lundi 10 décembre 2012

Se faire une idée de la poussière

 
« Le plus souvent, personne ne s'y intéresse. La poussière fait partie des déchets et résidus, zone grise où stagne -hors la vue, hors l'attention - la part du monde laissée de côté. C'est toujours là qu'il faut tenter d'aller fouiller, évidemment. Dans le négligé, l'écarté, le refoulé se tiennent en effet les énigmes organisatrices du visible . Peu importe que le point de départ paraisse trivial, ou même inepte. En creusant, on trouve matière à vertige. …
.
La poussière, en fait est une énigme ontologique. Ni néant - ni étant – quelque part entre les deux, elle est à la fois évanescente et agglutinante, ténue et têtue. A la frontière du solide et du gazeux, matière pratiquement dépourvue de forme, elle déjoue, mine de rien, les catégories de la métaphysique.
Du coup, tenter de se faire une idée de la poussière se révèle être une expérience limite. Car, pour avoir ce qui s'appelle une idée – claire, distincte, nettement pensable -, des contours sont indispensables. Limites nettes, arêtes roides, voilà ce qui est exigé, depuis que le terme même est apparu : « idée », en grec, se dit eïdos, « forme » - pas de forme, pas d'idée ! La poussière semble donc impensable. Informe, flottante, pulvérulente, en lisière du visible et du palpable, elle paraît être ce dont la pensée occidentale ne peut pas parvenir à se faire une idée.
Pour penser la poussière, il faudrait aller voir ailleurs, autrement. Réfléchir par d'autres voies. Du côté du fluide plutôt que du solide. Du flou plutôt que du net. Du discontinu plutôt que du stable. Vers les fumées, les brouillards, les nuages, les scintillements éphémères. Vers l'attention portée au rebut, la rédemption des déchets, l'égale dignité de toutes les matières. … 
La poussière est le modèle secret des idées. C'est elle qui les rend possibles. Dans la pensée, faire le ménage est en fait une activité circulaire : en faisant le ménage dans les idées, on produit des poussières nouvelles, qui nécessitent de nettoyer une nouvelle fois, en produisant de nouvelles poussières ; Et ainsi de suite. Cela s'appelle l'histoire de la pensée. »

Roger-Pol Droit  


1 commentaire: