mercredi 29 octobre 2014

5 personnages, le dernier est le JE

Comme lorsqu'on pénètre dans une église, l'Homme à la casquette écossaise se découvre. il a gardé ce geste du fond de sa mémoire. L'Homme, donc,époussette son couvre-chef des gouttes de pluie qui s'y sont déposées sans l'infiltrer, l'Homme aime les casquettes écossaises en vrai tweed. Il la fourre dans sa poche. La main droite en visière, pour se protéger des lumières trop crues des néons, il regarde les affiches qui promettent des ailleurs meilleurs en des séjours enchanteurs : là un train avançant sur le flanc d'une montagne couronnée de neige éternelle bleutée ; là un autre surplombant la mer azurément paradisiaque -mais civilisée- tortillant le long d'une corniche célèbre d'où s'élancent des anges. C'est là qu'il veut aller. C'est là qu'il vient chaque jour regarder les affiches qui ne changent jamais. L'Homme vient là chaque jour,quelque soit le temps. L'Homme homme aime les routines, les trains et les gares.

AILE est descendue du wagon, son vélo à la main. Elle devra attendre d'être dans la rue pour l'enfourcher : dans l'enceinte de la gare, c'est interdit, comme les cigarettes. Danger. Sécurité. Bien-être de tous et de chacun. AILE se dirige vers la sortie d'un pas d'antilope, presque en volant. Elle a laissé son amoureux à la maison et le souvenir de lui court encore partout sur elle et en elle. AILE a laissé son cœur à la maison, il lui reste ses mains qui tiennent fermement le guidon, ses jambes de gazelle, son sens de l'orientation et son courage. Elle doit y arrimer les autres morceaux de vie, ceux qui vous obligent à sortir du lit pour sauter dans un train enfourcher un vélo monter dans un ascenseur parcourir des couloirs insérer des cartes dans des machines appuyer sur des boutons. Son nez ses yeux ses oreilles fonctionnent, mais n'enregistrent rien, son corps est rempli du sentiment qui donne des ailes.

ELLE a passé la nuit dehors, il faisait bon, les bruits de la nuit lui servaient de drap léger. Une fois de plus ELLE ne prendra pas le train, ELLE ne regardera pas les tableaux de départ. ELLE se rendra au bar du TRAIN TRAIN QUOTIDIEN et commandera un thé au citron si bon. ELLE regardera passer les gens, comment ils arrivent dans son champ de vision ; ELLE  notera leur tenue, leur air, en reconnaîtra certains, et continuera leur histoire sans eux, s'imaginant d'où ils viennent et où ils vont. Elle oubliera un peu sa vie à ELLE, cette vie perdue dans cette salle des pas perdus ; ELLE avance, un peu sonnée, aperçoit près du comptoir le gars de l'autre jour. ELLE fait demi-tour. ELLE va plutôt aller boire un thé au lait dans le Bar-Mitsva. ELLE n'a pas le courage de l'affronter ; c'est trop tôt, ELLE a trop eu dormi.

IL court, IL vole, IL est parti trop tard de son dernier rendez-vous. IL s'en veut mais c'est trop tard, ce sentiment enrageant qu'on ne peut jamais remonter le temps. IL bouscule les nonchalants. La voix a déjà annoncé le quai. IL fait défiler la chaîne des catastrophes qui adviendraient s'IL ratait ce train. IL est presque devant les tableaux de départ, vérifier quand même. C'est alors que des CRS surgissent et lui demandent ses papiers. IL est au bord de la crise de nerfs. pourtant IL a l'habitude, mais là, non, ce n'est vraiment pas le jour ; le destin ne peut tout simplement pas lui faire ce coup-là. IL tente de forcer le barrage, en rêve, dans un geste qui tiendrait davantage du désespoir que d'une réelle envie. IL fouille dans ses poches et tente de mettre la main sur son portefeuille. La voix prononce alors la sentence : par suite d'incident sur les voies le train 6954 à destination de XXX, est annoncé avec un retard de 15 minutes.

JE vais prendre un train choisi au hasard et aller au bout de sa course. JE suis assise dans la salle d'attente, sur un fauteuil rembourré comme on en fera plus. J'attends. J'ai une toute petite valise, JE ne serai pas partie très longtemps. JE choisirai un bon compartiment et m'installerai près de la fenêtre. A l'heure du repas, une dame sortira de son sac à carreaux des oeufs durs et m'en offrira un, des figues aussi, une boisson chaude de son thermos. Nous évoquerons le temps qu'il fait et celui qu'il pourrait faire, elle me dira qu'elle va rendre visite à sa fille et garder son petit-fils pendant les vacances. JE sors un livre de mon sac mais JE me rends compte que JE n'ai pas pris la bonne taille. Si JE le commence maintenant, JE n'aurai plus rien pour ce soir et me coucher sans un livre n'est pas envisageable. JE le range, J'attends, JE dévisage mes voisins. En ce qui concerne certains d'entre eux, J'espère qu'ils ne seront pas du voyage, ou tout au moins qu'ils ne viendront pas dans ma voiture. L'aventure, OUI, les emmerdes, NON.

 

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