vendredi 2 octobre 2009

chemin




Ce n'est que plus tard, quand l'étreinte ressentie s'est desserrée, qu'on songe au chemin parcouru. Il ressurgit de l'ombre où il s'était terré.

Il y a peu, j'ai retrouvé le chemin du "petit bois". Il suffisait de passer outre les résistances forgées depuis ce temps où, naturellement, se dirigeaient les pas. Entre les herbes hautes, le dédale de ronces et les buissons d'ombres, entre débris d'enfance et cadavres de souvenirs, il suffit d'avancer, un brin d'herbe serré entre les lèvres. Dès le départ, poser son regard avec assurance sur les deux maisons en pierre qui bordent le chemin - et voir inévitablement le Louis plié en deux, un fagot sur le dos - puis prendre à droite le sentier qui insensiblement monte jusqu'au "petit bois", lieu-dit "le Garet" sur les cartes d'état- major.

Retrouver le seul arbre qu'on est venu chercher, et même si ce n'est pas lui, y croire encore un peu: ce pin que je disais mien puisque nous avions "fait la taille" tous les deux. J'avais cinq ans, des socquettes blanches dans des souliers immaculés, une petite veste en laine mohair, tricotée par maman, enfilée sur une robe d'été; et je posais pour la photo avec fierté. Longtemps je saluai cet arbre comme un double resté là à prendre soin de mes songes d'enfant.

Après la courbe du chemin, caché par quelques arbres, se lovait le rocher des sacrifices, où enfants nous jouions à nous immoler au dieu Soleil: bras et jambes étirées, allongé sur le gros grain du granite, le visage offert au soleil d'août, un frisson dans les reins, on s'imaginait au temps des sacrifices païens, le corps écartelé et le sang giclant par saccades récupéré dans les cupules du rocher où stagnait de l'eau croupie. On regardait déjà le ciel et le silence qui résonnait.

A partir de là le sentier n'existe plus mais mes pieds retrouvent leurs traces et franchissent ces limites qui me font corps. J'enjambe les herbes hautes, me tords un peu le pied dans les ornières, m'égratigne la peau aux épines de ronces qui tentent d'interdire le passage. Mais je sais cet après qui patiente au-delà. Au travers du rideau d'ombres, il reste à conquérir tout cet avant de moi.

Passé ce sas trouble, le petit bois se dessine avec son tapis de mousse, les lichens accrochés aux troncs, les fines aiguilles de pins qui chantent sous le pied, les cosses de genêts qui claquent en fin d'été, la coulée de lumière glissée entre les arbres et qu'enfant on tentait d'enserrer entre nos doigts candides. Mais c'est le gris qui domine toujours malgré la rousse sueur qui coule çà et là sur les troncs fatigués.

Il faut s'arrêter ici, s'asseoir, toujours au même endroit, et attendre parmi les riens immobiles que les voix se dérobent:

- ne t'éloigne pas...

- ne va pas de ce côté il y a des serpents

- fais attention aux ronces

- ne déchire pas ta robe

- où es-tu ?


Je n'ai guère envie de poursuivre: les lointains sont cachés, l'horizon est derrière. Alors je reste là. Allongée à la lisière du bois, le poids du ciel se fait plus fort; j'écoute le balancement des troncs qui m'effrayait tant autrefois, laisse filer les nuages sans chercher à les retenir, goûte à la saveur de l'air sur ma peau, prends simplement plaisir à la patience.

Alors je reste là.

3 commentaires:

  1. après tes petits oeufs, tes belles omelettes flambées, toujours quel régal.

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  2. Et ton lecteur s'y attarde avec toi, un pan de sa mémoire jeté dans les petits bois du passé, où mes petits pas sautillants suivaient ceux, lourds et puissants, de mon père... Comme ils sont loin à présent, ces souvenirs, ces chemins que mangeait la broussaille, ces vieux châteaux en ruine plantés sur les collines boisées... Comme ils sont loin aussi, ceux qui l'ont quitté, le chemin, et comme il est long parfois, sans eux...
    Très belle promenade, Laura, douce et tendre, comme ces souvenirs que nous gardons au chaud, et que nous emportons vers l'ailleurs et le lendemain...

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  3. Heureuse que d'autres retrouvent leur propre paysage en cheminant avec moi...

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