vendredi 22 avril 2011

MON MANUFRANCE

Penché sur son établi, Manu écoutait la voix qui nasillait sur son VERAPHONE: "C'est moi qu'on appelle la vipère du trottoir!" et il riait en haussant les épaules et les QUEUES DE COCHON, les petites vis à la tête en tire-bouchon tressautaient dans sa main. Il n'essayait même plus de les compter tant il s'amusait en pensant à sa belle-mère qu'il voyait se dresser devant lui à chaque couplet dans sa jupe en POPELINE bleu-marine .
"Elle a sûrement une combinaison en FINETTE, gloussa-t-il."
Manu, c'était un bricoleur, et pas seulement du dimanche. Son atelier tenait de la caverne d'Ali-Baba à laquelle s'ajoutait la touche du fin collectionneur qu'il était.
A la gauche de son établi, l'attendaient un TIERS-POINTS et plusieurs BOCFILS pour chantourner le bois alors qu'une ESTRAPADE et quelques BRUCELLES dénotaient de son goût pour l'horlogerie. Mais Manu ne s'en tenait pas là, il aimait travailler le fer, la pierre, le ciment et deux ou trois outils de plâtrier, des RIFLARDS avoisinaient avec des ALESOIRS, des MANDRINS, des HAPPES et un INCLINOMETRE tandis que deux COULISSEAUX étreignaient le bois de son établi, prêts à l'emploi.
"Le lendemain, elle était souriante
A sa terrasse fleurie chaque soir
Elle arrosait ses petites fleurs grimpantes
Avec de l'eau de son arrosesoir..."
"Ah! ça! c'est plus de la belle-mère qu'on parle..."maisle gramophone continua.
Les murs étaient cachés par des étagères qui dégorgeaient.
Derrière lui, deux GAULETTES et un BOUTEROLLE pour aller à la pêche les dimanches de printemps étaient appuyés contre le mur alors que les DEGORGEOIRS et les NOQUETTES étaient couchés bien sagement dans leurs boîtes avant de ferrer les carpes, puis de retirer les hameçons.
Manu se retourna bruquement et sa TROUSSE A CHAPONNER qu'il avait posée un peu n'importe où après Noël tomba sur le sol et les pinces s'éparpillèrent. Quand il se releva, ce furent les TRIBOULETS qui tombèrent. Il jura intérieurement et les jeta au fond d'un tiroir, il n'avait pas de bague à agrandir pour le moment.
"Il va falloir que je fasse du ménage par le vide, soupira-t-il, ça attendra bien un peu!"
Sa main caressa le toit du DADANT en bois qu'il allait bientôt ressortir dans le pré fin prêt pour accueillir un essaim d'abeilles.
Puis ses yeux se posèrent sur les vieux jouets qu'il avait chinés lors du dernier Mardi-gras: un jeu de JONCHETS en ivoire et un jeu d'HALMA en bois, tous les deux piquetés, rognés, aux couleurs pâlottes mais combien de gamins avaient essayé de retirer les petits bâtons sans faire bouger les autres et poussé les pions le plus loin possible sur le damier pour faire reculer l'adversaire. Du coup, il regarda à peine le SPIROBOLE, balle et piquets flambant neuf encore dans le carton d'emballage.
"Connaissez-vous Marguerite
Une femm' ni grande, ni p'tite
Qu'a des yeux troublants"...toussotait le VERAPHONE.
"Ma Marguerite à moi!... et il joignit ses deux mains sur sa poitrine qu'il avait velue, je lui offrirai des dessous en NANSOUK, je la ferai asseoir sur des fauteuils recouverts d'IMBERLINE, elle sera toute en soie... enfin presque!..."
Et il se déplaça pour mettre à l'abri son matériel de JASPAGE et son CORINDON tous les deux abrasifs dont il ne se servirait pas avant longtemps mais il laissa en évidence la ZEOLITHE, les petites pierres que sa femme ajustait dans l'aquarium pour purifier l'eau. Il trouvait ça joli "la ZEOLITHE" et il entonna son chef-d'oeuvre:
"Si tu veux faire mon bonheur
Zeolithe, donne-moi ton coeur!!!"
Il prit le vieux USE-BOUT DE CRAYON, qu'il préférait appeler son rallonge-crayon pour noter combien d'YEUX ARTIFICIELS POUR LA NATURALISATION il lui restait. Il compta, recompta, il ne trouva pas le même nombre. Sa main gauche jouait avec le FOLIOTEUR dont il s'était quelques fois servi pour estampiller les commandes.
Il faut dire qu'il avait travaillé pour Manufrance, Manu; on ne le disait pas encore commercial mais représentant, d'ailleurs, il préférait; c'était un peu comme si on lui avait fait représenter le carroussel qu'il avait sous les yeux, le grand manège de toute sa vie.
Les MORDACHES pendaient à un clou, il les reporterait dans la cheminée, les pinces pouvaient encore servir pour une petite flambée; les soirées étaient fraîches bien qu'il fît chaud pendant la journée . Il remarqua alors que le verre de son PAGOSCOPE, son thermomètre à prédire le gel était fendu, c'était sans doute pour ça qu'il ne prédisait plus rien. Il devint tout triste, c'était son grand-père qui le lui avait offert. Alors, il se vengea sur le DECRASSOIR, le peigne à poux qui avait encore toutes ses dents. Il le prit par le manche et s'en servit pour faire tomber la poussière de ses HOUSEAUX et de son WINDJACK qu'il ne reprendrait qu'à l'automne quand il arpenterait les chemins boueux de sa campagne forézienne.
"Je me souviens d'un coin de rue
Aujourd'hui disparu
Mon enfance jouait par là..."
" Ah! Non! Pas celle-là! je vais encore chialer..."
Et il bouscula un gros sac en LONGOTTE rempli de KAPOK.
"M..., il faut vraiment que je fasse du rangement!" Le VERAPHONE vacilla sur l'étagère en OKOUME mais il tint bon; ce ne fut pas le cas du MACHINOIR en corne qui chut sur l'établi. Il en avait oublié l'existence, il le prit machinalement. Depuis combien de temps il n'avait pas lissé les coutures d'une paire de souliers!
C'était comme les ETRIVIERES et les RENETTES. Sa fille était partie et avec elle son cheval mais elle avait laissé les pièces de cuir et les lames pour soigner les sabots du vieux Kopeck; et si elle l'avait fait exprès?
Il s'assit et s'appuya sur un VIROLET POUR CORDEAUX, les cordages étaient tout emmêlés, il allait devoir enrouler ça correctement.
Lui qui était rentré dans son atelier par hasard, il se dit qu'il avait de quoi faire. Il sourit en regardant la pile de catalogues Manufrance qui dormait en face de lui. En cherchant bien, il y trouverait peut-être le VISTEMBOIR d'Alphonse Allais!
"Frou-frou, frou-frou... ah, non!", il entendit juste la fin,
"Son frou-frou
C'est comme un bruit d'aile
Qui passe et vient vous caresser!"
Il se releva d'un bond, enjamba l'ASOMMOIR qui lui servait encore à occir ses lapins et il courut rejoindre Marguerite.

4 commentaires:

  1. c'est magnifiquement vivant! on dirait une séquence de film des années d'avant guerre! et puis on pourrait croire que tu as vérifié tous les termes techniques pour les utiliser à bon escient, mais peut être l'as tu fait? pour la lecture je verrais bien les chansons en vrai diffusées avec un son nasillard qui viendraient se superposer à la voix...bravo!

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  2. c'est chouette avec les vrais noms, enfin l'usage adapté... quelques mots quand même reconnus mais pas connus, popeline, kapok car les safu en sont remplis... beau texte, c'est vrai qu'on dirait une séquence de film Béatrice, tout à fait. On entend même le son du disque du véraphone.

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  3. J'ai vérifié les termes techniques, cela m'a pris du temps, en même temps j'ai trouvé l'exercice amusant et intéressant; quant aux chansons j'ai fait appel à mes souvenirs (pas d'avant-guerre!!!)de fêtes à la campagne plutôt le soir en été quand le vin rosé a réchauffé les cordes vocales et fait disparaître les inhibitions

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  4. Moi j'avais une popeline, on peut dire que ça n'arrangeait pas la silhouette !Et si le même Manufrance existait encore il vendrait sûrement des safu zafu et des bouddha en plastique ou en pierre reconstituée (mais dans reconstituée il y a "tuée")

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