vendredi 17 décembre 2010

dernier départ

Dernier départ
Emma lui parla de la ville de son enfance qu'elle regardait par la fenêtre du
dernier étage de l'immeuble sur la colline, des hivers enneigés de la guerre
qui n'en finissaient pas , des longs après-midis de solitude quand sa mère la
laissait pour rejoindre l'homme qu'elle connaissait à peine, ce père traqué,
cet homme fuyant, cette silhouette qui quelquefois se penchait sur elle au
milieu de la nuit, chargée des odeurs troubles de la clandestinité. Elle lui
parla toujours de cette même histoire, de ces hommes qui se penchent sur
leurs enfants endormis et s'en vont ,comme son homme, tout à l'heure,
dans le silence de la chambre. Elle revivait sans cesse ce déchirement
silencieux des corps qui se répète à l'infini.
Puis elle parla enfin de ce jour où sa mère lui annonça qu'il ne reviendrait
plus, qu'il était monté dans un train en partance pour une destination
inconnue, quelque part vers l'est, là où le froid est plus vif et la neige plus
profonde,un pays de grandes plaines sous le ciel bas .Ce jour-là, le front
appuyé contre la vitre glacée, Emma s'était efforcée de fixer son visage,
mais elle ne voyait qu'une figure inconnue traversée par l'éclat métallique
des rails, noyée dans la lumière froide des lampadaires. Elle avait entendu
sa mère chuchoter à la voisine qu'on les avait poussés dans le wagon,
qu'elle n'arrivait pas imaginer comment ils pouvaient tenir aussi
nombreux,qu'ils devaient être serrés comme des sardines dans leur boîte.
Elle avait répété plusieurs fois: comme des sardines et cette image ne la
quitta plus pendant ses années d'enfance. Presque chaque soir,avant de
s'endormir,elle voyait derrière ses paupières apparaître le corps brillant de
son père,allongé sur le côté, parmi d'autres corps identiques, l'oeil
globuleux, parfaitement rond, la fixant avec un air de reproche.
Il ne revint pas, on lui révéla plus tard, qu'il mourut quelques jours avant la
libération du camp.
Puis son image s'estompa encore un peu, il n'avait laissé aucune photo et
seul resta gravé dans son souvenir l'oeil rond tellement humain de la
sardine au milieu du wagon.

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