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jeudi 11 octobre 2018

Nuit

Il y a longtemps qu'Elle a quitté le pays mais son ombre rôde la nuit dans la vieille maison revendue il y a des années, maison désormais transformée en villa rose, celle du petit cochon qui a construit en briques.
Elle caresse les vieux murs en pisé et surtout colle son oreille aux murs pour y écouter les voix emprisonnées. La nuit, les voix s'éveillent et susurrent. Elle les entend, en reconnaît certaines. Il y a la sienne, celle de petite fille qu'Elle a eu du mal à reconnaître mais à laquelle Elle s'est habituée. La petite fille l'appelle, elle lui demande pourquoi Elle a perdu ses bras. Elle, la désormais adulte, lui répond : « Mais aurais-je aujourd'hui que je suis adulte ce courage d'enfant qu'il faut pour se perdre ? ».
« Je ne suis pas perdue ici » susurre la petite voix, « On est nombreux, il y a les voix de tous ceux qui sont morts et qui ont vécu ici ; il y a celles de tous ceux qui sont passés un jour par là et dont les paroles se sont lovées dans le pisé, même s'ils ne sont venus qu'une seule fois, pourvu qu'ils s'y soient sentis bien. Il y a des voix d'enfants, de tous ceux qui ont été nourris au sein ici, de tous ceux qui y ont joué, ont gardé les vaches, rentré les dindes, y compris celles des petits juifs qui ont été cachés, celle de ton oncle, le maquisard, celle de ton père à tous les âges ; si tu viens souvent tu peux toutes les entendre aux différents âges, selon les nuits. Ca fait un beau concert ; certaines chantent, d'autres pleurent, jurent, parfois tu entends des cris, ceux des accouchées, des disputes, ceux de la nuit de l'incendie et aussi tellement de rires, rires de baptêmes, de noces d'or, de banquets, tu entends même le son des baisers et le froissement des draps ».
Elle, la désormais adulte, tend l'oreille, saisit des bribes, reconnaît des intonations, avance à tâtons dans la nuit longeant les murs pour écouter un peu plus loin ; les voix se regroupent par affinités. Elle évite, quand Elle le peut, quand son moral n'est pas trop bas, les angles, car c'est là que se regroupent les grosses, les méchantes voix, celles qui vocifèrent, celles dont les graines de souffrance ont été trop arrosées et qui suent l'angoisse. Mais, quand Elle aussi navigue pendant sa nuit dans les fumées opaques de ses propres ténèbres, ce sont précisément ces angles-là qui l'attirent comme un aimant, l'entraînant encore plus profondément dans son désarroi.
Celles qu'Elle préfère aller écouter, en collant son coquillage d'oreille contre le mur d'une des chambres du haut, sont celles de sa cousine et de sa mère quand elles avaient toutes deux dix-sept ans ; l'une pleure et parle allemand, l'autre console et parle français ; parfois elles rient, souvent ce sont des soupirs ou des nez qui se mouchent, toujours c'est d'amour qu'il s'agit, de compassion, d'infinie tolérance.
Elle sort de ces nuits-là émerveillée ou épuisée : trop de musiques, trop d'histoires, certaines dont Elle ne comprend pas même la signification ni de quel siècle elles émanent mais Elle sait qu'elles sont siennes, celle d'un long lignage d'ancêtres desquels Elle est issue et qui ont fait d'Elle ce qu'Elle est aujourd'hui. Finalement Elle se dit que même adulte - courage ou pas – Elle continue à se perdre.


lundi 1 octobre 2018

Il a de longues moustaches cirées aux pointes


Il a de longues moustaches blanches cirées aux pointes. Les longues blanches pointes cirent et tirent les pistaches. Taches de cire blanche coulent sur les pointes de la nappe. Les taches nappent de longues traces blanches ses moustaches tirées. Les longues pointes piquent et tirent la nappe qui choit sur le tapis tissé de poils de moustache. Des poils de moustache que j'ai tirés, j'ai brodé ton nom sur le mouchoir blanc. Blanc le lin, marqué de taches de mousse, longues traînées dégoûtantes et cirées comme des chaussures usées. J'arrache les pointes de ses moustaches qui me piquent quand je l'embrasse. Me reste de longs poils dans les paumes, poils blancs, longs lichens gluants. Il faut arracher pour embrasser, embrasser pour arracher. Il faut, il faut, il faux, faux-semblant, faussaire et fausse note en plein milieu de la figure. Alors fixer les pointes avec deux clous, deux clous au mur. Le visage figé, la figure ne peut plus bouger, couper, couper la moustache qui ne tient plus rien, le bonhomme chute. La longue silhouette maigre s'affale, marionnette désarticulée. Reste la moustache au mur, deux arcs blancs poilus, velus. Une accolade comme deux bras tendus. Accolée au mur se glisser de droite, de gauche, se laisser caresser le cou, gigoter, picoter. Pousser de petits cris, crisser comme un grillon ou une cigale. Enfin, lassée, se les enrouler autour du cou et tomber à genou. Long, longtemps. Blanc.


mardi 25 septembre 2018

Ces gros pains aux ventres gonflés


Ces gros pains aux ventres gonflés, ces gros pains gonflent dans ton ventre, ces ventres gonflés sur leurs flans, se gonflant et dégonflant, flans gonflés et putréfiants, pains putréfiés dérivant, ton ventre gonflé révulsé refusant le pain, les pains éventrés éclatés saillants, tes mains agrippant ton ventre révulsé, l'antre de ton ventre enfle et gonfle quand tu vois les gros pains éventrés, tes mains ne peuvent agripper les pains, les pains tels des noyés flottant sur l'eau, la nausée du ventre refuse les gros pains mouillés, ces gros pains surnagent dans ta mémoire, ils gonflent enflent blancs mouillés, ils béent se déchirent s'entrouvrent, ventre dégoûtants et répugnants, nausée.




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Chanson-on

Tombée, le nez dans les violettes, ton nez ton nez dans les violettes, ton violon dans le nez, les longs violons tombés, violettes dans le violon où volez-vous ? que voulez-vous ? Violettes volètent harcèlent ton nez, ton nez coincé dans le violon et toi tombée, violée ? Voilée ? Voili, voilà, juste tombée, pas voilée mais violette de plaisir, violettes du souvenir, voilettes au vent, toilettes fidèles à tes souvenirs de violettes, reprends ton violon et repars à zéro, voile ton nez, apprends à voler, cesse de tomber, ramasse tes violettes, piques-en ta voilette et file dans le vent fripon aux longs sons monotons du violon, fait valser les moutons qui tournent tournent en rond … et patapon.

mercredi 29 août 2018

Cartographie # 14 : vue du ciel : Survoler la carte SANS/SUR de moi

Je vais faire SANS
Google earth me donne la nausée
et je suis réfractaire à l'expression "sur" en matière de géographie
(je suis "sur" Lyon en ce moment)
au même degré que ceux qui "font"
(j'ai fait La Séauve-sur-Semène la semaine dernière, la Lituanie le mois dernier et les Gorges de Toutenun hier après midi)
Mais je vais quand même faire AVEC
Je ne suis pas de celles qui vendent leur billet d'avion (hum hum)
car même si je n'aime pas la sensation 3D, j'aime planer au-dessus des cartes, comme vous le savez déjà par mes rêves.
Je suis donc dans le cimetière de Solignac, surplombant la maison où je suis née avec la petite Loire qui anime le bas du Champinet, mais ça aussi vous le savez déjà.
Je suis au ciel, aux anges, telle une Gabrielle, telle une Marie assomptionnante,
Je teste ce qu'il en est de faire le martinet, la chèvre
Je vois que la carrière de Mussic s'est bien agrandie, c'est à dire que la cavité est immense
je n'ai jamais trop su comment gérer les trous, les manques, les vides
je veux dire, tout ce qui est retranché, ça existe bien quelque part ailleurs
c'est comme avec les trous qu'on a dans le cœur et le vide qui étouffe
ils sont où les gravillons ? elles sont où les pierres ?
Ici, dans le cimetière, les trous ont été remplis par des cercueils, normal
c'est bizarre de revenir s'éterniser finalement juste au-dessus de là où l'on est né (mon père) où l'on a vécu pas mal d'années (ma mère)
je n'arrive toujours pas à me décider.
Autour de moi les morts s'accumulent
je vois bien qu'ils n'avaient pas pensé à tout
Mais les sociologues de la mort disent que les funérailles, ce sont pour les vivants.
Le 29 août 1956, j'étais dans le ventre de ma mère, je ne sais pas trop ce qu'elle fabriquait
Ils finissaient les moissons puisque ma naissance 2 semaines plus tard est liée au battage à la machine
Je ne sais pas pourquoi mes mois d'août sont toujours si rugueux, douloureux, fatigués.
Du haut du cimetière, toujours pas de réponse, et quand bien même...
On m'a demandé si je m'abonnais cette année, à ci à ça..
J'ai répondu "non, cette année, je me désabonne"
Prendre un peu de hauteur.

mercredi 22 août 2018

Cartographie # 13 : Sacré

Allez
Rac !
Au coeur de la carte
avoir tout oubli 
Happée par le vide d'humains relatif, le calme des bovines et les étendues de genêts
Je jeûne dans le silence et me gave d'air et de vent
je jeune dans mon enfance
tirée à 4 épingles sans vêtements
Tout à coup, je me suis retrouvée.
Ce qu'il faut d'années et de circonstances exténuantes
Pour arriver là !
Dans ce berceau ardu pierreux joyeux de quelques fleurs qu'il a bien fallut pousser
Aiguillonnée par ce plaisir de se laisser faire
de faire ensemble notre retour à chacun notre source
qui si elle disparaît parfois
resurgit en petits bouillonnements rés URGENTS
Un jour plantée dans cette carte
Un as du coeur, une solitaire
Une enfant unique et seule au monde
Comme si ma mère n'en avait pas enfanté d'autres.
Non vierge pleine de grâce 
Marie Marie
c'est elle c'est moi
Mon père aussi est dans la carte, mais c'est vers elle que je vais
valet de trèfle à 3 feuilles
herbe folle et cabriolant
Un jour déjà, happée par la pancarte du nom du lieu
mais il faudrait couper la route, tourner à gauche brusque
-on ira une autre fois-
Cette pancarte comme une flèche entre les 2 pans de rideau rouge
qui ne laisse rien deviner de la pièce et du décor qu'ils cachent
Je n'en suis pas revenue.
mais j'ai tout reconnu, elle avait couru dans les genêts, elle avait ramassé les cailloux
et les pignes
elle n'avait jamais pensé que là-bas derrière les petits pins, on pouvait rêver à la mer.
Moi si.
Se garer près de la petite église, toujours chercher le clocher, l'amer ou s'arrimer
Settebello
une collection de clochers dans ce mouchoir de poches de la carte
Donner une pomme au cheval timide dont le pelage se confond avec les pierres
Marchons dans le village comme si j'allais avoir l'illumination du lieu d'origine.
En fait d'Illuminations, ramasser le Petit Rimbaud dans sa boîte à livres et le mettre dans ma poche, pour toujours.
Aucun nom connu dans le cimetière, mais des vivants charmants. On se fait cousins cousines, après tout, on est tous un peu de là-bas.
On continue la quête et l'enquête, on continue d'hachurer les moindres recoins, 
entre les plis et les sucs. 
De retour, vérifier les inventaires :
comprendre qu'ils habitaient un hameau du hameau
un hamelet peut être si ça se disait.
je rêve ces temps, que je rate trains et avions, 
mais que de toutes façons je ne saurais pas lesquels prendre, 
parce que je ne sais pas trop où je veux aller.
je crois que je veux rentrer dans mon sacré moi.

mercredi 15 août 2018

la force de la carte

quand tout est chamboulé, qu'il n'y a plus rien pour se raccrocher, quand les prises cèdent, que le gouffre là derrière le lac s'offre à soi... oui, il faut bien sauter (symboliquement parlant), aller ! va !


  sauter dans le vide du ciel.

Maintenant, perçois-tu malgré ton chagrin, cet aigle blanc qui suit les souffles, sans aucun battement d'aile, sans effort, et te montre le chemin, t'invite à faire comme lui ? Il se rapproche de toi, te regarde, fait de grands cercles autour de ce petit être que tu es, ce petit moustique. Tu n'es pas une proie pour lui (il préfère dénicher les bébés marmottes frileux et peureux). Il observe ta maladresse, ta fragilité née de la plus profonde des solitudes.

Il te dit que même la mort n'est pas solitude, du moins pour celui qui est décédé, car le défunt a tout oublié. Le vivant, lui, tout minuscule, est mort intérieurement, et malheureusement il le sait. Alors...

Demande-moi, dit l'aigle...

L'aigle répond : tu n'as pas le choix sauf de constater ta finitude. Qui est aussi une infini-tude, car - sais-tu -, derrière la montagne qui bouche ton horizon,  il y a d'autres montagnes et des plaines et des rivières, des cascades, des pierriers... je te le promets ! Bien sûr, de là où tu te trouves, tu ne vois rien, pas encore.
Commence par observer ce pic de pierre dressé très droit : c'est ta résistance  (souvent, trop forte, qui t'a amené à trop souvent accepter l'inacceptable) et puis ce massif au fond: c'est ta force totalement gratuite, généreuse (et qui effraie souvent les autres). C'est tout ce tu es.  Rien d'autre. Mais c'est bien ainsi. C'est suffisant.

mardi 14 août 2018

Carographier le Sacré # 13 (suite)

     Continuer la déambulation dans le périmètre de mon parcours.



Portail de l'église de Dore l'Eglise dans le Puy de Dôme petit chef d'oeuvre d'art roman.

Stèle gallo-romaine côté ouest du portail.

jeudi 9 août 2018

Cartographier le sacré ? ... suite (2)


Quand je me penche sur cette carte au 25 000 millième, bien que je l'examine à la loupe depuis plusieurs mois maintenant, bien d'autres lieux que ce Chemin de la Galine m'évoquent des moments empreints de sacré ; parfois simplement effleurés sans que j'en sois consciente, parfois effrayants tant ces sentiments m'apparaissaient trop vastes, parfois attirants comme un aimant sans que je fasse réellement un pas pour l'étreindre ; il m'a fallu atteindre la soixantaine pour oser me laisser toucher par la spiritualité, pour que le mot même cesse de m'effrayer ; et plus encore, si je me plonge dans les textes que cette carte m'a inspirée.
Ainsi, je sais que nous n'avons que récemment, pris forme humaine. Nous venons d'une chaîne ininterrompue, à travers le premier poisson apprenant à marcher sur terre, sentant ses écailles devenir ailes, à travers les migrations de l’âge glaciaire. Dans notre long voyage planétaire, nous avons pris beaucoup de formes anciennes oubliées maintenant.  Nous nous souvenons de certaines de ces formes dans le ventre de notre mère, revêtant des vestiges de queues, de branchies et faisant pousser des nageoires à la place de mains.
Un nombre incalculable de fois durant ce voyage, nous avons quitté les formes anciennes, laissé tomber nos vieilles habitudes afin d'en laisser émerger de nouvelles. Mais rien n’est jamais perdu. Bien que les formes passent, elles reviennent. Chaque cellule usée est consommée, recyclée… à travers les mousses, les sangsues et les rapaces…
J'aimerais toujours me souvenir - encore et encore - des anciens cycles , m'appuyer sur eux dans les moments difficiles. Par ma nature profonde et par le voyage que j'ai fait, il y a en moi une profonde connaissance de mon appartenance à laquelle j'aimerais avoir sans cesse accès pour mieux entrer en contact avec moi-même en tant que mammifère, en tant que vertébré, en tant qu’espèce qui n’est que récemment sortie de la forêt tropicale. Quand le brouillard de l’amnésie se disperse, ma relation aux autres espèces et ma responsabilité envers elles, se transforment. Je prends conscience de ma vraie nature. Au fur et à mesure que ma mémoire s’améliore, je m' identifie avec toute vie, 
Mais ce n'est pas tout : Chaque atome de mon corps existait avant l’apparition de la vie organique il y a 4.000 millions d’années.
Et, vous, vous souvenez-vous de votre enfance en tant que minéraux, en tant que lave, en tant que roche ? 
Pourquoi les regardons-nous de haut avec un air condescendant ? Ce sont eux qui sont notre partie immortelle.
Maintenant que nous avons entrepris ce voyage intérieur, nous avons trouvé la partie de notre être la plus intime, la plus pérenne aussi ; celle que les mites, la rouille, l’holocauste nucléaire ou la destruction du patrimoine génétique de la forêt ne peuvent pas corrompre. La peur et l’anxiété qui nous  accompagnent constamment, peuvent commencer un peu à se dissiper 
Cet espace désintéressé que nous avons trouvé ressemble peut-être à la méditation.


... et en bonus des extraits de ...



 « Le Cosmos et le Lotus »  de Trinh Xuan Thuan

Trinh Xuan Thuan, né en 1948 à Hanoï, au Viêt Nam, astrophysicien et écrivain vietnamo-américain, d'expression principalement française

« La spiritualité, au même titre que la poésie ou l’art, constitue une fenêtre complémentaire à la science pour contempler la réalité ; en ce qui concerne la connaissance du monde, même la raison a ses limites. Il nous faut donc faire appel à d’autres modes de connaissance comme l’intuition mystique ou religieuse, l’art ou la poésie pour nous rapprocher de la réalité ultime. Les Nymphéas de Monet ou les poèmes de Rimbaud nous éclairent autant sur le réel que la physique des particules ou la théorie du Big Bang. »
 « La physique moderne a non seulement démontré l’interdépendance du monde des particules et de l’univers, mais elle a aussi mis en évidence l’intime connexion de l’homme avec le cosmos.
Nous savons aujourd’hui que nous sommes tous faits d’atomes fabriqués lors de l’explosion primordiale d’abord, et lors de l’alchimie nucléaire des étoiles ensuite.
Les atomes d’hydrogène et d’hélium qui constituent 98% de la masse totale de la matière ordinaire dans l’univers ont été générés pendant les trois premières minutes de son existence. Les atomes d’hydrogène dans l’eau des océans ou dans notre corps proviennent tous de cette soupe primordiale. Nous partageons tous une même généalogie cosmique qui remonte à 13,7 milliards d’années, l’âge de l’univers.
Quant aux éléments lourds essentiels à la complexité et à l’émergence de la vie et de la conscience, et qui constituent les 2% restants, ils ont été fabriqués dans les creusets stellaires et les supernovae, morts explosives d’étoiles massives.
Nous sommes tous faits de poussières d’étoiles. Frère des bêtes sauvages et cousins des fleurs des champs, nous portons tous en nous l’histoire cosmique.
Le simple fait de respirer nous relie à tous les êtres qui ont vécu sur le globe. … »





vendredi 3 août 2018

Cartographier le sacré ? (1)


Quand tout bruit animal ou humain cessait, ce moment particulier que les africains appellent le petit soir, juste avant le coucher du soleil, j'aimais aller m'asseoir derrière la haie, loin de toute présence humaine ; je regardais la route, l'horizon et j'attendais.
J'avais huit-dix ans ; ma grand-mère imaginait que j'attendais mes parents, qu'ils devaient me manquer puisqu'ils me laissaient là dans cette ferme sans confort pendant deux mois. Je les attendais sans doute un peu, un tout petit peu ; ce que j'attendais surtout, était cet instant translucide et silencieux, aux ombres si longues, où tout apparaissait si doux, ce moment gros de la nuit à venir. J'écoutais chaque bruit se propager en ondes longues dans le silence général, j'observais intensément les ombres s'allonger, s'épaissir, la transparence de l'air avant que le ciel ne s'assombrisse et que la terre devienne plus claire que le ciel. Je pressentais que quelque chose se préparait, allait s'offrir à moi, quelque chose de plus grand que moi que je ne pouvais comprendre, à quoi j'aspirais pourtant de tout mon corps et de toute mon âme. La même attente que lorsque je regardais le soir, le crapaud dans les yeux, près du tas de fumier, le même mystère que dans le corps immobile et patient de la salamandre qui semblait endormie pour l'éternité. Mon coeur de petite fille se gonflait, ni tristesse, ni joie, peut-être un manque, un appel, non pas d'un ailleurs, mais d'un plus de vie, d'un présent plus plein, d'instants tous identiques à celui-ci, chaque jour, du réveil au coucher, d'une vie qui excède -non qui jubile- constamment ouverte au monde et aux autres, comme ce moment privilégié du petit soir.
Lorsque mon grand-père rentrait les vaches, préparait les seaux pour la traite, que ma grand-mère attisait le fourneau, je savais que je pouvais m'éclipser et que moi aussi, d'importantes tâches m'attendaient. Je prenais le chemin, allais m'asseoir dans le pré derrière la rase et m'installais pour participer à la magie. Curieusement, que le temps ait été au beau ou à la pluie, à cette heure-là, toujours il y avait accalmie : le vent tombait, la pluie ralentissait et la lumière, cette lumière que j'attendais, arrivait. Je n'ai jamais partagé ce moment avec quiconque, n'en ai jamais parlé. Nul besoin de partager cette vie intérieure qui déborde de soi ; elle suffit à accompagner un chemin de vie, à nourrir son for intérieur, là où puiser des forces quand elles viennent à manquer ...

... à suivre




mardi 31 juillet 2018

Silence

Il y aurait peu de mots, juste une parole brève.
Le sacré serait la voix du silence. Ici, là-bas.
D'où naissent les choses de l'esprit, d'où l'on vient, où l'on repart pour toujours.
Se retirer du verbe. Il n'y a que les bavards pour assurer qu'au commencement était le Verbe.
Ici-bas, au-delà, alors la poésie.
Alors la paix-ésie
tant bien même serait-il rassurant de continuer à s'agiter, secouant les syllabes et les gestes pré-verbaux.

Silence.




jeudi 26 juillet 2018

Quelque chose de sacré sans doute. # 13.

    


 
      Le goût du sacré?  Aurais-je dû le trouver en épelant le nom de La Chaise-Dieu? Je réponds immédiatement "Non"! C'est un sacré qui ne m'interpelle pas trop bouffi de certitudes, d'immobilisme et de rigueur.
     Non, ce goût-là, je l'ai rencontré dans toutes les haltes, les interstices, les intervalles qui  ont étayé mon parcours. Au creux des sources claires et de leur chant cristallin, le long des chemins tortueux, de leurs bordures de pierres sèches piquées de fleurs et d'herbes folles. A l'ombre des grands pins du bois de Jagonard. M'asseoir à leur pied, prendre racine en quelque sorte a souvent été une réponse à la supplique lancée par un quelconque dieu. A moi de donner l'offrande de ma respiration, le souffle de mon apaisement dans cet espace majestueux, empreint de magie, propice au recueillement, au spirituel, loin des bruits et des lumières du monde.
     La poésie de la forêt qui se terre sous chaque brin de mousse, calée contre l'écorce rugueuse des arbres, qui respire et qui vit au rythme du soleil ou de la lune, au rythme du cœur aux abois de celles et ceux qui qui s'y cachent pour s'aimer, pour pleurer, rire ou contempler.
     Prendre son temps, respirer l'humeur changeante et mutine de la petite Dorette  qui continue de couler des jours heureux d'amont en aval jouant de son pouvoir de séduction sur mes sens en sommeil. Perpétuer l'attente du visible et de l'invisible. Continuer la route qui m'emmène vers le petit cimetière là où les lumières de la mort jouent avec les ombres de la vie, là où les renoncules et les oeillets ont le langage du souvenir.

mercredi 25 juillet 2018

Carte postale

Je suis là sous l'astérisque noir!  dans la fraicheur de la maison de pierres...
Cherchez bien!!!
Bises à tous

lundi 9 juillet 2018

AU FIL DE MA CARTOGRAPHIE.

Ma balade de ce dimanche où j'aurais pu croiser Laura-Solange au détour de l'auberge ou derrière l'étal d'un Bouquiniste.


Le cimetière de Bonneval.
Au départ de Bonneval.
Le cimetière de Bonneval.
 
L'église de Bonneval.
 
Effet d'optique
   
L'étang du Breuil.
                                               

dimanche 8 juillet 2018

Bonneval et la Dorette

J'ai emprunté  la carte de Linette, chiné un peu à la Chaise-Dieu où une grande brocante s'étalait dans la grande rue, puis suis partie sur une route décrite dans un de ses textes et ai découvert un lieu plein de poésie et j'ai imaginé Linette sur les rives de la Dorette dont elle nous parle avec tant de chaleur! J'ai pris quelques photos en pensant à elle et la remercie grandement de m'avoir fait découvrir ce petit coin où je reviendrai sûrement! ( Il y a une auberge où les menus ont l'air délicieux...!) et j'ai repris ses mots....



Partir par l'étang du Breuil, l'antichambre de la départementale 20 toute en lacis entre les prés batifolant du vert au bleu, du blanc au jaune, mariant les marguerites et les bleuets, les coucous et les boutons d'or, les épilobes et les grandes digitales au fil des heures et des saisons.  Etroite, elle erre en somnambule entre des murets de pierre posés là en désordre les nuits de pleine lune. 






  















  La route continue de descendre, incise les verts et les marron, surplombe un cimetière inoffensif, une pancarte blanche et enfin un nom tout en rondeur "Bonneval"; bon vallon, bonne vallée, accueillant, tassé autour de sa chapelle, sa mairie, de son auberge "La Dorette" du nom de la petite rivière qui coule en contrebas, et de sa maison d'hôtes "Chez Valentin". Un hameau de carte postale où le temps semble s'être arrêté. Une carte postale où j'ai griffonné mon nom quelque part pour ne rien oublier.



   



















C'est l'histoire d'une si petite rivière qui paresse et procrastine entre les herbes folles. Insoumise, elle se rit d'un tracé rectiligne et lui préfère les courbes élégantes, les coudes qui l'égratignent ou les boucles mutines. La Dorette puisqu'il en est ainsi naît quelque part près des sources ferrugineuses de La Souchère en amont de Saint Victor sur Arlanc avant que de s'enfoncer dans la forêt, ressurgir entre les pierres, miroiter au soleil de ses gouttelettes dorées et continuer son cours.



 Elle invite mon vague à l'âme, me possède par enchantement, s'offre à moi de son rire cristallin. Elle s'insinue, fiévreuse et entêtée, m'oblige à la courser et impudique je lui offre un orteil qui joue avec les phasmes ou bien les scarabées rutilants. Elle espère, elle attend aguicheuse, elle pétille puis fatiguée du spectacle et du rôle qu'elle a à assumer, elle s'endort bercée par le bruissement des marguerites.

vendredi 29 juin 2018

Sacré peut-être

Quelque chose parle déjà, sur les chemins effleurés par la peau d’un doigt hésitant sur la carte, un invisible rideau s’écarte et l’on pénètre cette matière qui se transfigure en espace, on traverse ce brouillard de papier et on entre dans un invisible où se réfugier

Quelque chose infuse – entre terre et azur, arbres ou buissons, granit et lichens , herbes folles et gousses de genêts qui éclatent – puis diffuse une onde liquide qui s’écoule dans les intervalles d’un temps suspendu et se dessine l’abri où se poser

Quelque chose apaise la main qui caresse l’écorce en un geste rituel – qui bénit qui – matière d’air , de bois, de crevasses, mousses et cals , échange entre peaux étroites en doux pétales d’air bleuté avec un avant et un après


Quelque chose du souffle, d’un murmure de brise légère, d’un mascaret sans fin se faufilant dans le feuillage puis s’éloignant, de langues d’air agitant le tremble dans le jardin et qui sollicite toute l’attention pour écouter ce balbutiement

Quelque chose dans les noms ânonnés depuis l’enfance, simples viatiques ou grains de chapelet serrés les uns contre les autres et suintant des lèvres, eaux brunes d’une crue s’écoulant entre les arches de la vie, évitant les barbelés

Quelque chose dans ce silence des cimetières – et celui-ci tout particulièrement qui n’est pas sur ma carte mais où ma carte m’a emportée – avec ces centaines de croix dressées , où l’on cherche la tombe numéro 552, et la toile dans la tête qui lâche un peu

Quelque chose offert dans cette terre qu’on cueille – avalanche de visions , bassin se déchargeant de son trop-plein – pressée entre ses doigts, les ongles qui retiennent et noircissent, cette parcelle minuscule qui mérite la célébration de l’ instant


Quelque chose de la louange entre le Sablat et le rocher de la Moutière, cette cinquantaine de pas sur l’arène granitique et l’herbe de l’accotement, le regard loin porté sur cet espace immobile où terre & ciel davantage resserrés ne font qu’un

Quelque chose de l’Eden dans cette toute petite berge au bord de l’Ance, presque sous le pont aux deux arches , au sein d’un monde ancien et clos, avec les coulées de l’eau , les silences des uns et les songes des autres

Quelque chose se cherche avec des mots du quotidien qui effleurent un paysage , filtrent la lumière de l’horizon chiffonné, cherchent encore l’air bleuté comme le silence aime se laisser traverser par les oiseaux

Quelque chose d’un cloître quand le pas , plusieurs fois par jour, fait le tour de ce jardin, longeant le mur de béton, puis les deux murs de pierre , les trois surmontés de tuiles d’un brun rosé passé, et que les yeux sont là et bien au-delà en un même regard


Quelque chose d’une exigence intérieure qu’on ne peut qu’enlacer de tout son être, faite des silences , ceux des ombres blanches, vastes et vides , où la réalité de l’ être résonne d’harmoniques secrètes, l’abandonnant à une ébriété sereine

Quelque chose de l’apparition ou d’un magnétisme qui laisse soudain l’invisible se dévoiler sous les yeux, s’apercevoir alors que fuir est inutile et que là on peut se reconnaître, rejoindre celui que l’on ne se savait plus être

Quelque chose d’un autre réel, non celui que l’on nomme mélancolie ou vague à l’âme, non, mais celui d’une haute solitude , si extrême , que cela semble un appel irrépressible et que fixer ce rien ... est respirer le ciel

Quelque chose se cartographie dans cet autre réel, des détails sans importance, quand la lumière fait gesticuler des apparitions et que de l’obscur de la langue s’écrivent des mots frôlés d’éternité , dissolvant les idées qui oseraient s’emparer de nous

Quelque chose de l’espace , un espace ouvert, ayant toujours à voir avec le commencement, enveloppé d’ombre & de lumière, et la sensation d’une page blanche où les pensées perdues se retrouvent

Quelque chose comme le temps arrêté, lorsque le doigt appuie sur la touche pause, et que en un éclairage d’eau-forte, comme par effraction, s’entrevoit ce début d’un instant qui flotte et qui nous cherche du regard

Quelque chose ayant à voir avec l’étrange, lorsque, les yeux démesurés devant ce qui fait face, ce lieu qui semble enveloppé d’une aube originelle, on se sentirait possédé par une force nouvelle, et prêt à cet appel de l’abandon


jeudi 28 juin 2018

Cartographie # 12; Fragments de journal.

Jeudi 23 mai 1918.
     Le son des cloches de l'abbaye vouée à Saint Robert s'estompe au fur et à mesure qu'il gagne le fond de la vallée. Mais là où je suis,assis sur les marches de l'édifice, il vrille mes oreilles;  il résonne tellement fort, comme pour m'enjoindre de m'unir à la communauté, d'obéir à la main du Tout-Puissant en ces jours sombres de 1918, de partager une prière naïve alors que le ciel bleuit, que le soleil pointe timidement au-dessus des grands arbres  surmontant sa peur  des canons. 
     Ici, à des centaines de kilomètres de Paris, de Berlin ou de Vienne les nouvelles mauvaises arrivent quand même par la voix de la T.S.F chez Monsieur le Maire dans son poste à galène récupéré on ne sait ni où ni comment. Quelle sera l'issue de cet interminable conflit, je l'ignore encore mais à l'unisson de tout ce qui m'entoure et qui veut ignorer que la guerre gronde, je me laisse glisser dans une béatitude ouatée. Aujourd'hui, le malheur glisse sur moi sans parvenir à m'atteindre.
     Je prends mon bâton et je fuis les cloches, Saint Robert, l'abbaye, ses moines et je m'enfonce dans la forêt. J'ai le choix. Elles encerclent le bourg, le compriment, le pressent pour en extraire jusqu'à son dernier souffle. J'aime leur solitude, leur joie sombre, les histoires qui font d'elles des repères de sorcières. J'irai jusqu'à Cistrières. Je passerai par Valentin, Lavèze, Montrecoux, David et puis je couperai par les prés pour arriver plus vite. Il me faudra bien la journée. Je dois me dépêcher avant que le soleil ne chauffe davantage, rende mon pas pesant et ma musette trop lourde.

Vendredi 24 mai 1918.
     Cistrières, dodue et paysanne dort encore. J'ai passé la nuit dans l'arrière-salle de l'unique estaminet que compte le bourg. J'avale une soupe en guise de petit-déjeuner et j'attends que l'instituteur, mon cousin veuille bien ouvrir l'école pour que je le rejoigne. Quand je rentre dans sa classe, un parfum d'enfance me prend à la gorge. Le saut dans le temps me fait peur et m'enivre. Quel plaisir que de voir les plumiers, les porte-plumes, les ardoises soigneusement rangés, les livres de lecture qui attendent sur une étagère. Au tableau, la dernière leçon de géographie: la France et ses grands fleuves. Sur un autre tableau, la phrase-phare "J'aime ma Patrie!". Dans des bocaux, des trésors à revendre: des couleuvres, des vipères, des salamandres et d'autres invertébrés. Dans un coin, une blouse grise, l'uniforme magique, celui par lequel s'ouvrent les précipices, se fend le ciel et ses étoiles, s'étire le temps et ses controverses. Je m'assois de guingois à un bureau trop petit pour moi et la tête dans les mains, je redeviens l'enfant que j'ai dû être, l'explorateur d'un temps qui ne reviendra plus.

Samedi 25 mai 1918.
     Dans la charrette du maréchal-ferrant, je quitte Cistrières pour revenir à la Chaise-Dieu puisque c'est le jour du marché. Le siège est rude et le chemin caillouteux. La dame assise à mes côtés sursaute à chaque cahot et je ne sais pas si c'est son lourd collier à breloques ou son triple menton qui fait un bruit irrésistible et qui me donne l'envie de rire!
     Je ne m'arrêterai pas longtemps à la Chaise-Dieu. Les odeurs de fromage et de viande mêlées me donnent des hauts le cœur. Je ne supporte pas non plus l'austérité des murs, la grisaille des caractères. Tout m'y pèse. Je laisse là mon conducteur et je continue jusqu'à la forêt domaniale du Breuil. J'en connais tous les secrets ou je crois les connaître. Je m'y suis caché si souvent. Petit, d'abord, pour échapper aux coups de ceinture de mon père; adolescent en mal d'amour, pour échanger quelques baisers à la sauvette et découvrir le corps de Fanette puis jeune homme, pour essayer d'échapper à la réquisition de partir à la guerre. Finalement, blessé, rescapé je me retrouve là, guidé par les oiseaux et c'est ainsi que j'arrive à Bonneval, les pieds gonflés dans des souliers mal appropriés aux pierres des chemins. J'y connais une vieille maison qui en son temps a servi de relais de poste, immense, remplie de coins et de recoins, la cachette idéale pour se mettre à l'abri du regard des hommes. Ma musette que j'ai pris soin de remplir commence à peser lourd mais ça y est, j'ai pu trouver la clé de mon logis improvisé.
     Et tandis que les ombres s'allongent, la solitude du soir qui tombe me submerge. L'angoisse des jours à venir me serre le ventre. Bon, il me reste le vieux matelas sur son treillis métallique que je viens de dénicher dans le grenier. 
      

jeudi 21 juin 2018

Cartographie 13/ Sacré

Dernière séance de l'année pour ce projet Cartographie! Mais il se poursuivra en septembre!
Voici quelques extraits des textes proposés pour entrer dans l'écriture:

1/Julien Gracq, En lisant en écrivant, José Corti , 1980.

Qu'est-ce qui nous parle dans un paysage ?
Quand on a le goût surtout des vastes panoramas, il me semble que c'est d'abord l'étalement dans l'espace — imagé, apéritif — d'un « chemin de la vie », virtuel et variantable, que son étirement au long du temps ne permet d'habitude de se représenter que dans l'abstrait. Un chemin de la vie qui serait en même temps, parce qu'éligible, un chemin de plaisir. Tout grand paysage est une invitation à le posséder par la marche ; le genre d'enthousiasme qu'il communique est une ivresse du parcours.


2/ Edmond Jabès: Le Soupçon, le désert:

Le désert est bien plus qu’une pratique du silence et de l’écoute. Il est une ouverture éternelle. L’ouverture de toute écriture, celle que l’écrivain a, pour fonction, de préserver.
Ouverture de toute ouverture. 
 
3/ Emily Dickinson: Escarmouches

Se charger à l’extrême comme le Tonnerre -
Et puis – alors que toute chose
Se terre – éclater grandiose -
Voilà – qui serait Poésie

 
4/ Fabrice Midal: Pourquoi la poésie ? (Pocket 2010)

Est sacré ce qui se garde à l’abri de toutes conceptions, réflexions ou jugements. Ce qui  échappe. Ce qui excède, enfle ou se retire. Ne se tient pas.La poésie est sacrée car, seule, elle sait le silence et l’obscur, seule elle est prête à ne pas demander de comptes.
 
 Proposition d’écriture:
Chercher ce qui relève du sacré dans votre carte, dans vos textes…
Cartographier le sacré….soit en faisant un relevé des points de la carte que vous considérez comme tel, soit dans le corps de vos textes des passages que vous jugez ainsi, soit encore ( ou dans un troisième temps) tenter de dire ce caractère sacré qui vous lie à ce territoire....

mardi 19 juin 2018

Voilà, c'est ici


Voilà, c’est ici. Ici que les chevaux se sont tus.
Voilà, c’est ici. Le nom de Joannes Faure, resté gravé dans le granit d’une tombe toujours mystérieusement fleurie, gravé aussi parmi la liste interminable sur le Monument aux Morts. Joannes Faure, tombé à Moulicent, dans l’Orne.
Voilà, c’est ici. Les cris des femmes enfermées dans la maison d’école avec les enfants.
Voilà, c’est ici, cette année-là, que le vieux a perdu la parole. Mais pas ses souvenirs.
Voilà, c’est ici. La campagne était pourtant riante et le soleil insolent, voire indécent.
Voilà, c’est ici. Les femmes ont accompli, depuis, ce que leurs hommes n’ont pas eu le temps de leur dire : élever les enfants, cultiver les champs, dégager les chemins, ne pas laisser la friche prendre le dessus. Prendre soin de la terre.
Voilà, c’est ici. Le silence qui s’est transmis comme une onde et la parole qui n’a ressurgi qu’à la quatrième génération.
Voilà, c’est ici. Parmi tous les hommes abattus, le fossoyeur. Le menuisier. Le forgeron aussi. Pas de fosse, pas de planches ni de clous pour les cercueils.
Voilà, c’est ici. Le Jean, l’homme de la Léa, tombé au front le 11.11.1918, un mois tout juste après le petit Jean, emporté par la grippe espagnole.

dimanche 17 juin 2018

Quelques pages de journal

Mercredi 22 août 1923
J’ai posé le doigt ce matin sur une carte, assez détaillée, abandonnée par le locataire précédent ( peut-être venait-il de cette région). Ma phalange a écrasé le Pont du diable à Chalencon: cela m’a paru de bonne augure, pour moi qui suis revenu des enfers de la guerre. Le désir a creusé son sillon et je prépare mon sac. Le ciel est d’août et la gare la plus proche est celle de Retournac. J’ai 4 jours à l’avant de moi, la carte bien pliée dans une poche et l’envie de partir sans bien savoir ce qui se cache derrière ces noms inconnus et ces tracés de routes et de chemins.Comme lorsque j’étais prisonnier en Allemagne, j’ai cette envie d’écrire. Ne serais-je pas encore libéré?

Jeudi 23 août
Arrivé à Retournac après une heure et demie de train sans histoire. J’ai regardé, cherché à voir l’au-delà du paysage, ce qu’il recélait de mystères et c’était le vert qui colorait le regard et me faisait chavirer dans des songeries sans issue. A la sortie de la gare, je suis parti en sens opposé de ce qui devait être ma route. . Ai marché un temps incertain, puis comprenant mon erreur ai fini par faire demi-tour; ai pensé alors au vers de Dante “ car la voie droite était perdue”. Je reprends enfin le bon chemin, une rue qui serpente en montant dans le village, fais quelques provisions, avec les yeux de certains collés à mes semelles. Je repère les noms des hameaux que je dois traverser: Sainte-Reine, Charrées, Surrel, puis des prés, des bois et enfin un ruisseau qui doit me conduire à la rivière l’Ance. Là, c’est la fatigue qui me conseille de me poser avec cette curieuse impression de marcher dans une sorte de grisaille, de sentir les points d’interrogation des questions qui me taraudent se planter sous mes pieds:
Qu’est-ce que je fais là ?
À quoi ça sert ?
Qu’est-ce que je cherche?
Et puis ces mots qui ont martelé toute cette marche en solitaire: essayer d’ouvrir l’entre sans que j’en comprenne le sens. Manger. Dormir. Demain viendra.

Vendredi 24 août
Le ruisseau n’a pas beaucoup d’eau en cette saison mais il suffit pour mes ablutions. Je le suis jusqu’à la jonction avec l’Ance. Il me faut ensuite remonter le courant et ainsi je rejoindrai le pont du diable. Cela semble simple. Une auberge est au bord de la route, au lieu-dit le Plot et je vais prendre quelque chose de chaud. Ensuite l’ascension mal aisée débute: il n’y a que ronces, hautes herbes, souches d’arbres où l’on trébuche, tout un fatras de nature dont j’ai perdu l’habitude et qui obstrue et ralentit l’avancée. Je marche entre, tente d’ouvrir une voie, cherche un chemin qui n’existe pas. Je me heurte à une langue du dehors que je ne parle pas, ou plus...Ce que je traverse n’a pas de forme, mes yeux lisent la terre et mes pensées se sont repliées entre les plis de la carte. J’ai l’étrange impression de me faire pli dans le paysage. Poursuivant la remontée du cours d’eau, j’aperçois deux ou trois maisons à l’est qui , selon la carte devraient correspondre au hameau de Durand. J’hésite à le rejoindre mais le pont du diable est tout près et c’est le but de cette expédition . Donc, va pour le pont! La végétation s’éclaircit un peu: on dirait qu’une main bienveillante a écarté un peu les pans du rideau qui obstruaient le regard et soudain j’ai la sensation d’être au fond d’un abîme surplombé par un village où se dresse un château, ou ce qu’il en reste, tentant encore un peu de faire illusion. Si je savais dessiner, j’aimerais bien croquer cette vision qui me fait oublier les difficultés traversées. Je reste là , le pont sur ma droite et le village de Chalencon au-dessus me protégeant, un grand moment, ne faisant rien d’autre qu’être là en laissant voguer des pensées qui reprennent peu à peu des forces. Je regarde couler l’eau, cherche à voir des truites, comme celles que je pêchais dans mon village de Lozère….Il n’y a que le bruit de la rivière, le bruissement des arbres, les chants d’oiseaux que je ne vois pas. La beauté a jailli et des larmes me montent aux yeux. Une vipère glisse près d’un rocher: ne pas oublier de rester vigilant!
J’ai laissé s’accrocher sur les buissons du chemin mes idées les plus sombres, et là assis au bord de la rivière, je reprends pied . Ce talus face au ciel fera une excellente couche où je laisserai la coulée de soleil s’éteindre en douceur.

Samedi 25 août
Il me faut raconter la rencontre de ce matin. Un homme, entre cinquante et soixante, est venu me saluer, me poser des questions bien sûr: savoir qui j’étais , ce que je faisais là… se rassurer en somme...Lui ai parlé de mes années d’emprisonnement en Allemagne, de mon désarroi, de ma difficulté à reprendre vie après tout ce que j’avais vu… Je crois bien que je ne m’étais jamais confié ainsi...On ne sait pas toujours pourquoi on parle à l’un et pas à un autre…. Nous avons monté le chemin qui mène à son habitation: c’est une des maisons que j’avais vues hier au hameau de Durand. Il m’a offert un verre de vin, puis sa femme a rajouté une assiette et nous avons partagé un repas en toute simplicité. Il m’a proposé de passer la nuit qui venait chez lui, m’expliquant que le lendemain aurait lieu l’inauguration du monument aux morts de la commune et que je pourrais venir avec lui si je le souhaitais. Il me parla de son neveu Alphonse mort à Baccarat le 25 août 1914, à tout juste vingt ans, et des 85 autres compagnons d’infortune morts tout au long de ces quatre années de guerre. Mon cœur se serra , je dis que je viendrai avec lui honorer mes camarades de détresse. L’après-midi, je l’aidai à scier du bois au passe-partout . La lame était bien affûtée et le rythme de travail fut vite mis en place laissant à la fatigue le soin de se laver des pensées pesantes qui nous rongeaient. L’empilement de bûches coupées et le tas de sciure claire à nos pieds, d’où monte une odeur si particulière, cette paisible cendre où la lumière s’attarde , ces paroles échangées , le chien allongé à mes pieds, tout cela , allié au ciel étoilé du soir, me donna une sorte d’ivresse...