mardi 13 juillet 2010

Lettre F


Fabuler pour éviter de crever

As-tu bientôt fini de raconter des histoires ? C'est à dormir debout !
Dès l'enfance, il était toujours seul dans son coin à marmonner, que se raconte-t-il ?
Des fables. Ce sont des fables ! Je n'en crois pas un mot.
Qu'a-t-elle à toujours ainsi noircir des pages de papier ? Qu'invente-t-elle encore ?

Fabuler ce serait donc mentir. "Mais non, ce n'est pas ça la vraie histoire" vous préviennent ceux qui ont vécu leur enfance à la même époque que vous. "Ca ne s'est pas passé du tout comme cela"

Fabuler semble intolérable à tous ceux qui ne croient qu'en la certitude froide de l'observation et ne perdent pas une seconde de leur précieux temps à écouter les inepties sorties de cerveaux trop imaginatifs et lunaires.
Nous serions de simples machines d'enregistrement neutre de la réalité.
Fabuler serait n'avoir pas une réponse appropriée à l'analyse objective d'une situation ou ne pas répondre de façon claire et adéquate aux questions précises que nous pose la réalité.

Et si la réponse appropriée n'était qu'un appauvrissement, une sécheresse, une tyrannie. Les événements ne s'impriment pas en nous tous de manière égale; leur acuité, leur richesse varient en fonction de l'intensité et de la nature des émotions qui accompagnent les expériences vécues. Comment survivre sans histoires ? Pourrait-on vraiment vivre sans écrivains, sans conteur ni artiste qui nous éclairent ? La renversante beauté du monde, l'intolérable horreur du mal seraient-ils supportables sans histoires, sans le format du livre, le cadre du tableau, la partition de la musique qui ordonnent les événements, nous les révèlent, les travestissent, les embellissent, les décorent, leur donnent un sens et une vérité plus vrais que la réalité.
La vie, elle, ne va vers rien. J'écris des fables pour donner mon sens, ma vision du monde. Même si errer est bon, faire parfois comme si je savais où j'allais, réconforte. Fire exister ce dont je crois être la seule à avoir peur, fait reculer la peur et rencontrer les cent mille personnes qui partagent les mêmes pensées.
A chacun son désordre mental, à chacune sa richesse intérieure. Vive le kaléidoscope chatoyant de nos milliers de versions colorées ou moroses de chaque jour. Il nous faut continuer à tracer des lignes toujours nouvelles, sans cesse changeantes et qui se déplacent depuis le début de l'humanité plutôt que de nous enfermer derrière des frontières rigides qui nous engloutissent dans d'immenses zones d'ombre.
A bas les certitudes. Ceux qui ont inventé le story telling veulent fabriquer des gens simples et nous prennent pour des cons. Ils inventent des tranches de réalité, veulent s'accaparer notre théâtre intérieur, nous voler notre histoire en la mettant dans des cartons carrés, bien ficelés, tous identiques comme des sandwichs lyophilisés. Un univers entre deux tranches de pain de mie.

Mais c'est à l'intérieur du sandwich, sous les cartons, dans le noir, l'absence de lumière que s'embusquent les univers invisibles et précieux de chacun d'entre nous.


Le quotidien n'est merveilleux que brodé de mille points de détail.



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