mardi 31 mai 2011

Assises Internationales du Roman 2011

Les Assises Internationales du Roman (Subsistances, Lyon du 23 au 29 mai 2011) sont closes.

Comme chaque année, j'y étais aussi souvent que possible pour … y découvrir de nouveaux auteurs … mieux comprendre ceux que j'aime déjà … m'enrichir des débats...

Cette année, P. Quignard, déjà beaucoup lu et aimé, nous a montré comment chacun de ses livres étaient « attaché » à une musique, et pour chaque ouvrage abordé nous a proposé l'écoute d'un extrait musical, démontrant ainsi, une fois de plus, que chaque créateur « bricole » ses propres méthodes.

Une découverte pour moi, l'éthologue, primatologue F. de Waal qui nous a parlé avec beaucoup d'images et d'humour de ses travaux. Pour hyper-simplifier : nous sommes des animaux même si nous nous croyons supérieurs. Lorsque nous voulons qualifier un acte humain de cruauté ou de torture, nous le qualifions de bestial et d'autres qualificatifs issus du vocabulaire animal, alors que l'animal connaît l'empathie, la réconciliation …

L'écrivain David Grossman (Israël) s'est engagé depuis longtemps en faveur de la paix dans le conflit israélo-palestinien. Ses livres sont traversés par des réflexions sur l'identité israélienne et sur la peur de l'autre qui alimente la violence. La conviction de ce pacifiste nous a fait partager l'horreur de vivre depuis 64 ans en état de guerre perpétuelle.


Mais, comme d'habitude, ce ne sont ni les découvertes d'auteurs, ni les débats, ni rien de prévu au programme qui ont, tout à coup, ouvert une large brèche en moi, une déchirure, un long zébrage d'éclairs, au détour d'un mot, d'une phrase totalement inattendus.


L'acteur, Martial Di Fonzo Bo est venu nous lire des passages de « Lettres aux hirondelles et à moi-même » de Ramon Gomez de la Serna (Espagne 1888-1963), et brusquement, la salle s'est ouverte, les hirondelles zigzaguaient sous la verrière.

« Vous glissez sur le zéphyr bleu et quand vous effleurez les eaux lisses de l'étang vous le faites vibrer comme si une note de musique parcourait la sensibilité du monde.Vos ailes s'étirent dans leur vol et vous vous imprégnez d'aube et de crépuscule, au point d'arriver au soir, volant plus bas, sifflant presque au ras du sol, comme faisant vos adieux aux soleils couchants ; vous serrant ensuite dans vos nids, car vous refusez qu'on vous confonde, ne serait-ce qu'un instant, avec les chauves-souris. Déchainez encore votre joie et ne cessez de nous offrir ce si joli spectacle de celles qui courent comme pour se jeter dans les bras de quelqu'un »

Et depuis, je chavire, matins et soirs, je guette le vol des hirondelles (moi qui croyais avoir oublié Manufrance, me voilà encore avec « les hirondelles »). Samedi après-midi, yeux clos, allongée sur une chaise longue aux Subsistances, entre deux tables rondes, j'entends de très jeunes enfants qui s'égaient, rient, courent et produisent exactement les mêmes cris de joie, allégresse et vivacité.

Puis, l'acteur commence à lire des extraits de « Lettres à moi-même ».

Mais d'abord, pourquoi la lettre ? Qu'y trouve l'auteur ? Dans sa présentation du livre (André Dimanche Editeur), Jacques Ancet écrit : « parce que la distance fictive instaurée par la lettre lui permet d'établir un dialogue avec le monde (les hirondelles) et avec soi (moi-même), d'accéder à une vérité plus profonde que dans tout autre écrit, puisqu'elle permet d'échapper à l'identité qui vous colle à la peau et vous claquemure dans la boîte d'os de votre propre cerveau, réaffirmant, après beaucoup d'autres, l'essentielle altérité du sujet de l'écriture. Ramon réussit par là, temporairement du moins, à échapper à l'angoisse de la solitude et de la claustration en lui-même »

Extraits :

« Aujourd'hui c'est encore et encore le même jour, car le monde ne connaît qu'un seul jour, qui se répète et se répètera jusqu'à la fin du monde. Ce qui fait la différence de ce jour unique ce sont les pensées, les événements politico-guerriers, les faits divers crapuleux. …. Ne crois pas que j'ignore qu'il me faille aller vers cette vallée ultime, où il n'y a personne et où l'on n'entend pas siffler le train. Dès que je perdrai l'équilibre et tomberai à la renverse dans le fauteuil où j'écris, je sais bien que j'entrerai dans cette vallée solitaire, et son jour plein de crépuscule. Je veux retarder l'événement et donc je prends des médicaments, je prends le soleil dans un patio, je prends des cours de langue pour parler avec le néant du trajet, le temps d'arriver au lieu où il n'est pas besoin de mots, où l'on a l'éloquence de la lumière. Je lézarde et lézarderai longtemps avant d'arriver à cette vallée ultime, mais je sais bien que je suis en chemin – je l'ai été dès ma naissance ; tout vient à point à qui sait attendre. Les images me distraient pour m'empêcher de trouver la non-image, qui est la véritable image. »

Que n'avons-nous connu ce livre l'an passé en atelier sur les lettres ?

Autre éclair : F. Noiville interview D. Grossman et lui demande « Quel est votre noyau dur, ce qui vous tient debout ? » et ajoute « Est-il vrai qu'en hébreu, noyau dur, se dise, vertèbre cervicale ? ».

D. G. acquiesce et mon esprit explose. Que sont ces maux depuis deux ans, cette hernie discale-cervicale dont je souffre ? Pourquoi ? Quel noyau dur est atteint ? Et mon corps, mon cerveau mâchent, ruminent, triturent ce qui m'a soudain assaillie : l'écriture de Ramon, les lettres, le noyau atteint …

Qui rédigera le programme où j'aurais pu trouver cela pour ces 5èmes Assises ?

Fatiguée, saturée d'informations et d'émotions, des piles de livres et des titres pour une année, deux moments magiques m'ont retournée comme un gant, chair à vif. De la vie, c'est ce que j'attends, des instants tels que ceux-ci.

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