samedi 20 mars 2010

Lettre à Isabelle

Chère Isa,

J'ai l'impression que c'est la première fois que je t'écris. Devant moi, une immensité d'espace et tout le temps, j'ai du bois pour la cheminée, des provisions dans les armoires et des idées à mettre en ordre, plein d'amis autour de moi et je te parle comme les enfants parlent dans la nuit : le visage enfoui contre l'oreiller - sentant la proximité et la présence de ceux qu'il aime - Dans ce lieu, entourée de toutes ces présences qui écrivent, je suis seule comme l'enfant est seul quand ses pensées se rangent en lui et qu'alors des certitudes lui viennent, mêlées à des choses futiles, intimes et importantes du seul fait que tous autour de lui s'affairent et que l'enfant ne comprend rien à ce tournoiement du monde. Et moi non plus je n'y comprends pas grand chose. Je veux juste te faire partager ce moment magique où toutes les plumes dessinent les arabesques des futures phrases, où le silence bruit de pensées, la table toute jonchée des lettres découpées où chacune a puisé de quoi mettre en branle sa boîte à images et à sensations. Parfois, une page se tourne, une semelle frotte le plancher mais l'essentiel du silence est habité par le glissement des plumes qui courent sur le papier, la respiration des pensées, concentrées. L'application d'écolière de Janine m'émeut, comme toujours. Et toutes ces zones d'ombres où sont amassés des trésors d'où vont remonter à la surface tous ces mots féconds que nous entendrons tout à l'heure. Du bonheur, pas un souvenir de bonheur, le bonheur, là, vibrant dans la pièce.
Tous ces mots, tu pourras les emporter avec toi, comme un livre qu'on a bien aimé, et que l'on sait avoir quelque part dans son univers, même si on ne sait plus très bien où , dans quelle région du coeur, même si on ne l'ouvre plus très souvent -jamais-
Mais, c'est terminé, le temps resserré, concentré est écoulé.
Ecoute, quelqu'un commence à lire : " Toujours à minuit, il se fait une fente minuscule entre le jour qui finit et celui qui commence, et une personne très adroite qui parviendrait à s'y glisser sortirait du temps et se trouverait dans un royaume indépendant de tous les changements que nous subissons ; à cet endroit sont amassées toutes les choses que nous avons perdues ..."

Je te le dis avec force, glisse toi dans cette faille.
Je t'embrasse tout simplement d'un amour qui n'a rien de virtuel


Avec tous les mots découpés dans le bleu du ciel



Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire