jeudi 30 octobre 2014

perso 4 / celle qui écrit

Liliana semblait surgie d'un mirage, d'une sorte de miroitement des eaux ou du bienfaisant silence qui enveloppe les ombres. Elle n'était qu'une silhouette dessinant des arabesques dans une sorte d'errance. Vénitienne parmi ces vénitiens qui se réapproprient leur ville quand leur est rendue la cité qui les irradie. Les touristes étaient enfin partis, c'était le début de l'hiver, un léger brouillard flottait entre les murs rapprochés des maisons et au-dessus des canaux. La statue équestre de Bartolomeo Colleoni, le Condottiere érigé par Verocchio qui porte son regard haut bien au-delà des ombres qui hantent encore ce campo, ruisselait après la lourde pluie de la nuit. Liliana marchait, arpentait sa ville cherchant à rompre l'indifférence qui ronge secrètement les plus belles villes du monde. Elle était littéralement dans ce dedans où tous les sens sont sollicités pour pouvoir jouir de l'amour qu'elle portait à Venise. Elle avait une façon bien à elle de regarder, de ressentir et d'écouter jusqu'aux nuances de silences les plus infimes.
Une fois la porte de la maison refermée derrière elle, Liliana se laissait happer par un chemin, une veine qu'elle creusait, chaque jour différente, et où elle scrutait ces visages qu' elle pourrait jurer avoir déjà vus la veille ou un an en arrière. Elle avait un impétueux désir de voir plutôt que de connaître. Ce qu'elle nommait chemin, c'était aussi hésitation et nudité voilée d'une évidence. Et l'instant qui commençait alors devenait récif que tout pouvait faire bouger.
Dans son élan, elle se laissa emporter ce matin là par les bruits qui, par leurs désirs d'effraction, nettoyaient la lumière privée d'elle-même : le frottement vif du balai du balayeur des rues, le gémissement des courroies du rémouleur calle del Paradiso, les grouillements de voix et de pas, le rabotement des planches d'un menuisier dans une cour, le clapotis de l'eau, le grincement d'un volet, les appels d'un vendeur. Elle appelait cela les mélodies de Monteverdi . Elle aimait bien certains jours, assise près de sa fenêtre grande ouverte, écouter les bruits de sa rue sans regarder, juste en imaginant les passants : elle reconnaissait ainsi l'homme pressé, la voix de l'ivrogne, celles de deux amoureux, le sautillement de l'enfant et le pas fatigué de l'homme qui rentre du travail. Les mélodies d'une vie que chacun produit ou écoute, un mouvement parmi les autres. Puis elle se mit à écouter le bruit de son propre pas un peu ouaté dans la calle déserte. Un pas en harmonie avec ces rais de soleil qui commençaient à déchirer la brume par petites touches , caressant le pavé avec délicatesse. Elle allait ainsi d'un seuil à l'autre, d'une ombre à une autre, dans une errance emplie d'idées à demi pensées, de mots fissurés pour dissimuler la fragilité de ses visions. Sans en gommer ses balafres ou ses ambiguïtés, Liliana portait un tel amour à sa ville natale qu'elle y poursuivait une méditation continue, en s'abreuvant aux visages entrevus, aux miroirs d'eau libérant un cri de couleurs solaires , harmonisant le rythme de ses pas au rythme de ses songes.

1 commentaire:

  1. Dis-donc, tu nous gâtes, tous les matins un texte et ça va crescendo, et que dire de tes photos ... de quoi pâlir d'envie. J'aime beaucoup le passage dans le milieu du texte "Liliana marchait, arpentait .... (jusqu'à) ... que tout pouvait faire bouger"

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