lundi 26 janvier 2026

Éclats de lichen/ 1

 

 Et voilà. C’est comme se retrouver au milieu de rien. Cela ne signifie rien d’autre que de vouloir avancer dans ce rien qui prend toute la place. Aucune lumière ne scintille. Aucun frémissement ou quelconque mouvement de qui que ce soit, de quoi que ce soit. Le rien le plus profond, celui devant lequel on se tient, parce qu’on ne peut pas faire autrement. Le rien est plein, il susurre, il suinte, il gémit, il grésille, il ruisselle, il donne à voir ce qui manque, il cache ce qu’il veut, il prend de la place, il nous égare entre les mailles d’un silence nécessaire, il patiente, il crée un espace nouveau, il tire et noue des fils, il devient image, il glisse des grains de sable entre les lames du cerveau, il nous absente, il nous détient, il permet de faire des pauses, il nous ralentit, il nous emmène au bout de la ligne, il n’est pas sécable, il est plein, il interroge sa propre source, il est temps de latence, il nous fait lâcher la proie pour l’ombre, il voit plus loin, il va vers l’amont et l’aval, il nous sauvegarde, il nous entoure, il nous façonne, il nous compose, il nous retire d’un tout, même si on le sait bien, tout n’est rien.

On pourrait rester dans ce rien, mais on s’empare presque malgré soi d’un livre posé en travers sur une étagère. Au lieu de le ranger, le remettre à sa place, les mains l’ouvrent. Et voilà. Et on se promène entre les pages de l’ouvrage. C’est un livre d’art, avec des reproductions de peinture. On regarde sans vraiment voir. On laisse les pages se tourner. Les couleurs imprégner nos pupilles. Des formes donner à imaginer. On l’a déjà feuilleté bien sûr. Mais dans cet instant sans rien, c’est la seule chose qui s’est présentée. Et voilà qu’un visage regarde. Il arrête. Il réclame. Quoi, on ne sait pas. De l’attention, de la présence. De l’existence. Un désir de vie. Il ne peut être ajourné. Et tout s’arrête. Ou plutôt non, tout commence.  Voilà, c’est ça, tout peut commencer.

L’annunciata di Palermo d’Antonello da Messina me dévisage. C’est tout. Et la main suspend l’effeuillage de pages. C’est la main de Marie, en suspens, qui me fait signe d’accoster sur ce rivage :Attends un peu, ne pars pas, on a des choses à se dire... C’est la main d’un peut-être. Un de ces peut-être qui n’a pas encore pris de décision, un peut-être récurrent, de ceux qui hantent toute une vie. C’est la main d’avant la bascule. C’est la main face à l’imminence que le rien, va se mettre à trembler.


        Devant Marie, un lutrin en bois où repose un livre ouvert. L’esprit s’y était faufilé, enfoui, en creusant son espace de solitude, d’intimité où se déprendre, devenir disponible. C’est le seul détail qui se détache de l’image sertie à un fond noir. On ne distingue de Marie, que son buste enveloppé d’un voile bleu qui l’enserre pour mieux la cristalliser, de ce bleu de sagesse sans excès de grandeur, mais se concentrant sur la profondeur à donner à l’instant. Car c’est l’instant qui importe. Celui où tout se tient en un déséquilibre vital. L’instant où une respiration s’achève, où le doigt posé sur la tempe ne ressent plus le battement des veines. L’instant où s’espère le cri d’un nouveau-né. L’instant où un simple regard change le cours d’une vie. L’instant muet où tout bascule dans le déjà. Voilà, on est dans cet instant. Il n’y a rien d’autre à considérer que cela.

Tout se passe à l’intérieur. De l’intérieur du livre à l'intime de Marie. Du ventre même. Car c’est bien là que tout se trame. Le monde intérieur vient de trembler. Nul besoin d’un ange en majesté avec de grandes ailes balayant la poussière des mondes. Nul besoin d’un panorama en ligne de fuite avec une perspective en tension pour dresser un décor. 


 

En un jour ordinaire, au clair d’une solitude, l’esprit est propulsé au bord de ce qui advient, une promesse obscure. L’ébranlement du corps d’une femme se lit dans une chorégraphie de mains. Notre regard se tient là, happé par ce geste. L’image vient de saisir sa proie. Ce qui est montré prend sens. Un récit s’articule. C’est le début d’un commencement, l’évanescence d’un instant qui commence tout juste son existence. Une étincelle. Peut-être un feu suivra. Ici la force d’un feu prendra corps. On se tient face à un affleurement de ce qui peut être. L’épaisse noirceur du fond ne dit rien d’autre que tout est là, dans l’entre-deux du voile et du livre, dans ce silence que l’on sentirait presque remuer comme un murmure. Ce que le regard fixe et que l’on ne peut voir est cette attente nouvelle de l’incertitude.

 

Voici le premier texte s'inscrivant dans notre troisième chantier Images et fragments. Je l'ai intitulé Éclats de lichen (un titre provisoire). Les images sont pensées en résonance, et ce sont les miennes. La seconde postée ici est la photo d'une affiche croisée dans une rue. La structure générale n'est pas encore fixée. 800 mots composent ce texte. Ce pourrait être une jauge pour les textes qui vont suivre. Ce texte semble faire partie des "Interludes" qui vont rythmer le récit que j'envisage d'écrire. Tout est encore un peu flou, et donc peut évoluer.

 



mercredi 21 janvier 2026

Images et fragments



Notre projet d'écriture avec images se poursuit. L’an dernier, nous avons mené deux chantiers où nous avons écrit chacun(e) deux versions de textes avec les mêmes images, et en tentant de faire évoluer l’écriture, soit deux fois douze textes. Nous avons terminé à l’automne.

Le projet pour les mois qui viennent c’est de se lancer dans une écriture plus longue, toujours en lien avec des images. On a pris quelques semaines pour que chacun(e) prenne le temps de la réflexion, afin de se créer une image mentale du récit , fiction peut-être, mais appelons-le récit vers lequel on aurait envie d’aller. Dans cette phase intérieure, quatre axes pour baliser notre chemin :

l’atmosphère : la couleur générale du récit, son ambiance, les sensations qui émanent.

la forme : est-ce qu’on voit de grands blocs de textes, quelque chose d’aéré, des paragraphes, des titres…

le thème : prendre tous les chemins possibles autour du thème choisi. Le penser sous forme d’arborescence, de carte heuristique, de notes nombreuses qui se nourrissent les unes les autres et que l’on n’a jamais fini de nourrir.

le lien aux images : réfléchir aux images déjà utilisées et/ou commencer à en mettre de côté qui seraient d'avantage en lien avec notre thématique et qui seraient porteuses de textes à venir. Imaginer quelle place elles pourraient prendre, différente sans doute des textes déjà écrits.

J’ai proposé aussi d’avoir des supports de livres connus, une sorte de compagnonnage littéraire, chacun les siens, pour nous étayer lors de l’écriture. Un livre pour le rythme, la voix, un livre pour la thématique, et un autre pour la forme.

Après cette phase d’errance intérieure, chacun(e) apportera une image «  forte » pour se lancer dans l’écriture d’un prélude et démarrer ce nouveau chantier.


mercredi 31 décembre 2025

Heureuse année 2026

 


Un avant-goût de la belle salle commune de notre habitat participatif que le groupe vient de terminer en auto-construction : on pourrait y écrire un jour toutes et tous ensemble ?

C'est mon voeu pour 2026 qui sera aussi celle de mes 80 ans !!!

Que le bonheur soit avec nous ... et que la paix règne 

jeudi 4 décembre 2025

L'oeil et la source/ 12 bis/ Indicible

 



S’il fallait choisir des mots pour tenter de dire ce que l’on est devenu, ou ce que l’on est en train de devenir, puisque tout n’est pas encore achevé, on aurait besoin de verbes, de leur puissance à mettre en acte. Et s’il fallait n’en conserver que trois, on pourrait se contenter de ceux-là : voir, choisir, être. À combien de révélations, et l’on pourrait même parler d’apocalypses au sens premier du terme, sommes-nous confrontés au cours d’une journée, d’une semaine ou d’une vie ? Et sommes-nous dans la capacité réelle de les voir. Si l’on pouvait les enfiler sur le fil d’un collier, peut-être aurions-nous ainsi un collier à plusieurs rangs à porter autour du cou..Choisir de voir est une affirmation d’être. Dans ce jardin d’eau qui me regarde, il y a tous les songes qui tanguent en surface, des songes de toutes formes et de toutes couleurs. Ils se rappellent à moi avec la délicatesse des songes éveillés, ceux qui nous aident à traverser les mondes où nous errons, ceux qui nous font tenir debout dans l’espérance d’une cartographie autre, aux méandres librement dessinés, ceux qui donnent au regard l’espérance d’un horizon. On choisirait de donner à voir, à étendre aux yeux des passants, pour que chacun s’en empare, des parties de soi sans taches ou légèrement grisées par le temps qui a fait son œuvre, et que l’on livrerait à la volonté du vent, à la délicatesse de l’air et de la lumière. Une réalité offerte au passant qui passe en silence et qui peut se contempler en face. Entre l’œil et soi, entre l’œil et le monde, s’ouvre un regard né des entrailles. Un coup de foudre ! Le surgissement d’une vision sortie des ombres qui nous revêtent. Choisir de voir, sans rien savoir de l’acte lui-même qui se déroule. De l ’énigme qui se délivre. Voir et choisir de voir sans le vouloir. Tout cela entre les paupières. Sans chercher à trouver une vérité dans ce qui est vu. Il faut d’abord prendre le temps du labyrinthe, avancer avec la lenteur nécessaire, en tenant avec force, entre ses doigts, le fil d’Ariane. Ensuite seulement nommer. Lorsque l’on a pris suffisamment de recul, il est alors possible de nommer. Nommer pour être. Pour se voir soi-même. Ça voir. Savoir. Dans la cartographie de ses lisières, en tenant bien serrée entre les doigts, la corde de l’espérance entre passé, présent et advenir. Cet advenir, imprévisible possible, attendu.

dimanche 30 novembre 2025

Avent 2025 : PAIX

 

 
 
 
De douces pensées à vous toutes-tous en 
ce premier dimanche de L'Avent. De Bourdeaux, comme si vous y étiez .

lundi 24 novembre 2025

L'oeil et la source / 11bis/ Imprévisible

 

  

 

Comme pour aiguiser la vision que l’on a du réel, toucher l’écorce de l’arbre, en tâter la rugosité pour qu’elle s’imprime dans la peau de la paume et fasse circuler plus loin encore, dans les replis internes du corps, cette vie que l’on sent vibrer sur les troncs des arbres, et ressentir que l’ordre des choses peut se remettre en place si l’on tente quelque chose. Dans le dedans de ce qu’on nomme soi, une sensation de plénitude, et même si on réfléchit bien aux mots que l’on emploie, on pourrait parler d’un sentiment d’amplitude, comme si notre cage thoracique s’était écartée et, dans cet espace augmenté, encore plus d’air pouvait pénétrer, plus de perceptions s’affiner avec une sensibilité intensifiée. Les pulsations du cœur amplifient leurs battements et donnent aux pensées un champ plus vaste de tremblements. Un paysage intérieur s’étend sous ce regard. Quelque chose de plus ample que le réel où avancer. Une architecture différente du lieu prend forme, une géographie creuse des sillons nouveaux, délimite de nouveaux lieux qui s’illuminent d’une manière différente. Une transhumance, de celles que l’on n’espérait plus, cherche à se faire jour. Continuer alors à écrire pour se recommencer, pour mettre en mouvement d’autres enfantements sur le seuil de paysages nouveaux. Aux marges du regard, un horizon où accrocher les songes dans le trouble de ce qui est en devenir. Trouver dans les replis du grand livre de nos existences, dans les pages déjà tournées de la vie, la langue qui saurait dire ce qui est en train de se produire, une langue inédite. Une langue trouble, délivrant des pépites surgissant d’un ailleurs dont on ne sait rien, élargissant l’espace du jour et donnant à voir ce qui est le plus secret. Il ne reste qu’à déchiffrer ce qui est éparpillé sur les marges de la page, ce qui est mais que l’on ne voit pas toujours, ces lambeaux de pensées qui cimentent chaque être, et qui restent dissimulées longtemps, et soudain par des chemins imprévisibles, se laissent contempler. À l’intérieur de ce paysage, des points d’incandescence à fixer, sur lesquels concentrer le regard, et vers lesquels se dessine une possibilité de chemin. À l’intérieur de ce paysage, inscrire un ciel bleu, et une silhouette qui marche en traçant ce nouveau chemin espéré depuis tant de temps. Cela sinue encore, comme ces longues phrases dont on ne vient pas à bout, car les lignes droites n’existent pas. Dans la peau de l’écorce sommeillait l’élan.


samedi 22 novembre 2025

L'oeil et la source/ 10 bis/ Indéfini

 

     

Bruits et lumières engloutis, se contenir, s’enserrer, se complaidans le refuge silencieux de son enclos. On peut y dresser l’inventaire des ailleurs auxquels on n’a plus accès, ou plus la nécessité de s’y rendre, mais on sent bien qu’ils sont présents en soi et qu’ils continuent de dispenser leurs bienfaits au-delà de notre présence dans le réel. Dans la substance trouble du songe, il y a une autre vie qui se profile où des figures effilochées se suspendent, empruntent des voies de secours pour parvenir jusqu’à nous. Bien à l’abri dans cette grotte, tout peut encore se tramer : du passé il peut se tisser des lendemains et la vie continuer de se tresser et de chercher et explorer sa voie vers l’indéfini. Plus rien ne fait frontière. L’esprit arpente une géographie intérieure, se rassasiant de paysages incrustés à la mine de plomb, tatoués sous l’envers de la peau et qui, encore vifs, poursuivent leur suintement intérieur. De leur épanchement, naissent des forêts, des rochers infranchissables pour la stature de l’enfant, des espaces où se perdre, des lieux mobiles avec les souvenirs qui les font revivre. L’espace du dehors revisité depuis l’espace du dedans. Et ces lisières à peine effleurées, estompées d’un voile dont on n’a plus envie de lever le tulle pour donner à voir ce qu’il cherche à cacher. Entre le dedans et le dehors, il n’y a plus de frontières ; des images se dressent laissant deviner le parcours d’une vie, ses méandres et ses lignes droites, ses creux et ses promontoires, ses lacs de sérénité et ses mers à la houle provocatrice. Derrière les volets clos d’une cartographie intérieure, un sentiment étrange d’une intense présence qui ne s’est pas dissoute au fil des ans et des pérégrinations. La fillette d’avant, celle d’un lointain passé, celle qui se posait des questions mais ne parlait presque pas, celle qui restait emmurée dans ses soliloques, celle traversée de silences toujours plus amples, est toujours là, dans cette mémoire fragmentée d’une femme assise près d’une fenêtre, buvant un café, songeant à ce chemin, dont elle a parcouru bien plus de la moitié, et sur lequel surviennent encore, malgré les angles morts qu’il reste à dépasser, de denses appels de vie, des passages encore à franchir, même si la falaise ultime se rapproche chaque jour davantage. Intérieur irisé d’un jadis dont il n’est pas possible de se défaire et qui éclaire ce vers quoi les pas doivent désormais se diriger.


mardi 18 novembre 2025

VIII  -  VOIR  -  CHERCHER où TROUVER.     (VIII  BIS )


   La grille rouillée roule ses yeux ardents sous leurs semelles meurtries. La longue marche a épuisé leur légèreté et leurs pas sont les larmes des coups reçus enfouis sous leurs cicatrices à corps ouvert. Le silence emmure les lèvres vrillées par la souffrance et le temps accélère la douleur des non-dits. Plus rien n'affleure à la surface des sentiments. Même la haine a suivi l'envol des oiseaux . Elle s'est muée en une traversée diagonale de la frayeur pour échapper à la résurgence du mal. 

    VII  -   CHERCHER   -  VOIR où TROUVER.     (VII   BIS )

   Le goéland sur son nuage
gardien du sable
gardien de l'eau
son oeil glauque et perçant
reflète les incertitudes 
du monde.
Petit Pouvoir
au-delà des luttes intestines
Sa solitude vulnérable
n'en fera qu'une bouchée
sous les incisives grotesques 
de l'Univers
ensorcelé
combat des chefs
yeux révulsés
par l'appât du vide
du rien qui servent tout
Il s'accroche à la certitude du ciel
à sa noirceur qui n'existe 
que par l'aiguille de Lumière
qui traverse les nuages
 de la nuit
L'Aiguille-Espoir.


 

 

 VI  - VOIR  - CHERCHER où TROUVER.   (VI  BIS)


    L'horizontal
entre le ciel et l'eau
Figure géométrique
Figure équilibriste
mais maintenir
se maintenir
sous les ciels laiteux
Ne pas poser bagage
Fendre les vagues
Guider sa barque
sur les strates de l'eau
Elire la nuit épistolaire
pour réécrire sa vie
Pouvoir encore rêver
et voguer, voguer
sans vague à l'âme 
à l'abri des maisons endormies
Enfin pouvoir aimer
à portes grandes ouvertes.



 

 

 

V - VOIR - CHERCHER où TROUVER.  (V  BIS)

(pour les photos, voir Version 1)

   Vouloir s'évader des eaux troubles confondant les rochers, les poissons, les ombres des grands fonds et tous leurs démons de l'oubli relève de la magie du corps à vouloir vivre à tout prix, surgir, émerger, prendre les vagues dans ses bras et se traîner sur le rivage. Le sable offre sa couche profonde, tendresse, caresses assurées. Un bras se lève et la main pointée vers le ciel la falaise s'entrouvre, laisse passer une silhouette étonnée, remplie d'une rage joyeuse. Les pieds nus flottent au-milieu des grains blonds-cendrés, entonnent une valse silencieuse d'abord étourdissante ensuite de la tête et du coeur. Dès lors, elle ouvre les portes des rocs engrillagés et le chemin dans la campagne hospitalière sinue sous la lumière d'un matin prêt à offrir le gîte à un corps révélé. Fermer les yeux, respirer, savoir que l'on peut exister.

lundi 10 novembre 2025

L'oeil et la source/ 9bis/ Insaisissable

 


 

 Quand l’insaisissable d’une pensée cherche un chemin, une échappée pour pouvoir s’énoncer. Alors pour commencer, il s’agit de créer une ouverture pour sérier le propos. Mais commencer n’est pas le mot qu’il convient, car cela vient de plus loin que devant cette image d’une ouverture sur un paysage ou sur quelque chose que l’on devine ou que l’on aurait envie de voir. Des bruissements de pensées existent dans l’amont qui se révèlent sans doute face à ce qui est regardé. Bien avant que des mots s’écrivent il y a eu un mouvement intérieur qui, confronté à la force de l’image, se coagule dans un fragment qui, parfois s’apparente à un vertige. Ici c’est le cadrage qui importe, avec cette succession de parois qui cernent l’ouvert, qui ceignent la mise en place d’une pensée dont on peine à la mettre en mots. Ce qui va naître alors était déjà dans les limbes mais ne se savait pas être en état d’être pensé et encore moins dit ou écrit. S’ensuit un mouvement ascendant de mots qui s’articulent et tentent de s’élever dans un équilibre qui n’appartient qu’à eux. Ils se portent les uns les autres, font un exercice d’haltérophilie en tentant de se soupeser les uns les autres pour que tout tienne debout et que la phrase se déploie avec justesse, prenne confiance en elle-même et poursuive son ascension, guidée par la lumière d’un sens qui se révèle au fur et à mesure, et dans l’intention de vouloir aller toujours plus haut, plus loin, presque à notre insu. Et les mots qui s’ajoutent, se greffent les uns avec les autres, intensifient leur emprise en laissant une empreinte dont on n’avait certes pas la conscience avant de se lancer dans cette aventure, ces mots qui s’écrivent, presque sans nous, ne sont là que pour nous faire toucher du doigt ce qui en nous est déjà présent mais dont on n’avait pas encore atteint la lumière qui les irisait. Dans une osmose bleutée, on s’échine à faire naître, à donner une existence, même éphémère et même confidentielle, à ces paroles qui jaillissent d’une intimité dont on ne savait pas posséder les clés pour les libérer, bien calfeutrées entre le visible et l’invisible. Quelque chose était là, qui se faufile, apparaît, disparaît, se murmure, se laisse presque caresser, toucher, épiphanie de l’être en constante mutation, sans cesse à onduler entre ombre et lumière, entre caché et révélé.



jeudi 6 novembre 2025

L'œil et la source/ 8 bis/ Intériorité

 

 

Devenir ce que nous avons à être. Mais par quel chemin y parvenir ? Et de combien de chemins avons-nous la disposition ? Hésiter, divaguer, progresser vers l’être qu’il semble que l’on doit être, ou pourrait devenir. Sans perdre le fil qui relie nos vies qui ne sont qu’un étrange serpent marin, louvoyant entre les écueils . Souvent désorientés, nous flottons, la tête tournée vers un ciel, dont on attendrait beaucoup plus qu’il ne peut nous donner. Mais c’est en soi que la réponse, si tant est qu’il y en ait une, ne peut se manifester que dans une extrême intériorité, et non plus comme dans les grands récits bibliques dans une surpuissance de manifestations qui font résonner terre et ciel, où le Créateur lui-même intervient. On ne peut pas recevoir du dehors ce que l’on a à vivre. Déporter alors son regard vers du plus infime, vers ce qui peut insuffler la mise en route du pas sur ce chemin intérieur, sans lequel nous n’arriverons à rien. Il est un peu obscur, peut-être en noir et blanc, car pas encore irisé des bleus de l’espérance. Il faut se laisser amorcer, que la peau accepte d’être piquetée des multiples sensations.  Ce qui nous a articulés avant a son poids, un poids déterminant sur ce qui sera après. L’arbre vers un devenir cherche sans fin la lumière dont il a la nécessité pour poursuivre son existence. Ses branches se tendent, luttant contre l’ombre qui s’insinue et gagne peu à peu. Et l’appel que l’on a cru ressentir d’une lumière plus grande, d’une vie plus ample, l’a-t-on vraiment entendu, ou se l’est-on fabriqué, pièce à pièce, pour se regarder en face aux petits matins d’une vie qui avance à pas comptés en direction de son estuaire. On le sait que l’advenue d’un bleu pénétrant, recouvrant ciel et terre, irisant jusqu’à nos ombres qui s’étaleraient paisibles sur le rivage, où nous accosterions emplis de cette sérénité vers laquelle on a couru tout au long de la vie, nous avancerions droits, sûrs de ce qui a été vécu, oui ce bleu pénétrant nous ravirait, où l’on serait dans une sorte de corps à corps avec lui. Mais où trouver le passeur pour nous guider, où trouver la silhouette salvatrice d’un Virgile se tenant là, à l’entrée de la forêt obscure où nous sommes déjà sur son seuil. Alors l’écriture pour aller chercher dans les quelques recoins de nous-mêmes et vouloir donner sens

mercredi 5 novembre 2025

11/V1 et V2 Tenter de s'annuler soi-même et ne pas y parvenir

           

Version1

Bien sûr je connaissais la pipe qui n'en était pas une, la pomme que personne ne pouvait croquer même pas Ève en rêve

Lors d'une exposition à paris, ça avait été une révélation : les titres des œuvres de Magritte font la moitié du travail ils interprètent au-delà de l'image, révèlent le mystère. Mon tableau préféré c'était Le Thérapeute. La silhouette d'un homme vêtu d'une cape-voile avec à la place de la tête et du tronc une cage dont la porte est ouverte, avec l'une des colombes déjà dehors, comme quand on fait une photo, le petit oiseau peut sortir. Figer l'instant de la révélation comme la photo de Harold (voir texte 3)

La parole plus que l'idée veut surgir, l'image révèle.

L'autre colombe est encore dans la cage, l'autre parole, hésite encore. Peut-être qu'elle n'est pas prête à se libérer.

Dans le film le Peuple Migrateur, vu récemment au cinéma, la liberté conquise fait hésiter aussi le bel ara, qui avec sa patte, a tourné la tourniquette et ouvert la porte de sa cage, où avec d'autres animaux, ils sont prisonniers, entassés dans une pirogue. Au moment de retourner dans sa forêt, il n'en croit pas ses yeux, il hésite un court instant puis s'envole.

Je suis dans le bleus de ces images, comme les oiseaux, à quelques milliers de mille ou de pieds ou d'ailes, nous survolons les Alpes, dans ce gros volatile vrombissant. OIseaux migrateurs, nous allons voir la Baltique, goûter la lumière de la Neva. Il y a 18 ans exactement. à Saint-Petersbourg, à cette époque de l'année, ce sont les NUITS BLANCHES.

Pendant 13 ans dans sa cellule obscure, Carlos Liscano écrit dans sa tête, les nuits blanches et les jours noirs, rien ne s'oppose à la nuit, rien ne la distingue du jour non plus. Il écrit l'histoire du corbeau blanc, une histoire qui a pour point de départ une nouvelle de Tolstoï. Un corbeau noir se peint en blanc pour ressembler à un pigeon, qui est une espèce selon lui qui a plus de facilité pour se nourrir, qui est mieux accueillie.

« Nous sommes comme dans une cave et il n’y a même pas de soupirail » (Magritte)

Sa tête est un nuage qui s'agrège de mots et les fait plus tard retomber en pluie

Le nuage traverse la porte de la prison

Le nuage se cogne aux montagnes

Le nuage traverse la mer.

Le corbeau blanc revenu chez les corbeaux noirs n'y a plus sa place.

"On ne percevait plus que la rumeur de la fuite"

Les corbeaux, comme les nuages aiment cette vie errante et parfois, pour se reposer inventent des histoires ou se transforment en buée.

( 4 juin 2025)

Version 2 *********************************

V2

Si j'étais corbeau blanc parmi les corbeaux noirs ? parfois je pense à ça ?

Dans un pays où ma couleur de peau ne serait pas majoritaire ?

Si je devenais aveugle, parfois je pense à ça : ET si je devenais aveugle ?

Ou bien si par quelque circonstance exténuante, j'étais enfermée moi aussi dans un cachot ? Si je devais ne compter que sur mon for intérieur ?

Si je devenais pure pensée, nuage au-dessus des Alpes dans le jour polaire

où la lumière  

aveugle et fait sentir des grains de sable dans les yeux.

Si ma mémoire se dissolvait dans la sénilité ?

je regarderais à l'intérieur de moi, je deviendrais quelqu'un d'autre aussi

 

Est-ce que penser les images serait comme rêver et se souvenir de son rêve à peine éveillée ?

Est-ce que dans ma mémoire fragmentée,

penser les images serait comme construire des histoires 

avec les quelques mots qui me resteraient ?

 "j'ai eu des images belles et terribles de la parole, des images que je n'ai jamais réussi à piéger sur le papier"

 Tourner les pages de mes albums photos, classées suivant différents critères : famille, amis, vacances, heures de gloire, la joliesse de mes 30 ans, la certitude de mes 40 ans, les moues de mon enfance... quand j'étais corbeau blanc parmi les pigeons noirs.

De tous ces souvenirs quelles images voudraient bien traverser les membranes de mes méninges si souvent endolories ?

Les images seraient-elle sages ? silencieuses ? quelles histoires raconteraient-elles ? des fictions ? des inventions ? ré écrirais-je l'histoire à mon avantage ?

 "la vérité dépend de la façon dont on la raconte"

 Et au moment d'atterrir, comme dans ce rêve que je fais souvent ? quel paysage quelle image choisirais-je de laisser de moi ?

Comme le nuage de Magritte, ma pensée d'image traverserait-elle la porte, ou comme celui de Tchernobyl s'arrêterait-il à la frontière de mon inconscient ?

 Tout à l'heure à la pharmacie je demande un produit dont j'ai oublié le nom commercial et que je décris comme étant conditionné dans une boîte bleue et blanche ;  quand je retrouve enfin son nom et qu'on me soumet la chose, la boîte est orange et blanche ; et l'a toujours été.

Comment faire confiance aux images dans ma tête ? je pense que l'image est bleue parce que le produit vient de la mer et que la mer est bleue, et s'il venait du ciel ?

 Parfois j'aime regarder les films (qui ne marchent pas sur la plage) avec les sous-titres pour sourds et malentendants ; les sous-titres de couleur rose qui décrivent les bruits (porte qui grince, chien qui aboie) me plaisent particulièrement. Pour les atmosphères, tout une gamme d'adjectifs subjectifs qui ne correspondent guère à la musique que j'entends et bien sûr au moindre crépuscule, le cri de la chouette ou du hibou, un son qui colle à l'image et me fait le guetter à chaque fois

Faire parler les images, faire aussi parler les images silencieuses, comme dans un sténopé de Diane Lentin interviewant des femmes sur le silence qui les contraint

"la vérité dépend de la façon dont on la raconte"

"j'ai eu des images belles et terribles de la parole, des images que je n'ai jamais réussi à piéger sur le papier"

 (les phrases entre guillemets et en italique sont tirées du livre de Carlos Liscano)


dimanche 26 octobre 2025

L'oeil et la source/ 7 bis/ Inconscience

 

 Essayons voir, ou essayons dire, par les images ou par les mots, ce qui au fond de nous ne cesse de trembler, de s’agiter de nous donner envie de nous lever chaque matin. Déchiffrer en soi comme sur ce tronc d’arbre abattu la trace de ce qui fait ce que nous sommes, et qui est souvent bien calfeutré sous les épaisseurs de nos peaux amassées, tassées, cuirassées depuis le début de notre temps. Cela pourrait aussi se nommer puissance de survie dont nous cherchons, tout au long de nos jours, à nous revêtir, ou à nous y lover. De l’image donnée et du dire qui en émerge, une forme de confiance nous pousse à nous assumer, à ressentir ce dont nous pourrions être capables si nous le désirions vraiment. S’inventer un lieu d’espérance, malgré. Le souvenir d’une image, comme celle du pommier aux pommes rouges d’Aharon Appelfeld, alors qu’il était un enfant affamé, dont il narra l’histoire plus de soixante-cinq ans après cette rencontre, donne l’espoir à trouver en nous ce qui nous hante, nous habite et nous porte, parfois sans que l’on en ait conscience. L’écrivain recueille cette image, d’où fut la possibilité de sa survie, dans une sorte de mémoire corporelle qui jaillit d’un en dessous de soi, s’élevant des profondeurs d’un brouillard. Des bribes de vie, comme ces fleurs de givre s’apposent sur la fenêtre, effleurant les lacunes de ce qui fut, avant de se dissoudre dans l’oubli. Élaborer, reconstruire les réminiscences qui remontent à la surface de l’esprit, par le miroir de l’image. Des lambeaux de ce qui reste, de ce qui émane, de ce qui veut bien se donner à voir, en étaler le tissu, étirer le linceul, même ajouré, et mettre à plat sur la table ce qui va pouvoir peut-être s’élever. Être dans le devenir depuis l’allusion que l’image vient de révéler. De ce lieu malgré soi, qui est le nôtre, dont on ne peut se déprendre, ce linceul aux lacunes, il nous importe de tracer, d’étirer les verticales qui vont permettre de s’élever encore un peu, et tenter d’atteindre les hauteurs qui nous attendent, que l’on espère, et vers lesquelles peut-être on ne pensait plus avoir la nécessité d’aller. Devenir encore et encore, tel serait le chemin à emprunter alors que l’on se croyait sans doute déjà arrivé au bout. Il y aurait toujours de nouveaux seuils devant lesquels se demander s’ils sont à franchir, de nouveaux chemins qui se dessinent pour aller plus loin. Fixer l’image qui, verticale au-dessus de mon bureau, n’en finit pas d’essayer dire.

jeudi 23 octobre 2025

L'oeil et la source /6 bis/ Infiltration

 

 

L’ailleurs se dissimule aussi dans les bas-fonds de soi. Il faut s’infiltrer, creuser, se laisser guider par les rayons de lumière qui suintent d’entre les ombres, avancer à tâtons dans l’obscurité des galeries à emprunter. Croire ou espérer qu’il y a toujours un fil auquel s’accrocher qui traverse ces zones embrumées et confuses où malgré tout le pas se dirige. On est tous, un jour ou l’autre, cet homme prostré sur une chaise, à laisser décanter en lui le trop plein d’événements, d’informations, de souvenirs bons ou moins bons qui le hantent et l’empêchent d’avancer. Il ne reste qu’un vêtement de silence à endosser et suivre, trouver, chercher à voir, à dire ce qui, dans l’intériorité de chacun peut arriver à être suscité, effleuré, espéré. Ce fil de soi à retrouver et à ne pas lâcher. Ce que l’on n’a jamais vraiment pris la peine de regarder, ou que l’on a trop vite recouvert des hardes de la bienséance, ou que l’on a délibérément enfoui au plus loin de son épiderme. C’est là dans un lieu reculé, solitaire et silencieux, sur une chaise de simplicité, bancale peut-être, que l’homme se fait face et peut, dans sa singularité première, tenter de dénouer obsessions, vertiges, questionnements, incertitudes, tout ce qui l’empêche d’être, ou qui l’a conduit sur des chemins dont il veut se déprendre. Et si son visage disparaît c’est qu’il est sur le sentier d’une métamorphose, celle qui se doit de s’accomplir si l’on a le nom d’homme. La lumière filtre, s’insinue, met au jour ce qui doit l’être .Le visage ne peut encore être éclairé, il n’a pas achevé sa mue, il ne peut être déchiffré. Nous sommes sans visage. Nous ne savons pas qui nous sommes tant que nous nous n’avons pas acquis cette conscience d’être sur un chemin de mutation. Dans le vécu de tout homme la ligne droite n’existe pas, tout est méandres et arabesques, adieux et abandons, rencontres et retrouvailles, décompositions et recompositions. En un mot, création. Prophète de soi-même, c’est à cela que l’on est appelé. Tout se passe constamment entre moments d’ombres et poussées de lumières, vagues de voiles qui cachent puis délivrent les veines de ce qui qui grandit en soi. Approcher à petits pas du mystère que l’on est à soi-même, poursuivre notre propre création et recréation de qui on est, un travail à mener, à peaufiner tout au long de ses jours. Se sentir alors vivant et non vécu.

S'y noyer même, mais ne pas se dissoudre V2 pour les images voir la V1

 V2 du 9

Lobo Antunes azulejos

bain de cotons bleus

pilotis Venise Solange

 

Le bleu indispensable

Transpercé par les lances de l'enfance

dont il faut à jamais soigner les bleus

charrier des déchets de souvenirs

dans les circulations de sang

 

Du bleu

Plein les yeux

le son cristallin du Qânun

se mêle aux gravillons de sable

la mer, son va et vient

installe le calme

tandis qu'en silhouette le rocher à tête de Befana

défie la rage de vent

ce soir j'intègre les massacres et les bains de sang

dans la paix du moment crépuscule flamboyant

impuissante

je baigne enveloppée dans la foule attentive

comme dans du coton

les regards convergent vers le blanc de la robe et le bleu de la mer

inoubliable

je prends ce qui m'est offert

mon dos calé contre une pierre

plus debout qu'assise

prête à jaillir

prêt à avaler la musique

le feu du ciel conquistador de bleus

la langueur des vagues léchant le sable

plus tard la robe blanche s'avance dans la mer

la femme musicienne se retourne et sourit

étonnée de son acte joyeux, irrépressible,

elle marche et ne se dissout pas

 

l'instant reprend sa place

dans le puzzle du temps

l'enfance au magasin des nostalgies

sur pilotis

 

le bateau est à quai

il faut rejoindre l'autre rive

dans le brouhaha de diesel et de langues toutes étrangères

disparaître dans les reflets de la lumière du phare qui dansent sur le bleu devenu noir.

 

octobre 2025

Des images à y regarder à deux fois

V2 du 10 (pour les images voir la V1)

(Des images à y regarder à deux fois)

 

Nicolas Bouvier

arbre espalier

Bibliothèque de bouffe amazon

 

Comment choisir sa route parmi tous ces méandres ?

Tous ces chemins qui ne mènent qu'à Rome

surtout si on ne veut pas y aller

Tous ces fleuves qui mènent à la mer

quand on préfère la montagne

Toutes ces données codées dans les entrepôts amazoniques

dans la boue dans la fange de la jungle googlelienne

dont un oeil émerge parfois au-dessus de la vase

un troisième oeil ? un big brother ?

Une voix sourd d'entre les pages

du manuel de survie

mais le monde est muet

liquéfié dans sa glaise

les récits de voyage immobiles ou lointains

l'oeil se perd, se méprend, voit double

dans la mangrove où se tissent

les racines aériennes qui remontent à la source

les branches arrivent au tronc plutôt que le contraire

Et dans des bibliothèques calibrées

chaque produit mort dans son étagère

de la nourriture en briques

on nous prend pour des poires dans nos espaliers

codebarrés indicés qrcodés

et jamais ne pouvoir cocher la bonne case

 

Comment se repérer parmi tous ces mensonges

l'oeil crie, le nez sature de pourriture glacée

"suis devenu bizarrement allergique aux choses qui se décomposent trop vite"

Comme (un) Bouvier traçant son sillon parmi des routes affreuses

On n'est plus sûr que le dehors guérit

"On se sent inférieur au voyage"

 

on est parfois las d'aller voir là-bas si on y est

 

 

"Chaque jour

Je reçois de moi-même

Ce que l'usage est d'appeler de mauvaises nouvelles...

Chaque aube

Dans la forêt que j'avais plantée

Je m'égare...

Chaque matin

Je me porte en terre

Mais je suis le seul à marcher derrière moi" (Nicolas Bouvier)

mercredi 9 juillet 2025

L'œil et la source/ 12



 

 


 

les images de la pensée comme une écriture cartographiée



avec ses frontières, ses limites et ses lisières

ne pas lâcher la corde des mots

corde en hébreu se dit tikva

qui a aussi le sens d’espérance

le fil de chanvre de l’espérance

à serrer fort jusqu’à la fin





c’est le fil qui nous relie à nous-même

autour duquel on s’entortille

qui cerne notre visage et notre silhouette

en une errance de lignes frêles

en une chorégraphie de ricochets

en une narration de nos évasions

 



sur le fil des jours qui fuient on accroche nos mues

ces morceaux d’ordinaire de nos ciels

qui ont obstrué l’horizon

morphoses ou anamorphoses

qui nous ont déformés et nous laissent comme des copeaux de bois rabotés sur le bord du chemin





depuis toujours on se confronte à l’incertitude

d’avoir été, d’être, de devenir

par l’écriture des images de la pensée

on s’évade de ce qui nous a tenu lieu de réel

entre déchets et reliques

on frôle ses lisières

on lutte contre l’effacement





à chacun d’imaginer

son bassin de nymphéas pour se procurer

l’illusion d’un tout sans fin

où le corps s’accorderait à la parole

où les mots dits traduiraient

ce qui est en train d’advenir

cette métamorphose de l’être



qui est en chemin pour devenir soi