vendredi 8 janvier 2010

Nuits blanches

Dans les plis de l'espace, réparti en tranches de saumon sauvage, l'avion roule sur le tarmac, se met en position vers le paradis. Quelles sortes d'ondes laissent les gens dans ces salles à queues multiples, parmi ces semblables morts de trouille, en transit de leur vie, sous contrôles incessants,  nous sommes du bétail, toujours en retard sur l'horaire intenable, toujours soumis aux machines, aux scanners, aux tapis roulants. Morts de fatigue. Dans ces endroits abrutis d'âmes collées au sol, d'étrangers, de communautés groupusculaires angoissées, ne comprenant même pas l'alphabet. Est-ce le début ou la fin du voyage ?  Est-ce le début ou la fin de l'histoire ? Et cette idée fataliste que si on tombe, on est mort. (A moins de s'envoler directement ?)
Dans les plis du temps, sans ordinateur, sans repères. Avec des collègues, des copines, les colocataires d'un lieu qui ne se partage que par sigles. On expérimente. On fait des efforts. On sait se tenir. Ou pas. Moi je ne tiens pas longtemps. Mais j'ai le droit d'être moi à part entière, le droit de me recroqueviller dans ma tête si le besoin s'en fait sentir, d'aller au lit avant tout le monde lorsque mon corps déjà à bout demande grâce.
Dans les plis des grands espaces, nous sommes séparés. Les yeux brûlent de fatigue mais nous ne dormons pas ; les sensations affluent et se remettent en place, chronologiquement. Avant. Après. Découvrir une ville c'est remettre les paysages à leur place, avec l'impression première en regard avec les suivantes, les couches successives du petit quotidien. Liberté enivrante de l'inconnu, nettoyage complet du cerveau qui ne se raccroche à rien, ne décode rien, pas le traitre mot, et ne comprend rien aux visages fermés qui n'attendent rien de toi. Pas même ton fric de touriste. Quitter le groupe, se perdre dans les rues loin des façades vitrines, essayer du bout de pied de se mettre dans la marge. Oublier qu'à quelques milliers de kilomètres de là, on a une vie, des gens qu'on aime et disent des mots que l'on comprend -parfois- et qui attendent qu'on revienne, - peut être. L'oeil collé au cadre, détacher un détail de son environnement, isoler sa lumière, sa transparence. Etre ébahie de tout, attentive.
Un pas vers le garçon bleu ciel, transparent comme un ange. Combien a-t-il prononcé de phrases en tout ? Son regard se pose, transperce à peine, mais vous êtes fixée comme un papillon chloroformé. Il faut oser le toucher, le prendre par le bras pour se faire abriter sous son parapluie, car il plane, mais pragmatiquement. Il rit tout seul, de quoi ? De l'aubaine ? De la gratuité du geste ?
Le rythme est rapide, c'est le propre des voyages organisés. "Faire" un maximum en un minimum de temps. Poser ses pas en des lieux prestigieux, passer devant Matisse et Picasso comme s'il n'étaient que des papiers peints aux murs de notre chambre. Se perdre encore, avoir le privilège d'une ou deux salles vides avant le déferlement d'une dizaine d'autres hordes. "Tu es dégourdie, on ne se faisait pas de souci". S'échapper.
Mer de nuages. Voler entre deux, dans les vrombissements ronronnants et les déambulations incessantes des charriots pourvoyeurs de goûters et autres nourritures qui rassurent. Le temps rallonge. On va vers l'Ouest. On regagne les 2 heures perdues l'autre jour, aux environs de la Pologne. Au loin les sommets des Alpes, toujours au loin, heureusement. La journée aura été interminable, mais aussi cotonneuse que ces nuages au large du hublot. Petit à petit la réalité refait surface, certains se rendent compte combien il est fatiguant de voyager, combien la fatigue s'est incrustée dans les yeux et dans l'estomac, ressurgissant en herpès et autres poussées d'angoisse. Mes yeux me brûlent mais la réalité funeste ne m'atteint pas encore. Je suis là, au-dessus des nuages, avec cette sensation hors du temps, hors champ, montrant une facette acceptable, rigolote et décalée à ce groupe de charmants. Que de lumière depuis des jours ! J'ai besoin de nuit et de dormir longtemps d'une traite. Quelle chaleur sous ce soleil de milliers de pieds d'altitude, entre bleu et blanc, l'avion tangue doucement, comme pour écouter la mer de moutons blancs immobiles. Encore quelques tracas, tout en bas. Récupérer les valises, passer la douane, d'abord, retrouver le minibus, reprendre les voitures. Le bleu du haut s'effiloche en blanc tandis que les diverses couches de plancher se trouent de bleu et de gaz dont on ne voit pas la fin. Il y a même au fond, comme une sorte d'or, un semblant de couleurs de coucher de soleil, alors que l'on voit bien, à arpenter ainsi le ciel, qu'il ne bouge pas d'un pouce. On ne s'en lasse pas. Mais "we're approching. Geneva. 25' from Lyon". Il y a des récifs, des étendues désertiques où l'on s'attend à voir courir des ours blancs. Certaines zones ressemblent à des tableaux dans lesquels le peintre aurait perdu patience, floutant des parties en tourbillons, débrouillez-vous, mettez ce que vous pensez dessous : Des têtes de forêts blanches. Des Neva gelées. Des figements de steppes. Des boursouflures de buissons. Des plaques en suspension. On s'engouffre dans le gris. On amorce la descente.

2 commentaires:

  1. Tangue doucement mais surtout ne rends pas grâce. La beauté des mots ne te le pardonnerait pas.

    RépondreSupprimer
  2. Ta premiere partie semble avoir ete ecrite pour nous
    neuf heures et demies d.attente a ORLy le betail oui non reoui puis changeons de quais et de chansons Viva easijet....
    sinon une fois arrives, berlin c.est l,enfance retrouvee la sehnsucht et un ordi dont on ne connait pas les touches
    On a commence un cahier mais il est presque enseveli sous la neige

    RépondreSupprimer