dimanche 10 avril 2011

Souvenirs, Manufrance

Souvenirs d’enfance à Manufrance
Corinne.


Moi j’ai toujours vécu avec le catalogue. Quand il y avait le magasin en face des ateliers, on ne commandait pas, on allait au magasin, on commandait au magasin. Mais on choisissait sur le catalogue. On avait des bons pour Noël. Les enfants des salariés avaient leurs bons. Mes parents se sont acheté leur première télévision avec les bons de Noël. Je devais avoir 9 ans. Sinon on prenait tout à Manufrance. Les affaires de camping, etc. Il y avait Mf partout sur nos affaires. Mon vélo c’était une Hirondelle ; les vélos ça m’a marquée oui. J’en ai eu deux, un petit et puis un grand.

On attendait chaque année le catalogue. Il y avait les nouveautés.

Et le magasin c’était la promenade du samedi, chaque samedi on allait à Manufrance. C’était mieux que la Redoute quoi ! C’est Mimard qui a inventé le catalogue et la vente par correspondance. Un visionnaire. Mais ses successeurs n’ont pas anticipé qu’il fallait produire autre chose. Ils auraient pu continuer mais il fallait qu’ils diversifient. Ils ne l’ont pas fait. Tu imagines, ma mère a encore sa machine à coudre Manufrance, elle a cherché sa facture l’autre jour pour changer une pièce, elle l’a retrouvée, elle l’avait achetée en 1969 et elle marche !

Mais le premier vrai souvenir que j’aie de Manufrance c’est 1968. Mon père, mon oncle, mon grand-père étaient syndicalistes. En mai 68, ils ont dû occuper un à deux mois. Je m’en rappelle parce qu’on leur apportait à manger, ils avaient fait des barricades. Et on y allait en famille. Et mon tout premier souvenir c’est quand ma mère avait fait des cannellonis et on mangeait avec eux, c’est marrant, j’avais même pas 6ans, c’est gravé parce qu’il les avait faits réchauffer au chalumeau les cannellonis.

Manufrance ça voulait dire occupation d’usine. Ca voulait dire aussi sport, vacances avec le centre de sport et de loisirs de l’entreprise. Toute la famille faisait du foot, moi je faisais du ski l’hiver, et l’été de la voile. A la Jasserie, il n’y avait pas d’eau, pas d’électricité, pas de WC, pas de chauffage. C’était Génial !

Manufrance occupée. Ca a commencé à aller très mal l’été 1977. Je me repère parce qu’on était en Bretagne en vacances, on était parti cinq semaines. Vu le syndicalisme, les salariés ont eu cinq semaines de congés bien avant tout le monde. On a reçu un télégramme d’un collègue, au camping : il y avait un grave conflit. On est rentré au bout de trois semaines. Manufrance allait se vendre. Le premier intéressé était un type qui dépendait d’un groupe américain. Il cherchait tout le temps à voir mon père pour essayer de se mettre les syndicats dans la poche, je pense. Mon père ne voulait absolument pas le voir. Il a été secrétaire général de la CGT à partir de 1970 jusqu’aux grandes grèves, jusqu’en 1980. C’est de famille : mon grand-père a été déporté politique en Allemagne pendant cinq ans, de 1940 à 45. Mon oncle lui était à la FSGT, il militait beaucoup.

Il y a eu toute la période Tapie qui a eu les murs pour un franc symbolique. Il n’a pas revendu à la mairie tout de suite parce qu’il y a eu un procès, ils sont passés au tribunal, ça a pris du temps. Puis il a vendu et nous, on s’est fait bouffer.

De 1978 à 1981 je n’ai jamais vu mon père à la maison et je ne l’ai pratiquement jamais vu en fait, parce qu’il avait l’occupation des locaux. Ou il était à Paris, ou en train de manifester. Il y avait énormément de manifs. On faisait beaucoup de convois Saint-Etienne/Paris. On partait tous, les employés avec les familles, les enfants. C’était des syndicalistes purs et durs. Mobilisés, solidaires, parce que comme pendant deux ans ils ont occupé la boîte, ils n’avaient pas de salaire mais ils n’ont jamais vraiment manqué de rien, enfin... les gars des autres boîtes faisaient tout le temps des caisses et il avait la solidarité entre entreprises, de Saint-Etienne et de partout en France.

Je me souviens des fêtes. Je me souviens des moments durs aussi. Mais de grandes fêtes se faisaient dans Manufrance durant son occupation. Un endroit très sympathique était le grand hall vers l’administration : là on mangeait. Il y avait de grandes tables pour environ deux cent personnes. On faisait à manger, puis la plonge, et après on dansait ! Les gens étaient rigolos. Surtout ils y croyaient, pour eux ça faisait partie de Saint-Etienne, ça ne pouvait pas partir. Ils étaient persuadés que le maire (communiste) allait sauver l’entreprise. Et rapidement mon père s’est aperçu que ça n’allait pas marcher, que c’était foutu. Il voyait de plus en plus de boîtes qui fermaient ailleurs dans des villes communistes ou socialistes et pas uniquement de droite, et que cela finalement arrangeait Mitterrand, pour pouvoir passer aux élections en accusant la droite d’avoir démoli les entreprises. Et ça, ça a été très dur : la fermeture de Manufrance a été voulue par la gauche de l’époque. C’est ce qu’il a pensé. Tu te rends compte le nombre de gens que ça touchait ? Il n’y avait pas que Manufrance à l’époque. Manufrance faisait vivre beaucoup de petites entreprises.

A partir de ce moment, mon père a hésité. Comme tout le monde, il avait une prime de licenciement, il a pris la sienne et est parti. Ils ont été 180 ouvriers à ne pas prendre leur prime de licenciement pour ouvrir la coopérative, dont mon oncle. La coop. Deux ans elle a duré. A peine. Ils sont allés au Marais car Tapie avait revendu les locaux. Ils n’avaient pas le droite d’utiliser la marque qui avait aussi été vendue.

Manufrance a coulé en raison d’une gestion déplorable. Après Mimard, patron paternaliste qui n’avait pas d’héritier, la famille a continué l’entreprise sans savoir gérer. Je me rappelle les derniers vivaient royalement sur le dos de la boîte, des semis entiers sortaient pour aller dans leurs villas, celles d’amis ! Il y avait une mauvaise gestion aussi parce que les syndicats étant très forts, ils obtenaient beaucoup, et c’est arrivé au point de non retour. La vente par correspondance a commencé à moins marcher, il y avait la concurrence qui imitait le catalogue. Ils ne se sont pas assez renouvelés. Il faut savoir que Manufrance c’était aussi le Chasseur Français. Ils n’ont pas vu le tournant dans les années 1970. Oh il y avait beaucoup de choses sur le catalogue mais ce n’est pas eux qui fabriquaient, ils ne le produisaient pas. Eux ce qu’ils produisaient c’était les machines à coudre, c’était les armes, les cycles, c’est tout. Et comme c’était du très bon matériel et bien les clients ne rachetaient pas.

Les salariés ne volaient pas, ou très peu, les syndicats surveillaient, mais il y en avait toujours évidemment qui en profitaient, c’était de petites quantités. Ce bruit qui courrait selon laquelle Manufrance a coulé à cause du vol des salariés a largement rendu service aux gestionnaires, ça les arrangeait bien. Pendant ce temps, personne ne pensait à l’argent gaspillé, aux erreurs de gestion, au manque de perspective. Par exemple, pendant que les comptes périclitaient, que ça allait de plus en plus mal, ils ont fait construire les bâtiments de Molina, la construction a duré huit ans, l’endroit a fonctionné pendant deux ans, puis a fermé. A Molina, je me souviens, là c’était devenu n’importe quoi, c’est vrai, des salariés sortaient, durant les pauses, des cartons, les mettaient dans leurs voitures. C’était la fin. Tout le monde le savait au fond.

Moi j’ai toujours vécu avec le catalogue. Quand il y avait le magasin en face des ateliers, on ne commandait pas, on allait au magasin, on commandait au magasin. Moi je ne garde que les bons moments, parce que j’étais gamine. C’était les fêtes. C’était une bonne époque.

3 commentaires:

  1. Est-ce écrit par "Corinne", est-ce une retranscription d'un interview ? Je suis curieuse de connaître la genèse de ce texte. En tout cas, c'est sacrément intéressant, beau boulot de socio

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  2. oui, j'ai d'abord fair l'interview (1 h enregistré et bien plus au-delà) puis l'ai retranscrit (beaucoup de pages) puis "réduit" pour ce texte, mais c'est bien Corinne (et Momo) qui parlent... eux et rien qu'eux, mais j'ai tronqué beaucoup beaucoup pour le texte ici présenté. Je viens d'envoyer le texte pour leur demander si c'était Ok ou si Corinne souhaitait que des choses changent, donc en fonction de la réponse j'aviserai.

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  3. belle transcription, vivace,
    surtout au début avec ces mots qui reviennent,
    "commander", "les bons",
    en rythme

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