samedi 19 mars 2016

Berlin bleibt doch immer Berlin

Une cour intérieure dans Berlin-est. Vue de ma fenêtre : trois immeubles de briques rouges. Le mien identique aux trois autres referme la cour. Des immeubles de huit-dix étages, austères, sans crépi, dans un parfait alignement comme on en a tant vus dans les films, ces immeubles que l'on voyait dans tous les pays de l'Est et qui n'ont, de lieux de vie que le nom. Fenêtres alignées, sans linge qui sèche, sans fleurs ni plantes, on n'est pas à Naples tout de même.
Le regard plonge au fond de la cour comme dans un puits. Tri sélectif oblige, un grand espace propre et rangé où s'alignent les poubelles aussi nombreuses que les types de déchets. De nombreuses bicyclettes, noires toutes, sans fioritures ni multiples vitesses sont stationnées le long des porches.
C'est pourtant dans un appartement d'un tel immeuble que nous avons choisi de passer notre semaine de vacances à Berlin. Nous logeons dans la Bernauerstrasse, cette rue qui a été coupée en deux par le mur. Nous sommes tout à côté de la Zionskirche, église tristement célèbre : ses salles paroissiales furent perquisitionnées par la Stasi dans la nuit du 25-11-87 car ses sous-sols abritaient une fameuse bibliothèque bien connue de l'opposition. On y disait des poèmes, on y organisait des débats, les livres officiellement interdits y circulaient sous le manteau. Des jeunes gens qui s'y trouvaient furent arrêtés ce qui allait susciter une incroyable vague de solidarité dans le pays. Nuit et jour, des jeunes faisaient brûler des cierges devant la Zionskirche afin d'obtenir la libération de leurs amis. Les habitants du quartier apportaient du café chaud et des sandwichs -tradition qui se perpétuait lors de notre séjour, pour les sans-abris -. Nous sommes tout près de la Rosa Luxemburgplatz, de la Volksbühne (célèbre théâtre populaire de style Art Nouveau où fut fondé le théâtre politique, héritier de Bertold Brecht) et de Karl Liebknechtstrasse. Aujourd'hui encore, lors des manifestations ce sont encore et toujours les mots de Rosa Luxemburg que les manifestants brandissent sur des pancartes « La liberté c'est d'abord la liberté de penser des autres ». Que pouvions-nous faire d'autre à Berlin qu'arpenter ces arrière-cours, ces rues ?
Les appartements de ces immeubles ont été rachetés pour une bouchée de pain par de jeunes étrangers débrouillards, courageux et inventifs. Notre logeur, un jeune espagnol, s'exprime encore mal en allemand et dans un anglais presque pire. Lui et sa famille ont entièrement refait plusieurs de ces appartements, les rendant spacieux en faisant tomber quelques cloisons, les éclaircissant par le choix de murs et carrelages clairs et les rendant confortables par des meubles modernes légers.
Lorsque nous rentrions de nos visites, frigorifiés – cet hiver-là, les températures frisaient les moins dix-sept à Berlin- nous devions monter à pied nos neuf étages. Tout en comptant machinalement les marches de l'escalier « eins, zwei, drei, vier, fünf, sechs, sieben », me revenaient en tête chaque jour, à chaque étage, de petites comptines que me chantait mon grand-père allemand et dont j'avais totalement oublié l'existence. Ce sont les mélodies qui revenaient en premier, je commençais par les fredonner, et au fil des jours et des étages, les paroles incomplètes d'une strophe surgissaient. Le lendemain, je l'avais en entier et un second couplet venait s'accrocher au premier. C'est ainsi qu'au fil de la semaine, je redevins bilingue : tout un passé que j'ignorais posséder m'avait rattrapé.

1 commentaire:

  1. c'est absolument saisissant, cette remontée de l'inconscient, de cette langue oubliée et pourtant qui a tjs été là... saisissant !

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