lundi 19 février 2018

Cartographie 8 : Les morts parlent #2

Angèle Gautheron : dite « La Gèle »

Quelle belle vie j'ai eue. Quand je les vois maintenant comment ils vivent … à vouloir toujours plus, jamais satisfaits, toujours espérants, courants, après quoi ? Moi, c'est une angine de poitrine qu'a eu raison de moi, à 89 ans. Une belle vie. C'est ce froid qui montait de la rase et moi, le cul dans l'herbe à guetter mes bêtes, ça m'a pris en quelques semaines. Forte, costaude j'étais encore, ni une ni deux comme un étau glacé, ça m'a étouffée. I disaient que la mort est effrayante. Pas pire, c'est un moment à passer. Moi, je vivais sans espoir, toute ma vie était là comme je l'aimais, j'attendais rien d'autre, j'avais tout, l'air, l'eau, le ciel pur, l'herbe, les bêtes, le vent, la famille, le toit sur la tête, chaque jour l'assiette pleine, les enfants dans les jambes, le lait. Pas d'espoir alors pas de peurs. Quand je suis passée de vie à trépas, ça été pareil : pas d'espoir, pas de peur. Juste une grande lumière comme dix-mille feux de la Saint Jean ; tu tombes, tu étouffes, tu tombes mais en haut, tu vois tout, t'existes plus, y a plus rien du tout et y a tout, à trois cent soixante degrés. Finis les petites misères, rhumatismes, cors aux pieds, tous ces petits machins qu'essaient de te faire croire que la vie elle est pas belle. Moi, je regrette rien.

Ce que j'ai aimé passer mes journées dans mon pré, tricote par ci, appelle le chien pour les bêtes, discute de là, les voisins qui passaient et tous ces enfants à qui j'ai appris une maille à l'endroit, une maille à l'envers. C'que je l'ai aimé cette vie-là. Les veillées l'hiver, les hommes faisaient les paniers pour que nous les femmes en février on y mette les bugnes ; le brûlot de marc qui dansait dans l'obscurité et les cuillères qui se tendaient pleine de feu pour réchauffer nos poitrails comme qui diraient des feux follets ; les vendanges à l'automne, les tréteaux qui se montaient dans la cour, y avait pas assez de place dedans pour y manger tous ; l'été, on remettait ça pour la batteuse et la scieuse, tous les prétextes étaient bons. I me faudra bien toute cette vie éternelle pour goûter chaque petit bout de cette vie-là.


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