samedi 20 mars 2010

lettre à O


Cher O,



dans ta dernière lettre tu m’écris : toi ? tu choisis la solitude ? je veux dire : l'absence d'amour ? n'est-ce pas l'absence d'amour qui t'a choisie, plutôt ? si l'amour ne se présente pas à toi, tu iras le chercher, tu l'inventeras, tu le construiras de toutes pièces. peut-être que j'ai tort. je te connais très peu, en réalité. j'ai pourtant l'image d'une femme pour qui la seule chose qui compte, au fond, c'est justement l'amour. c'est ce qui te porte, ce dans quoi tu te prélasses et te débats ... tu as raison, je le sais ; je me leurre en pensant avoir eu le choix ; j’ai simplement trouvé le courage de trancher un lien, avec mes mots ; c’est donc bien la solitude qui est venue me chercher, presque à mon insu ; et j’aime que tu me le dises pour que je n’ai plus peur, parce que cela me rassure ... dans la solitude encore des nuits, il y a des pensées nouvelles qui se dénichent et courent sur les pays, dans le règne des songes ... il y a ceux qui viennent me rendre visite à l’improviste, comme s’ils avaient deviné ; je revois mon père, il a l’âge que j’ai aujourd’hui, et je lui dis que je l’aime ; une autre nuit, un amant, que je ne connais pas, et puis, un homme sans visage qui m’immobilise par derrière, et ... et si tous ces fils entrelacés ne sont pas faits pour être lu, ils n’en sont pas moins des antennes lancées en vrille pour tâter d’un monde inconnu. Ils ne cassent pas et tissent en moi et autour de moi un cocon qui m’apaise ... même si tu m’as plus souvent lu que vu de vive voix, tu me connais mieux que je ne l’imagine ; est-ce là la force des mots ? parmi les petits papiers, papiers découpés ce soir à l’atelier pour t’écrire, j’ai pioché celui-ci : les mots ne sont que la tige débile d’une racine compliquée qui enfonce profondément ses réseaux dans les strates de l’humus intime ... même si le terme «débile» me heurte, même si cette phrase est la seule avec les tiennes à n’avoir pas été produite par mes camarades de plume, je la retiens, je la garde ; elle me parle de l’écriture comme d’une nature profonde, ma nature, la vraie nature ... et c’est là que mes peines s’apaisent, que mon regard se purifie et que mes mots trouvent souvent ... leur élan pour s’élancer, parfois vers toi, dans ton bel ermitage en plein champ ; l’été dernier, j’osais te confier mes mots, mes 3 lignes journalières ; et tu m’as si bien lue, si bien comprise, que j’ai pensé un moment que tu en étais le destinataire, mais ... après tout, peu importe ce que nous comprenons, l’important est ce lien, le maintient de ce lien : que nos deux mains tiennent ce fil fragile du bout des doigts. Ce fil de soie, je le vois se dérouler, il s’écoule de la fine patte d’araignée de mon crayon, en volutes, courbes et lignes, il s’étire ... il me rappelle mes pelotes de fil, toutes ces ficelles qui dessinent mes chapeaux, «le fil qui chemine crée le volume», mes armatures de têtes qui laissent les pensées libres de s’envoler.


alors, pour tous nos mots échangés,

je te dis merci.

N.



(avec des mots amis découpés au hasard)

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