Le 4 octobre 1916.
Ici, il fait un temps de chien, la pluie a remplacé le crachin; froide voire glacée elle s'insinue jusque dans les os sans parler de l' humidité persistante. Les rochers suintent l'eau par toutes leurs fissures, la mousse vomit un liquide verdâtre quand on appuie la main dessus pour trouver son habituelle légèreté. La terre est flasque, elle épouse nos corps si par malheur on s'affale dedans chargé de tout notre barda.Le gris rend sinistre tout ce qui nous entoure; la plaine, les chemins sont marron sale. Le ciel et les hommes cachent mal leurs larmes et ils retiennent des sanglots aussi bruyants, aussi longs que les tranchées dans lesquelles nous nous battons depuis bien trop longtemps alors que toi tu es là-bas, toute seule et que tu te débats pour aider tes vieux parents -attention quand je dis vieux, tu sais à quel point je les respecte-.
Mais ici, tout a tellement un autre sens, on ne sait plus qui est jeune et qui est vieux; on a tous la même gueule cassée, les cheveux sales, le teint cireux et les mains meurtries par les exercices de tir alors que je t'imagine le teint pâle, tes longs cheveux tressés ramenés en chignon sur ta nuque que j'aimerais tant caresser, les yeux plissés parcequ'un peu soucieux et les mains sur tes hanches rondes que j'aimerais tant voir rouler sur la glaise même gelée.
Je ne te décrirai pas par le menu la vie de tranchée, les gamelles qui résonnent à chacun de nos pas comme une cloche funèbre, le sifflement des obus comme autant d' anges de la mort, le cliquetis des fusils qu'on astique pendant nos rares temps libres. Je tairai les odeurs de sueur et de transpiration mêlées, de vêtements mouillés, de vieux chiens prêts au combat tandis qu'autour de moi s'agitent mes compagnons, les doigts gourds et les cerveaux qu'ils essaient tous de garder intacts pour les prochaines permissions.
D'ailleurs j'attends la mienne de permission avec une joie tellement folle que j'arrive mal à la dissimuler aux autres pour ne pas leur faire trop de peine. Tu sais chacun fait ce qu'il peut pour rendre à l'autre un sens à sa vie mais pour presque tous la vie n'a tellement plus de sens. Heureusement que je t'ai! Tu es partout, le jour, la nuit, sur l'image de la carte postale que je joins à la lettre. L'image est défraîchie, mais la femme est tellement belle!
Attends, j'entends le capitaine qui nous dit quelque chose: ma chérie, je dois te l'annoncer, toutes les les prochaines permissions sont annulées.
Et ma lettre va rejoindre toutes les autres au fond de ma musette. Je n'oserais pas te l'envoyer! Quelqu'un la trouvera bien, un jour.
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mercredi 11 février 2015
dimanche 11 janvier 2015
monologue entre dehors et dedans
Tu surgis soudain d’un passé un peu lointain, mais pas trop, ça fait combien de temps ? ah nos joyeuses années militantes, les ondes, les fous rires (ici pointe de regret), un peu comme si tu avais poussé là, sur la moquette grise fraichement aspirée, où je promène mes jambes en compensées et la corolle de ma jupette, tu es là tout droit, un livre à la main, c’est quoi ce livre ? (tu me le montreras à la fin mais je n’en dirais rien ici, c’est un peu secret), je te demande si tu vas bien et tu ne dis pas «oui», ce oui vague et facile qui élude les creux, gomme les aspérités, éloigne la parole, as-tu dis non ou l’ai-je entendu ? je m’en saisis pour laisser venir des mots qui n’auront peut-être pas la banalité ni la fadeur, le ton convenu et désengagé que j’adopte d’habitude sur le lieu, (ce lieu en train de me rappeler par la voie sonore, «chers clients, chers adhérents...», qu’il ouvrira ses portes les dimanches de décembre, que je suis contre le travail dominical, que cette année je vais devoir déroger à mes principes), pendant que tu oses me dire des choses de ton désarroi, que tu as été quitté, délaissé, largué, jeté, que tu me laisses lire ton chagrin dans les yeux, le désarroi des hommes me touche, je nous rappelle qu’il y a longtemps c’est toi qui m’avais consolée, quand prise dans la tempête je m’étais confiée à ta force tranquille, solide comme un roc, le bloc aujourd’hui se fissure, me dévoile ses failles, une fragilité inattendue, mais belle, émouvante.
samedi 10 janvier 2015
monologue du souffle
il faut que cela
s'écarte, que le souffle s'insinue et efface le trop plein de mon
esprit, creuse un
espace, dénoue les fils entremêlés d'une pensée sans recul,
réveille les bleus de l'aube oubliés, caresse les lobes de
l'oreille et redonne l'équilibre à mon corps fatigué, rende
le frisson à mes yeux devant
tout ce qui est donné à voir et à entendre, trace cet arc de
lumière entre le dehors et le dedans , me traverse et me remette
debout, alors oui
je sais où il me faut aller,
c'est là , dans ce recoin
silencieux du Castello, dans ce
coin du recoin , à l'écart de tout ce qu'on croit être Venise, je
vais là, je suis là, je
marche, je tourne sur moi-même et à chaque pas mon pied effleure
les
dalles
funéraires
de nobles vénitiens endormis là depuis des centaines d'années mais
cela ne me trouble pas, bien au contraire, car je me sens comme
soulevée sur des nuées d'azur, dans une nappe de temps où tout
mouvement, même le plus infime, prend de l'ampleur : un
brin d'herbe qui s'incline, le frôlement de l'air dans le cou, le
feuillage du cyprès
qui frémit sous la présence
d'un merle près de la statue
de Saint-François , la main
posée sur
le puits, l'intensité des
silences même si, dans le hors-champ du cadre où je suis enserrée,
se notifie la sirène d'un bateau, puis plus près le battement
d'ailes d'une mouette caressant le cloître de son passage, et
dans le même instant mon pas
qui rythme le jour allant vers sa fin, un pas puis un autre, puis
un autre, puis un autre et
doucement se glisse en moi la sensation d'être, non d'être dans un
lieu précis avec des coordonnées de
latitude et longitude, dans ce presque jardin clos de murs, mais
d'être au sens fort de ce mot c'est à dire ressentir cette bribe de
soi élevée au degré d'une conscience avec le bleu du ciel
caressant
le campanile, les parois ocre rouge des briques calfeutrant mes
pensées et le murmure
des mots que l'on voudrait griffonner alors
sur la page blanche - sans majuscule
ni point - afin de laisser le
vide s'infiltrer, frotter à son tour les tombes usées aux
inscriptions illisibles, (mais
mes propres morts vivent
en moi) et révéler ce chant
des fissures où la pensée se laisse aller, s'allège jusqu'à
devenir une sorte d'adagio
puis de plus en plus partition
de silences qu'on
serre autour de soi comme
les plis d'un voile pour se
réchauffer un peu, et dans ce tourbillon d'impressions qui
submergent , rester
dans ce paysage dans cette marge du temps, en suivre les lignes
d'horizon, et démontrer peut-être qu'un autre chemin est possible -
ce serait un peu comme photographier le secret d'un secret, avec au
bout des doigts une focale qui
s'élargirait
- puis ce temps horizontal ne pouvant durer, s'immiscer dans la
volée de cloches et s'éveiller dans un bien-être total au cœur
de ce cloître, regarder à
nouveau cet entour qui nous est indispensable , voir
un enfant dialoguer
avec un lézard, entendre le murmure d'une jeune femme à son
compagnon qu'est-ce qu'on
est bien tu trouves pas, et
toujours en un souffle que
c'est joli ,
puis observer
ce
couple qui
pénètre
d'un pied , se
brûle au silence
et repart aussi vite, cet
homme à casquette qui
vient
prendre une photo de la statue de François avec le citronnier à
son côté
puis disparaît
à
son tour,
et
se dire
alors que je tourne dans les cloîtres pour tous ceux qui ne savent
pas quel trésor est caché là, quelles
questions peuvent naître ici, quels blancs
prennent place en soi avec de plus en plus d'ampleur
et de bonheur alors je marche et
même si çà
rime à quoi
se
dit un peu
le pas se
fait
air des mots se
posent le temps
poncé pétille et
parler ras est sûr
mercredi 31 décembre 2014
Monologue avec des ombres
« … Tu as une
lointaine ressemblance avec quelqu'un que j'ai connu, la voix est la
même, le soleil est encore chaud, de quoi ai-je l'air ainsi vautrée
sur cette chaise, moi aussi je dois n'avoir qu'une vague ressemblance
avec celle que tu as connue, tu parles, je n'écoute que les
modulations de ta voix, ce que tu dis se perd dans le feuillage et
cette maison derrière toi, qui n'a pas changé, elle, pas un coup de
peinture aux volets, tous ceux de notre époque pourraient
réapparaître dans ce décor intact, ce sont eux qui seraient
incongrus mais tous reconnaîtraient le décor, le même, toujours le
même, cette permanence des lieux et nous là un demi-siècle plus
tard, je voudrais bien saisir ce qui en toi subsiste et ce qui est
radicalement différent, savoir où je t'ai laissé et qui j'étais à
ce moment-là, mais le décor m'entraîne dans un autre temps auquel
je ne m'attendais pas du tout, pas plus qu'à éprouver autant de
plaisir à le retrouver, j'écoute ta voix, elle va avec le cadre, je
vois ta mère, morte depuis des années traverser la cour et ton père
qui marche dans l'appartement de Vienne, je vois sa corpulence, son
visage et toi, quinze ans, porté par ta voix, je vois bien pourtant
que quelque chose cloche, ce ventre rond sous ton tee-shirt, je me
redresse pour cacher le mien et ces gestes lents, cette posture qui a
remplacé ton impétuosité, j'essaie de rendre mon regard plus
pétillant, je voudrais te dire ... tu continues de parler et je
regarde autour de moi, deux plans se téléscopent, le passé
derrière toi et ton corps devant moi, ta voix fait le lien, cette
mobylette au loin, j'en avais une que tu m'avais vendue quand je suis
partie en fac, elle était bleue, je l'ai écrasée sur l'arrière
d'une voiture qui a freiné trop brusquement, et Françoise, il faut
que je te demande si tu la vois encore puisque tu sembles vivre
encore en ce temps-là, est-ce que tu te souviens de ma grand-mère
et du sapin à côté du bassin, mais tu continues à parler de
Brésil, de petit-fils ... »
lundi 29 décembre 2014
monologue avec le texte
- « avant de commencer la lecture, je dois vous dire que Sophie ne peut
pas venir et elle s'en excuse »
- « qui c’est Sophie ? »
- « la fille brune un peu timide qui vient depuis deux mois ; elle est médecin, elle a un cabinet à G. »
- « qui c’est Sophie ? »
- « la fille brune un peu timide qui vient depuis deux mois ; elle est médecin, elle a un cabinet à G. »
peut-être
nous
aurions discuté, ou échangé au moins un regard, un quelque chose m’aurait
mis sur la piste, j'aurais fait le lien ? « La plupart des gens ont l'imagination obtuse »*.
et elle
? nous serions en train de nous reconnaître, comment soutenir nos
regards ?
des
coups d'œil
étonnés,
un léger sourire gêné,
un air de rien ?
ce
serait intéressant de
savoir si j’existe pour
elle,
ou pas
elle ne
sait rien, personne ne m’a évoqué auprès d’elle,
je ne
connais pas ce texte de Zweig « 24 heures d’une
vie d’une
femme »,
il faudra que je le lise en entier
Damien ne
lui a pas donné d’explication quand il l’a quittée, il a surgit chez elle, elle ne l’attendait
pas, « on
arrête
tout » « Rappelez tout le monde ! lança-t-il
au chef du personnel d'une voix tout juste intelligible. Rappelez tous vos
gens, ce n'est plus nécessaire. Ma femme m'a quitté »
Il a dit qu’il
avait craint qu’elle le quitte à nouveau, il a pris les devants, poussé
par la peur d’être délaissé à nouveau, puis il a regretté
Est
revenu la voir
Elle n’a
rien voulu savoir
Alors il
a attendu, maigre, au bord du gouffre
Arrête
de refaire l'histoire !
Il garde la place, pour Sophie,
est-ce
qu'il attend encore aujourd'hui ?
Un creux rempli de souvenirs qu’il raconte parfois, par mégarde, ressassant
les derniers jours
Il lui
ramenait des affaires, au compte goutte,
un jour un disque, une semaine après un livre, puis une écharpe,
et ainsi de suite, pour la voir, provoquer l'explication, convoquer la réconciliation
Elle n’ouvrait pas, lui disait de laisser les choses dans la boîte aux mots perdus
Alors il lui écrivait
Elle ne répondra pas aux lettres
Six mois
avant, elle était venue à l’improviste
lui annoncer qu’elle
partait pour un autre, sans rien ajouter
Plus
tard, elle était revenue, silencieuse
concentre-toi sur la lecture, tu t’en fous de cette histoire,
ce ne sont pas tes mots « (...) le bruit s'était vite répandu
que Mme Henriette avait pris la fuite non pas seule mais en compagnie du jeune
Français
(envers qui la sympathie de la plupart d'entre nous se mit dès
lors à
fondre à vue d'oeil) »
Damien
n'en parle plus, il la tait, il en rêve ? et dans ce rêve
elle ne vieillit pas ?
Ils se parlent
dans leurs monologues intérieurs ?
ai-je déjà
lu Zweig?
Un après-midi en ville, la tension soudaine de Damien :
voir ses yeux se fixer vers un point, percevoir ce corps prêt
à
bondir, torturé, cloué au sol, et déjà
lancé
à
sa recherche, déjà face à elle
Henriette, regrette-t-elle ?
tu n’existais plus comme ami : sans toi il aurait bondi, se serait faufilé, aurait heurté les passants, l’aurait retrouvée près du bar, serrée dans ses bras, aurait tenté sa chance, encore
tu n’avais
rien à
faire ici, tu n'as rien dit non plus
tais-toi.
*les passages en italiques sont des extraits de "24h de la
vie d'une femme, S. Zweig.
vendredi 26 décembre 2014
nous sommes à une charnière
Charnière, quel rapport avec charnier et charnier avec chair niée et pourquoi j'écris toujours ethymologie avec un h, ça sent l'alcool de mots c't'affaire, ça fait fermentation c'était quoi cette émission sur le e muet, le féminin qu'on n'entend pas, les femmes ont toujours droit au silence "oh ferme-là, tu me casses les oreilles" -Quelqu'un ! faites que cette petite fille soit un e muet, que sa mère arrête de lui crier dessus, que sa mère rentre et la couche,et se couche aussi, que le monde entier se couche, à chaque fois je m'en sens coupable de ne pas m'ingérer "tu es trop directe Chantal" -et toi pas assez mon cher, on se perd dans tes circonvolutions - et je me sens coupable de non assistance à personne en danger, j'accumule de l'observation du matériau, je fais des listes sur une pensée en 2 colonnes le positif d'un côté le reste de l'autre une longue phrase avec des dents, comme un piège à loups qui se referme sur moi dans cette salle d'attente et du temps perdu, depuis combien d'heures -je ne savais pas qu'on pouvait atteindre un tel seuil de fatigue et être encore vivant, si ça se trouve je suis morte et personne ne m'a prévenue, je suis dans l'antichambre de quelque chose, tout à l'heure lorsque je me suis assoupie je suis passée de l'autre côté, sans m'en rendre compte, allez arrête, clame toi, non, toi aussi tu es un e muet, la majorité silencieuse, celle qui n'a pas le droit d'exprimer ses sentiments, calme toi plutôt, un temps perdu de survivante, de quoi je me plains, oh mon dieu si j'avais pris ce métro, j'ai 36 ans , j'ai échappé à un attentat, je suis seule au monde, personne ne sait où je suis, je me suis glissée dans une fente du temps, j'ai 50 ans, je devrais faire partie du carnage, merci qui ? Comme je l'aime ce type avec sa casquette ridicule, de quel carnage a-t'-il réchappé, lui ? où rêve-t'-il d'aller ? comme j'aimerais bercer cette petite fille la câliner la déposer endormie dans sa poussette, rasséréner sa mère ; tous ces gens qui continuent de vivre d'aller et venir, tous ces gens qui s'embrassent sont contents de se retrouver - charnière ? que disent les saintes écritures numériques ? zut presque plus de batterie, personne à rassurer, personne à qui dire que je n'étais pas dans cette rame de métro, "nous sommes à une charnière" et moi je suis sortie de mes gonds, c'est con, "il faut que nous prenions du recul" peut-être qu'à force d'en prendre on tombe à la renverse, quand on dit ça c'est qu'on en a déjà pris "j'ai besoin de réfléchir", miroir mon beau miroir, je la rate jamais celle-là, et moi de dormir, dormir.
jeudi 18 décembre 2014
Automne 2014, consigne 5
Pour cette cinquième consigne, il faudrait se risquer sur la pente du monologue, qui ne se développe qu'à partir de ce que sait le narrateur, sans avoir besoin de narration objective. Une voix intérieure qui s'ouvre à de libres associations, sans besoin de les justifier.
(J'espère que vous avez bien travaillé ! j'ai hâte de lire vous productions....!)
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