pas absolument identique à celle qu'elle lui avait donnée avant de partir. Sa mère était-elle capable de l'oublier ? Il était vital de le vérifier. Si par malheur rien n'avait changé, elle percevait immédiatement l'abandon. Elle savait dans quel naufrage définitif il était. Il y a une parole confiée au silence, que l'ombre nous transmet.
Elle chutait dans une détresse l'engloutissant sur l'instant. Elle cajolait, berçait, plaignait le pauvre ourson abandonné et tout près de l'anéantissement bien qu'elle sût qu'il n'existait ni consolation ni réparation.


L'ours blessé

Pendant les heures de jeu, l'ourson pouvait être manipulé avec tendresse, délicatesse ou, s'il avait été sot, rudoyé voire malmené. Au fil des mois, des ans, son corps se déformait, se salissait. Il prenait de l'âge.
Sa patte droite ne tenait plus que par un fil, ce qui ne l'empêchait pas de grimper, courir, aller à l'école, manger, dormir, d'être un ours ordinaire. Un jour, la patte roula sur le plancher. Les hurlements de la petite fille firent accourir sa mère : « Maman, vite, vite, il saigne, regarde, il va mourir ». L'écoulement du sang hors de son corps, la violation de l'intégrité de ce corps déclenchait une violente panique. Chaque seconde comptait. Entre le moment où la mère accourait, celui où elle se saisissait de la boîte à couture, celui où elle enfilait l'aiguille et enfin … pansait l'ourson, s'écoulaient des minutes pendant lesquelles le sang giclait, se perdait irrémédiablement. Chaque seconde était vitale, secondes pendant lesquelles la petite anticipait toutes les pertes à venir, entrevoyait le trou qui sera sans cesse plus béant à chaque nouvelle perte. Il y a une parole confiée au silence que l'ombre nous transmet.

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