"La demi-vie est pernicieuse : elle gagne en même temps les corps et les esprits. Une espèce d'immense cryogénie est à l'oeuvre. Un processus de dessication à basse température, semblable à une congélation dans un espace désespérément homéostatique et qui se préoccupe très peu de son environnement. La vie sous vide. Un événement à la fois fatal et banal. Le confort intellectuel et moral, voilà tout ce à quoi nous aspirons : une longue demi-vie, sans éclat, sans relief, anonyme. Non pas le bonheur, mais le bien-être (les partisans du nucléaire confondent en permanence le bien et le bien-être, on leur parle de retrouver la perfection rythmique de la vie, ils répondent éclairage à la bougie). Comment vivre à l'état de disparition ? Ce qui est acheté en termes de confort se paie cher en termes de puissance de vie et de singularité. Ce qu'on nous prépare : une espèce anonyme soumise et reproductible à l'infini...
... La demi-vie qui s'impose aujourd'hui est indissociablement liée à la négation de l'individu (systématiquement présenté comme une particule négligeable au sein de grands ensembles qu'il convient de chauffer, d'éclairer et de protéger) et à une obsession sécuritaire poussée jusqu'au confinement le plus absurde."
Michaël Ferrier Fukushima Récit d'un désastre L'infini nrf Gallimard