jeudi 2 décembre 2010

Grand Glaïeul écrit :

Moi, d'abord j'aime pas le poisson, alors vous pensez, les méduses et autres trucs de la mer gluants... J'voudrais pas dire, mais c'est dégueulasse, ce poulpe dans un plat, sur la désserte, qui se dégouline les jambes. Quand maman va voir ça, elle sera furieuse.

Rien que de le voir là, pendouillant, cela me retourne le coeur et me hérisse le poil. Ou plutôt cela me fait friser les cheveux, ce qui me va bien je le reconnais. Car j'ai une belle crinière, vous trouvez pas ? Je me demande même si cela ne fait pas festonner mes rubans, car je ne me suis jamais trouvée aussi belle, en vrai. Il faut dire que j'ai mis ma plus belle robe, qui me va si bien. A moins que ce ne soit le regard du photographe, qui m'embellisse ?

En tous cas, il ne parvient pas à embellir le truc visqueux que j'aperçois sur la table, avec son oeil glauque. Vu de loin, j'ai d'abord cru que c'était des jambes de fille du reste, de fille sacrément amochée la pauvre, car elle aurait la tête et le buste couchés dans le plat ! Cela me fait penser à une histoire qu'on me racontait quand j'étais petite. Barbe bleue je crois qu'elle s'appelle. Derrière la porte interdite il y avait des cadavres de femmes accrochés, et dégoulinant de sang, dans laquelle tombait la clef qu'on ne pouvait plus nettoyer.

Moi quand je serais grande, je serais couturière, car j'aime bien les beaux habits, mais sûrement pas cuisinière, car il faut toucher, couper, nettoyer des trucs aussi répugnants que ce qu'il y a sur la table, puisqu'il paraît que ça se mange ces machins là. Mais moi ça risque pas, car, je ne sais pas si je vous l'ai dit, mais moi, j'aime pas le poisson.

* * *

Non mais pour qui elle se prend celle-là, à m'insulter comme ça, pourtant j'l'avais pas traitée !

A fait sa crâneuse de bellissime, mais on voit qu'elle a pas vécu dans la mer. Et puis elle est trop jeune pour savoir que mon nom désignait autrefois une courtisane , une femme entretenue, et insatiable de surcroît. Avec son petit air d'innocence.

Ceci étant, j'voudrais bien voir sa tête après un séjour maritime. Pas sur que sa crinière frisotte aussi joliment, et je ne parle pas de ses yeux. Glauques qu'elle dit les miens, soit, mais si elle avait séjourné dans les profondeurs, j'vous dis pas comment ils seraient ses yeux. Et puis me confondre avec une méduse, quelle ignorance pourquoi pas gorgone ou polype pendant qu'elle y est ...

Bon c'est vrai que je ne suis pas affriolant, en particulier après mon séjour chez le poissonnier, même dans la glace. Mais bien préparé, je suis assez délicieux, quoiqu'elle en dise, même quand on n'aime pas le poisson.

La photo ne me met pas en valeur d'accord, mais je ne dégouline pas du tout. Mes tentacules pendent un peu, mais on avait choisi un plat trop petit voilà tout. Et puis ces paparazzi qui nous prennent en photo, ne savent pas s'arrêter pour faire du sensationnel. Je suppose que pendouillant comme ça de mes huit bras, j'attire plus l'attention que rassemblé ...

Goûtez moi, à l'occasion , je vous assure, cela mérite 3* ( de mer naturellement ) gastronomiques.

Et quant à la mijorée qui me dénigre, je lui souhaite bien du bonheur d'apparence, surtout quand elle aura été tripotée successivement par plusieurs générations de fillettes. Tandis que moi, je resterais égal à moi même.

Encore un truc : m'avez vous vu danser sur mes tentacules dans le courant marin ? une splendeur ! Qu'elle en fasse donc autant la petite peste, que je ne salue pas.Car elle m'a traité la bougresse !

1 commentaire:

  1. c'est très intéressant et inhabituel cette prise de rôle dans les personnages des photos, et je trouve que cela donne des choses nouvelles, décalées, incisives. Cela me fait penser à quelque chose qui, a priori n'a rien à voir avec ces textes, mais bon je vous la livre : une tendance générale de la pensée commune (je m'appuie sur des recherches en socio de la culture : déformation professionnelle, désolée) tend à penser que les hommes qui écrivent sont en capacité d'inventer au-delà de leur propre vécu,tandis que pour les écrivaines il y a plutôt la croyance spontanée qu'elles écrivent ce qu'elles vivent (et cela en particulier quand elles écrivent des choses sensuelles, sexuelles) - d'où des censures énormes dans certains pays et plus largement la censure morale par l'opinion publique contre certaines de ces auteures. Là avec des personnes de poulpes et de poupée ce serait plus difficile de se laisser aller à ce genre de sens commun. C'est chouette et ouvre plein de jeux d'écriture (que pensent et ressent un ballon, une herbe, un haricot vert, un doigt de pied se cognant contre une porte, etc.)

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