vendredi 23 février 2018

Les morts qui parlent #3

Henri S :

Tous les jours de là-dessous, depuis des années, je te parle, dès fois que tu m'entendrais et que tu aurais pitié … Je ressasse l'histoire, là où j'ai déconné et j'en souffre toujours. Même un tas d'os peut souffrir de remords et d'amour.
A l'époque, jeune, fringant, je me la jouais, le vrai parigot. Je paradais sur mon tracteur. Elles n'avaient jamais vu ça, un paysan en chemisette blanche, chaque jour une nouvelle, repassée, les bras musclés et bronzés. Elles étaient toutes folles de moi. Je roulais les mécaniques, trop facile. A me voir, elles se couchaient, hop dans le sac ! Mais, il a fallu qu'à mon tour je sois pris. Tu étais trop belle, trop blonde, farouche, pas si facile. Raide mort amoureux, je suis devenu. Tu m'aurais fait virer bourrique. Quand tu es partie, j'ai cru devenir fou, je n'imaginais même pas qu'il était possible de souffrir à ce point.
La ferme a de plus en plus périclité, la maladie est arrivée après et la mort m'a pris. Avec toi, je serai devenu centenaire c'est certain. Avant la fin, ayant avalé toute honte, ridé, presque un squelette, je n'y tenais plus. Je suis allé te voir. Malgré mes espoirs au cours des dernières années je ne t'avais jamais rencontrée, même par hasard, nous n'étions pourtant qu'à une vingtaine de kilomètres. J'ai lu la pitié dans tes yeux, l'amitié aussi mais plus l'amour. Tu attendais autre chose qu'un frimeur et un tombeur, c'était d'un homme dont tu avais besoin. Devant toi, devant ce que tu avais réalisé durant toutes ces années, cette grande maison, j'avais honte. J'ai vu pendant cette rencontre l'étendue du désastre de ma vie. Un frimeux, un bon à rien, un paradeux, voilà ce que j'avais été. Et il n'y avait pas de deuxième chance.



1 commentaire:

  1. tu rends très bien l'ambivalence du personnage, je n'ai cependant pas envie de le plaindre cet homme...

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